Jeffrey Sachs décrit l’éclatement possible d’une double bulle — géopolitique et financière.
Son analyse m’a incité à réfléchir sur ses propos et cela a donné l’éditorial qui suit. .
Mon Editorial.
Le régime mondial n’est pas un marché d’égaux. C’est une hiérarchie. C’est un ordre.
Au centre, un pôle qui capte rentes, sécurité, monnaie, récit.
À la périphérie, des économies qui vendent, s’endettent, s’alignent ou tentent de sortir.
Pour le comprendre, il faut voir que ces bulles ne flottent pas au-dessus du système. Elles sont le système : un ensemble d’avantages du centre, articulés entre eux, à la fois matériels, subjectifs et, plus profondément, institués dans la forme même des États qui gravitent autour de Washington.
Le centre n’a pas un privilège. Il en a une grappe. L’exceptionnalisme américain n’est pas un slogan. C’est un portefeuille d’avantages qui se tiennent, se renforcent, se completent, se dynamisent.
Le dollar facture le commerce, règle les banques, sert de réserve et de collatéral. Le Treasury est l’actif « sans risque » par convention. Wall Street centralise la liquidité.
Hollywood, les universités, le droit des sociétés, les theories financières, les normes comptables, les indices MSCI et S&P organisent ce qui compte comme succès.
L’appareil militaire et les alliances convertissent cette centralité en sécurité pour les uns, en menace pour les autres.
Aucun de ces leviers ne suffit seul.
Le dollar sans marché de capitaux profond serait une monnaie de facturation.
Le marché sans la croyance en la primauté exigerait un taux plus haut.
La primauté sans la culture serait une occupation.
C’est l’articulation qui fait régime.
D’où la formule de Sachs : tant que le monde croit que les États-Unis restent le centre durable de la tech, de la monnaie et de l’ordre, il paie cher les actions américaines.
La cote n’est pas seulement un jugement sur Nvidia ou Apple. C’est le prix d’une place dans la hiérarchie.
Les mécanismes sont organiques: le centre prélève. Le canal monétaire est le plus net. Qui émet la monnaie de réserve finance son déficit en vendant au monde un actif que le monde doit détenir pour commercer, se refinancer, garantir un prêt. C’est le seigneuriage. Ce n’est pas un vol quotidien. C’est une rente continue de position.
Le canal du collatéral prolonge le premier. Le titre du Trésor n’est pas qu’une créance sur le budget fédéral. C’est la pièce avec laquelle le système financier mondial fabrique du levier. Banques, fonds, chambres de compensation l’utilisent comme gage.
Un centre qui fournit le gage/les garanties universelles abaisse le coût du risque pour ses propres actifs.
Les actions du centre sont actualisées avec un taux trop bas au regard de la masse de dettes, des guerres et de la concurrence réelle. La « surcote américaine » n’est pas qu’euphorie. C’est de la mécanique.
Le canal commercial et technologique ferme la boucle. Les rentes de plateforme, de brevet, de cloud et maintenant d’IA affluent vers quelques firmes du centre.
Les flux passifs — retraites, ETF, indices mondiaux — rachètent automatiquement ce qui a déjà le plus gros poids. La périphérie finance ainsi, par son épargne et par ses réserves, la capitalisation de ceux qui écrivent les règles.
Quand on parle de modèles chinois moins chers et plus diffusés , de demande moins automatique pour les Treasuries, de bascule de capitaux vers l’Asie, cela désigne exactement la rupture possible de ces « tuyaux ».
Ce sont des constats, pas des opinions. On peut les voir, les mesurer , les modeliser.
Au dessus de ces mecanismes, de ces organisations, il y a autre chose de moins visible mais selon moi de plus fondamental. Je nomme « soft » les mécanismes de croyance, de confiance, de mode, de mimétisme.
Le matériel ne tient pas sans le subjectif. Un Treasury n’est « sans risque » que si assez d’acteurs le traitent comme tel. Une action n’est « de qualité » que si assez de gérants ont honte de ne pas la détenir. Le centre vit aussi de conventions.
