Je saisis l’opportunité du TWEET reproduit ci dessous en pied d’article pour vous livrer ce que je pense de BlackRock. BlackRock est un auxiliaire du régime du capitalisme financiarisé , auxiliaire au service de la bonification et du pouvoir du Très Grand Capital.
BRUNO BERTEZ
LE 7 septembre
Ma thèse n’est pas que BlackRock « possède le monde », mais qu’il opère comme véhicule par lequel l’épargne socialisée des retraites devient un levier du très grand capital coté et, de plus en plus, non coté ; tout en concentrant un pouvoir de vote et d’agenda que les bénéficiaires n’exercent pas eux-mêmes.
La fonction systémique objective de BlackRock n’est pas d’abord philanthropique, « inclusive » ou macroprudentielle. Elle est de bonifier les performances du très grand capital — le capital personnel, familial et dynastique qui s’incarne dans les titres, les infrastructures, le crédit privé et les rentes de plateforme — en lui offrant le levier des fonds socialisés : retraites par capitalisation, plans d’épargne salariale, fonds souverains, assureurs.
Dans cette lecture, les retraites sont l’âne qui porte le foin. Elles transportent des milliers de milliards vers les marchés. Elles reçoivent, en retour, le rendement bêta du marché, amputé des frais, du risque de longévité, des crises et, souvent, d’une sous-indexation politique.
Le foin, liquidité, valorisation, contrôle de fait des assemblées générales, accès aux marchés privés nourrit le grand capital.
BlackRock est l’auxiliaire de ce circuit ; accessoirement c’est un relais technique de la Fed lorsque celle-ci a besoin d’un opérateur de marché de taille systémique.
À cette fonction économique s’ajoute une fonction politique : collecter et centraliser des pouvoirs de vote, d’engagement et d’agenda pour peser sur les grandes orientations du système comme celles que formulent Davos, le Forum économique mondial dont Larry Fink a été co-président par intérim, et le « capitalisme inclusif » de Lynn Forester de Rothschild.
Ce n’est pas un complot de salon. Absolument pas. BlackRock est dans la logique rigoureuse du système, et cela n’a rien de souterrain ou caché! Si BlackRock n’existait pas, il faudrait l’inventer. La fonctionde collecte, centralisation, contrôle et allocation du capital socialisé doit etre accomplie et elle doit donc créer l’organe.
C’est un prolongement tout à fait conforme avec l’extension des fonds socialisés et c’est en conformité avec le régime de la financiarisation qui a besoin, pour lutter contre la tendance à l’erosion de la profitabilité du capital a concentrer le profit restant là ou le pouvoir est le plus grand: le Grand Capital.
Personne ne doute que la bourse et l’actionnariat populaire soient l’espace ou de déploie le leverage dont les familles et dynasties ont besoin pour capitaliser, rendre liquide, transmettre, binifier leur fortune. Parlez en Bolloré et Arnault! On contrôle les affaires familiales grâce à la bourse avec peu de capital bloqué, beaucoup de dettes et beaucoup de petits actionnaires.
La bourse est un outil de levier pour le grand capital c’est evident et largement étudié et documenté; l’actionnariat des epargnants et un marche-pied sur lequel s’élève le taux de profit attribuable aux vrais propriétaires du système,
Cette situation devait produire une nouvelle forme historique du capital financier : la gestion d’actifs de masse comme médiation entre travail social passé (cotisations) et valorisation du capital.
Marx distingue le capital productif, le capital commercial et le capital fictif : titres qui sont des droits sur une plus-value future. Les fonds de pension sont l’une des formes les plus pures de cette socialisation : le salaire différé de centaines de millions de salariés est transformé en portefeuille.
La socialisation est réelle, mais il y a appropriation privée de la médiation.
Les retraites par capitalisation socialisent l’épargne. Elles ne socialisent pas le pouvoir sur l’investissement. Le salarié ne vote pas à l’AG d’Exxon, d’Apple ou de BlackRock. Le gestionnaire vote, engage, écrit des lettres aux PDG. L’agence (fiducie) devient pouvoir.
Le levier n’est pas seulement le repo ou le LBO. C’est aussi le fait qu’un milliard de capital « dynastique » coté voit sa valorisation portée par des milliers de milliards de petits actionnaires passifs que l’on devrait d’ailleurs appeler passionnaires et en particulier de plus en plus par d’indexation passive. L’offre permanente d’acheteurs d’indices (iShares, fonds indiciels institutionnels) soutient les multiples. Le grand actionnaire historique n’a pas à fournir tout le flottant : l’âne le porte.
