La dette n’est pas un dérapage. C’est le lubrifiant.
On nous la présente comme une maladie, un accident, une faute de gestion, un « quoi qu’il en coûte » qui aurait mal tourné.
Illusion commode.
La dette française n’est pas un grain de sable dans la machine. Elle fait partie de la machine; elle est la machine.
Elle est, depuis un demi-siècle au moins, l’huile qui empêche les rouages de se gripper. Sans elle, le pays devrait choisir. Or le pays a choisi de ne pas choisir.
Depuis 1974, plus un seul budget en équilibre. Pas un. Chaque choc — pétrole, relance de 1981, 2008, 2020 — n’a fait qu’ajouter une couche.
Même les années de croissance n’ont pas servi à solder ou même à réduire. On relance en bas de cycle, on oublie d’ajuster en haut.
Keynésianisme hémiplégique, ai je souvent écrit .
Ma formule est juste. On vit au-dessus de ce que l’on produit, on investit au dela de ce que l’on épargne, on protège au-delà de ce que l’on adapte, on redistribue ce que l’on n’a plus vraiment.
Et l’on emprunte la différence pour durer politiquement.
3 536 milliards. 117,5 % du PIB. Déficit autour de 5 %. Dépense publique à 57 %.
Le Mort croît plus vite que le Vif. C’est du Ionesco : Amédée ou comment s’en débarrasser. Mais cette fois, on ne s’en débarrasse pas. On le nourrit. On nourrit le cadavre, on s’accommode de la puanteur.
La gauche rêve d’annuler les créances de la banque centrale comme on déchirerait un bout de papier. Naïveté comptable. La dette n’est pas un papier. C’est le nom donné à un écart durable : entre ce que la France fabrique et ce qu’elle consomme, entre ce qu’elle investit et ce qu’elle promet, entre le marché qu’elle tolère et le marché qu’elle refuse. Entre ce que les technocrates prétendent réaliser et ce qu’ils atteignent médiocrement.
Annuler la créance ne rouvre pas une usine, ne relance pas la productivité intra-sectorielle, ne rééquilibre pas la fabrication face à la pléthore de services, ne réconcilie pas un pays avec le profit, la concurrence et les sanctions en cas l’échec. Annuler la créance déplace seulement le coût et entretient la fiction d’un Trésor caché; ce mythe consubstantiel à la gauche.
Le plus ironique, c’est que le système a besoin d’être dénoncé pour durer. La dénonciation est l’hommage du vice à la vertu. Tant qu’on crie au scandale, on peut continuer. On parle, on s’indigne, on commande des rapports à la Cour des comptes, on promet la « maîtrise », et le régime en cours — cette mutualisation honteuse mais silencieuse avec l’Allemagne — survit jusqu’à ses limites. Limites que Berlin n’a peut-être aucune envie de faire jouer. Car la transgression française arrange l’Allemagne. Une France endettée, vociférante et géopolitiquement diminuée n’est plus un rival de poids.
Pendant que Paris ronge son os à crédit, Berlin poursuit une priorité plus ancienne : retrouver un statut que la défaite lui avait retiré. La France à la niche, Macron qui « la boucle » avec un talent certain, la voix française perdue dans les couloirs de Bercy et de Bruxelles : voilà un arrangement qui a ses avantages.
L’allemagne chasse la proie, pendant ce temps la France de Macron court après les ombres de son narcissisme encore juvénile mais envahissant .
L’euro a longtemps servi l’industrie allemande. La discipline qu’il impliquait, la France n’a jamais voulu vraiment l’imiter. Et l’Allemagne n’a pas forcément intérêt à l’exiger jusqu’au bout. Macron n’a pas inventé le système. Il l’incarne. Élu pour un basculement productif, il a géré le stock. Il est à la niche et il ronge son os. Au plan européen, il n’existe plus. La France parle encore, mais sa parole pèse le poids de sa signature sur les marchés.
SA PROPRE SIGNATURE NE VAUDRAIT PAS GRAND CHOSE SI LES DETTES FRANCAISES N’ETAIENT PAS CONTRESIGNEES PAR L’ALLEMAGNE! LES TAUX DE NOS OAT 50% PLUS HAUTS!
Le fond du problème n’est pas technique. Il est culturel et historique. Le compromis de 1945 — Sécu, dirigisme, méfiance viscérale envers le « grand capital » — n’a jamais été liquidé. On a accepté le marché comme un fait, rarement comme un principe. On se dit libéral pour l’autonomie individuelle et l’on récuse le marché comme mode d’allocation. On a voulu faire le voyage du grand large mondialisé sans en avoir ni les moyens ni même vraiment l’envie. On est monté sur le ring mondial à reculons et on en pris plein la gueule.
Sans consensus sur le capitalisme, sans accord sur la mondialisation, il n’y a pas de politique de l’offre qui tienne. Chaque réforme est une trahison, chaque contrainte extérieure une agression. Alors on achète la paix civile. On achète le temps. On achète l’absence de choix.
Le Mort continue de bouffer le Vif. Pas par fatalité cosmique. Parce qu’on s’y est habitué. Parce que dénoncer la dette permet de ne pas toucher au modèle qui la produit.
Un jour, le lubrifiant manquera. Ou le créancier se lassera. Ou l’Allemagne décidera que le jeu ne vaut plus la chandelle. En attendant, on continue. On s’indigne. On survit. C’est très français. Et c’est précisément pour cela que ça dure.