La croyance est le premier étage. Croyance que l’Amérique gagne les guerres qui comptent, que sa tech ne peut pas être rattrapée, que son droit protège le créancier, que ses capitalistes sont les plus efficaces, que leurs managers sont les meilleurs, que les universités produisent l’élite pertinente.
Cette croyance n’a pas besoin d’être vraie en tout point. Elle a besoin d’être partagée.
La confiance est le deuxième. Elle est plus étroite que la croyance : c’est la disposition à laisser son épargne dormir dans une juridiction. On peut critiquer Washington et continuer d’y placer son fonds souverain. La confiance est un acte de bilan.
La mode est le troisième. Les modes financières sont des hiérarchies de prestige déguisées en allocation. « Il faut être investi aux États-Unis », « il faut les Magnificent Seven », « l’IA américaine est le seul trade ».
La mode réduit le coût cognitif. Elle punit le dissident par le risque de carrière : un gérant qui rate le S&P pendant trois ans a tort même s’il a raison sur dix ans.
Le mimétisme est le quatrième, et le plus organique du soft. On achète ce que les autres achètent parce que les autres achètent. René Girard n’est pas un luxe ici. Les indices, les benchmarks, les classements MBA, les listes de « plus grandes entreprises du monde » sont des machines à désir triangulé.
Le centre ne force pas toujours. Il propose l’objet que tout le monde doit vouloir pour rester dans le jeu. Il va jusqu’à produire l’envie d’avoir envie. Ces mécanismes expliquent pourquoi une bulle du centre n’a pas l’air d’une bulle tant qu’elle dure. Elle a l’air du bon sens. 2000 et 2008 n’ont été ridicules qu’après. Avant, ils étaient le consensus des gens sérieux.
L’étage « ontologique » ne doit pas être négligé : des nations façonnées pour reproduire le système qui convient au centre.
Cette intuition mérite d’être précisée pour ne pas devenir un mythe. J’emprunte ici -en l’internationalisant- l’analyse de Michel Clouscard.
Les États-Unis n’ont pas « créé » la France, l’Allemagne ou le Japon comme on crée une société. Ils ont, en revanche, après 1945, pesé d’un poids décisif sur la forme de ces États : constitutions, banques centrales, systèmes de sécurité, architectures de marché, alliances, élites formées à Harvard ou à Yale, droit de la concurrence, normes de consommation.
La culture n’est pas un ornement. C’est une infrastructure. Les États-Unis l’ont compris tôt. Pas seulement avec le soft power de manuel. Avec une industrie de la re-présentation.
Le film, la série, le jeu, la pub, le campus, le think tank, le classement universitaire, la langue anglaise des affaires et de la science: tout cela n’«influence» pas. Non, cela définit ce qui est désirable, compétent, adulte, innovant.
Une jeune entreprise de Séoul ou de Paris qui veut « exister » se raconte souvent déjà dans les catégories de la Silicon Valley.
Un ministre de la Défense européen justifie un budget dans le vocabulaire de l’OTAN.
Un épargnant du Golfe compare son fonds à un endowment américain.
Cette imposition d’une façon de penser a un effet financier direct. Elle oriente les vocations vers les métiers du centre. Elle rend légitime de payer trente fois les bénéfices d’une firme californienne et dix fois ceux d’une firme aussi rentable ailleurs. Elle fait du doute sur l’Amérique un doute sur soi.
Le plan Marshall, l’occupation du Japon, Bretton Woods, l’OTAN, puis l’ouverture financière des années 1980-1990 n’ont pas seulement aidé des alliés. Ils ont aligné des appareils d’État et après mai 68, les sociétés civiles sur un modèle compatible avec la reproduction du centre américain.
Ce modèle a trois traits.
Premier trait : une économie nationale assez ouverte pour que l’épargne et les firmes gravitent vers New York et le dollar. La création d’un tropisme.
Deuxième trait : une sécurité déléguée, donc une souveraineté militaire incomplète, qui rend le protecteur indispensable.