Extraction par frais, structure de marché et gouvernance. L’exploitation, au sens large, n’est pas seulement la plus-value à l’usine. Elle est aussi est surtout à notre époque peu visible, subreptice:
-le prélèvement de frais sur une masse d’épargne captive ;
-l’orientation de cette masse vers des classes d’actifs (private markets) où les frais et le levier sont plus élevés ;
-l’usage du droit de vote des épargnants pour des agendas que ceux-ci n’ont pas choisis.
BlackRock n’invente pas ce régime. Il en est le nœud le plus visible : plus de 15 300 milliards de dollars d’actifs sous gestion à fin juin 2026.
Important : ce n’est pas l’argent de BlackRock. C’est l’argent des « clients ». La firme en position quasi monopolistique capte des commissions et une capitalisation boursière. La confusion « 15 000 milliards = fortune Fink » est fausse. Ma thèse n’a pas besoin de cette erreur : elle porte sur la fonction, pas sur le patrimoine personnel du CEO.
Anatomie empirique : qui porte le foin.
Fin 2025, BlackRock gérait déjà environ 14 000 milliards. Au 30 juin 2026 : 15 300 milliards, après 868 milliards de collectes nettes sur douze mois. iShares dépasse 6 000 milliards. Les institutions (pensions, assureurs, souverains) restent le cœur de la clientèle : de l’ordre de 6 000 à 6 600 milliards.
Voici la composition que j’ai demandée à l’IA :
| Bloc | Ordre de grandeur | Fonction dans le circuit |
|---|---|---|
| Actions | ~8–9 000 Md$ | Porte le capital coté |
| Taux | ~3 200–3 400 Md$ | Porte la dette d’État et d’entreprise |
| Indiciel (ETF + index hors ETF) | majorité des actions | Acheteur mécanique du marché |
| Actif | ~3 400 Md$ | Frais plus élevés |
| Alternatives / private markets | quelques centaines de Md$, croissance forte | Levier, illiquidité, commissions |
Les retraites n’apparaissent pas comme une ligne isolée dans tous les communiqués, mais elles sont le cœur institutionnel : régimes à prestations définies, à cotisations définies, LifePath / target date (franchise LifePath de l’ordre de 600 milliards), plateforme DCIO.
L’âne, donc ce sont des salariés qui n’ont souvent pas le choix du gestionnaire (mandat d’employeur, fonds de pension public, option par défaut). Ils « portent » le marché. Ils reçoivent le rendement de l’indice plutot moins que plus , moins les frais, moins le risque de séquence au moment de la retraite.
Le terme que j’utilise dans ma formule « poignée de foin » n’est pas que rhétorique.
Dans un régime mature :
-le rendement réel après inflation et frais peut être médiocre sur des décennies de taux bas ;
-la promesse politique (« vos retraites sont investies pour vous ») masque que le pouvoir d’orientation n’est pas le leur ;
-en crise, la socialisation des pertes (banques centrales, sauvetages) protège d’abord la valeur des actifs — c’est-à-dire le collatéral du grand capital — afin que l’âne ne s’effondre pas trop vite, ce qui ruinerait aussi le système.
Le levier offert au très grand capital est colossal. L’épargne retraite «engraisse» le capital dynastique .
L’indexation est une subvention de liquidité. Quand des milliers de milliards suivent le S&P 500 ou le MSCI World, chaque inclusion d’indice, chaque flux mensuel de cotisations, est un achat non discrétionnaire. Les familles et holdings qui restent au capital des grandes firmes bénéficient d’un « bid », d’une demande structurelle. Ils peuvent céder des tranches, gager des titres, lever de la dette…
Le vote sans propriété est généralisé; personne ne le dit mais le capital est à plusieurs vitesses selon les pouvoirs qu’il confère. Le public est un sous capitaliste, un prolo du capital. Les familles sont les super capitalistes, elles ont du « high powered capital » du capital a haut pouvoir décisionnaire.
Les « Big Three » (BlackRock, Vanguard, State Street) sont parmi les premiers actionnaires agrégés d’une part dominante du S&P 500. Ils ne sont pas propriétaires ultimes ; ils votent pour le compte des fonds. Or le bénéficiaire du 401(k) ne choisit presque jamais la résolution climat, rémunération ou fusion.
Le gestionnaire collecte le suffrage. C’est une centralisation du pouvoir politique interne aux sociétés par actions.
Un nouveau phenomene est apparu avec le besoin de maintenir la profitabilité du système, c’est la bascule vers le non-coté.
BlackRock a absorbé GIP (infrastructures), HPS (crédit privé), Preqin (données), etc. L’ambition affichée : lever des centaines de milliards en private markets d’ici 2030. Là, le levier est classique : dette sur actifs réels, frais 2/20 ou équivalents, illiquidité.
Brancher les retraites sur ces marchés, c’est faire porter à l’âne un foin plus risqué, plus opaque, plus rémunérateur pour le gestionnaire et pour les sponsors.
Le logiciel de risque Aladdin équipe une part considérable de l’industrie. Qui fixe les scénarios, les corrélations, les stress tests, oriente les flux. C’est le système nerveux du capital fictif.Exemple. Un fonds de pension public confie un mandat indiciel actions US. Chaque mois, les cotisations achètent passivement Apple, Microsoft, les banques, l’énergie. Le flottant est porté. Aux AG, BIS (BlackRock Investment Stewardship) vote. Larry Fink publie une lettre aux PDG sur la « prospérité partagée » ou l’IA. Le salarié voit un relevé annuel. Il n’a pas décidé la stratégie climatique d’Exxon ni le rachat d’actions de la tech. Il a financé les deux.
La grande fonction est aussi politique. BlackRock ne se contente pas d’allouer. Il agrège :
-droits de vote ;
-accès aux conseils d’administration (engagement) ;
-tribunes (lettres annuelles, Davos, banques centrales) ;
-mandats publics (conseil, exécution de programmes).
Cela produit une capacité inégalée à peser sur les grandes orientations : la transition énergétique telle que le capital la définit, la digitalisation, l’architecture des retraites, le soi disant « marchés de capitaux pour tous »…
Le Forum de Davos est le lieu par excellence de cette harmonisation. Samuel Huntington parlait déjà de Davos Man. En 2025–2026, Larry Fink n’est plus seulement un invité : il devient co-président par intérim du Forum économique mondial, aux côtés d’André Hoffmann (Roche). Philipp Hildebrand, vice-chairman de BlackRock, siège au board. L’agenda « prospérité partagée », IA, reconstruction de la légitimité de Davos après la crise de gouvernance Schwab, passe par cette passerelle.
Fink ne « dicte » pas aux États. Non! Mais le forum formule un langage commun (stakeholder capitalism, inclusion, transition) dans lequel les États, les banques centrales et les gestionnaires d’actifs se reconnaissent. Les orientations ne sont pas celles des assemblées de cotisants. Elles sont celles d’une classe de gestionnaires du capital fictif. Davos est la Mer des Sargasses par la quelle tout aspirant au pouvoir transite.
Le vote par procuration est le bras armé quotidien. Pendant la séquence ESG 2020–2022, les Big Three ont pesé sur des résolutions climat et diversité ; puis, sous la pression politique des Etats Unis, le soutien aux propositions E&S s’est effondré.
BlackRock a scindé le stewardship (index / actif) et promu le Voting Choice — qui ne concerne qu’une minorité des encours éligibles. La leçon pour qui veut la voir est simple : le suffrage suit le rapport de forces, il ne suit pas un catéchisme moral stable. L’épargnant reste le prétexte ; l’agenda se négocie entre managers, États et forums.
Le « capitalisme inclusif » de Lynn Forester de Rothschild est un complement ou un soutien de Davos : c’est une idéologie organique. Le Council for Inclusive Capitalism (« with the Vatican »), lancé en décembre 2020, prolonge la Coalition for Inclusive Capitalism fondée par Lynn Forester de Rothschild. Le Conseil est membre du Forum économique mondial. Il parle le langage de François (cri de la terre, cri des pauvres) et celui de Lagarde : un capitalisme « plus inclusif » serait « plus efficace » et « plus durable ».
Ce n’est pas l’envers de BlackRock. C’est la même fonction, en version liturgique. L’inclusion dont il s’agit c’est pas l’expplosion du levier.
C’est :
-élargir la base des soi disant propriétaires (actionnariat populaire, 401(k), fonds target date) pour que davantage de salariés aient un intérêt apparent à la hausse des actifs ;
-moraliser le capital pour prévenir la polarisation que Fink lui-même décrit à Davos
-maintenir la légitimité du placement de l’épargne retraite dans le capital privé.