Troisième trait : une culture politique et sociale qui « naturalise » le marché financier profond, la société de consommation et de seduction et la technologie comme horizon du moderne.
Domination et subordination ne passent plus seulement par l’armée.
Elles passent par la copie. Une nation « réussie » est une nation qui ressemble assez au centre pour lui servir de relais, et assez différente pour lui servir de débouché.
L’exceptionnalisme se reproduit alors dans les périphéries occidentales : leurs élites parlent la langue du centre, évaluent leurs entreprises avec ses multiples cours bénéfices , mesurent leur puissance à leur proximité avec Washington.
Bref, c’est tout un monde! Un monde qui flotte d ‘autant plus qu’il se détache de la production par les délocalisations coloniales; et c’est donc un monde qui perd le contact avec son ancrage.
D’où la formule que j’utilise souvent du « tout en bulle ». Ce n’est pas que tout est fictif. mais c’est la construction d’un imaginaire qui peu à peu devient envahissant. Et bien sur lévite au sens de « qui ne touche plus terre ». C’est que la valorisation du centre suppose que les périphéries continuent d’être structurées comme si le centre était l’unique aboutissement rationnel de l’histoire. D’où d’ailleurs la production du mythe américain de la fin de l’Histoire par le simplet Fukuyama.
Actions chères, dette roulée, alliances coûteuses, guerres mal finies, plateformes universelles : autant de manifestations d’un même trop-plein de centralité. Cet imaginaire je l’assimile à un nuage il flotte , il a sa logique propre, sa rhétorique, sa grammaires et donc ses récits mais comme un nuage il peut crever.
Il peut crever quand la périphérie cesse de se penser comme périphérie — Chine industrielle, Inde, une partie du Sud, même une Europe qui doute — le trop-plein devient visible.
Le régime actuel est un ordre centre-périphérie. Le centre américain articule monnaie, collatéral, tech, force et récit. Ces avantages sont organiques — taux, dollar, indices, levier — et soft — croyance, confiance, mode, mimétisme. Ils sont aussi inscrits dans des États remodelés pour que l’exceptionnalisme du centre paraisse la forme normale du politique occidental.
La bulle financière est le prix que ce régime s’attribue à lui-même. La bulle géopolitique est la croyance que le régime peut encore imposer sa hiérarchie par la sanction, la guerre et le standard technologique. Les deux tiennent ensemble.
Mon intuition me dit que ce régime a, pour se maintenir et se reproduire un cout de plus en plus élevé et qui accélère; il s’entropise si vous voulez parler en thermodynamique . D’ou d’ailleurs le besoin d’insuffler de l’énergie de façon exponentielle, de la dette et du catalyseur, la monnaie.!
Mao disait que tout système évolue en fonction des ses contradictions internes et externes , l’Histoire présente valide tout à fait ce principe de Mao.
Tout se défait ensemble, par étapes, peu à peu le quantitatif produit du qualitatif. : d’abord le récit, puis le multiple, puis le taux, puis les alliances .
Un jour ce ne sera pas seulement « les actions américaines étaient trop chères », ce sera; le fardeau que représente l’Amerique est trop lourd.
Ce sera le moment où une partie du monde cessera de payer pour habiter un univers fabriqué au profit du centre.
Les mécanismes objectifs divers et variés feront le reste et pour revenir au registre de départ: moins de demande inconditionnelle pour les Treasuries, un dollar encore plus politique et donc encore plus contesté, rentes de technologie et d’IA érodées par l’offre asiatique, liquidité moins généreuse avec la remontée des risques , le risque qui réapparait là où il avait été nié.
Comprendre cela, n’est ni souhaiter, ni célébrer un déclin c’est simplement sortir de la bulle, sortir de l’imaginaire et voir le réel.
C’est voir qu’un marché n’est jamais seulement un marché. C’est le baromètre d’une hiérarchie, d’un arrangement, d’un ordre et c’est l’espace où cette hiérarchie, quand elle trop croit en elle-même, se fait bulle.