Autrement dit : faire de l’âne un actionnaire miniature, pour qu’il aime le poids du foin.
Fink : « transformer davantage de gens en propriétaires de la croissance plutôt qu’en spectateurs ».
C’est cohérent avec « la démocratisation » des marchés privés . Ce n’est pas la socialisation du pouvoir. C’est l’élargissement de la base sociale du capital fictif.
Le Vatican, l’OCDE, la BCE, Davos, BlackRock : mêmes tables, memes lits , tout le monde couche avec tout le monde, mêmes codes, mêmes mots (people, planet, prosperity, governance).
C’est une idéologie organique au sens gramscien : le bloc historique du capital gestionnaire se donne une morale pour durer.
On en parle peu, mais je soutiens depuis longtemps que BlackRock est un Relais de la Fed , c’est une fonction accessoire qui peut se réveler comme principale en cas de crise, un peu comme ce fut le cas avec la Caisse des Depots et les banques nationalisées en France dans le passé. mais chut pour etre efficace ceci doit rester non su et pouvoir etre dementi.
En mars–mai 2020, la Fed de New York mandate BlackRock pour gérer des programmes d’achat de crédit d’entreprise (SMCCF / PMCCF). Les premiers achats passent par des ETF, dont une part importante d’iShares. BlackRock annonce l’absence de frais de gestion sur les ETF détenus pour le compte de la facilité, et la rétrocession de certains frais. Reste que l’architecture de marché qu’il a bâtie (ETF crédit, teneurs de marché, process primary) devient un canal de la politique monétaire non conventionnelle.
Ce n’est pas que BlackRock « soit » la Fed. Non bien sur! C’est que, arrivé à une certaine échelle, le gestionnaire d’indices et d’ETF est trop central pour n’être qu’un prestataire. Il est un service public de marché privé! Privé.
Quand le marché du crédit se fige, l’État n’a pas d’autre tuyau aussi large.
L’âne (l’épargne, les ETF détail et institutionnels) sert aussi de collatéral et de véhicule d’intervention: dans un régime de « asset manager capitalism », la politique monétaire et la valorisation des retraites sont couplées. Protéger le marché, c’est protéger le bilan des fonds et donc la paix sociale des classes moyennes propriétaires d’unités de compte. Le grand capital coté en profite le premier.
BlackRock n’est ni l’État, ni la classe capitaliste . C’est un produit de l’évolution du régime du capitalisme financiarisé, de la globalisation, de la modernité.
Il condense :
l’épargne retraite en flux d’achat permanents ;
il bonifie la valorisation pour le capital coté et, de plus en plus, non coté ;
il active les droits de vote épars en pouvoir centralisé ;
il impose et diffuse une idéologie par son engagement à Davos, sa présence auprès des banques centrales, et par le langage du capitalisme inclusif.
L’âne porte des tonnes. Il reçoit une poignée : un relevé, parfois un discours sur l’inclusion.
Le Très Grand Capital, y compris familial et dynastique, y compris celui qui se drape de Vatican et de «prosperité partagée » reçoit le bonus de rentabilité, le collatéral, la liquidité et surtout une part du pouvoir de decision .
Traiter comme je l’ébauche sa fonction systémique objective de BlackRock , c’est voir le rapport social : le salaire différé de la classe salariée mis au travail pour le capital fictif, sous la direction d’un intermédiaire trop gros pour n’être qu’un intermédiaire.
EN PRIME
Bonjour M. Bertez
Vladimir Poutine, qui a aussi été invité à Davos, et les économistes et oligarques russes comprennent sans doute ceci, ce qui explique aussi leur volonté de maintenir le lien avec le système. Par l’intermédiaire du canal capital Trump Witkof qui est branché dessus plus que les spécialistes du Pentagone.
On peut aussi comprendre que Londres ne souhaite pas que cet axe économique USA – Russie s’interpénètre, ce qui affaiblirait son importance.
On pourrait même analyser les positions des grandes puissances dans les conflits chauds actuels à la lumière de vos propos sur le fonctionnement du grand capital mondial.
Et à cette aune, nos animaux politiques locaux qui se démènent sur les tréteaux pour le casting de « L’an prochain sur le trône » feraient assez figures de poteries pour jardins.
Oh la belle verte! Oh le beau rouge! Oh les beaux jours!
Cordialement
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