Réponse et reflexion sur un commentaire du lecteur Annwn
BRUNO BERTEZ
Marx l’analyste, le marxisme comme idéologie, et le refus du volontarisme
Il y a une distinction que l’on gâche trop souvent : celle entre l’œuvre de Marx comme instrument d’analyse et le marxisme comme doctrine de mise en pratique.
La première reste, sur bien des points, irremplaçable.
La seconde a produit des catastrophes humaines, sociales et intellectuelles.
C’est à partir de cette ligne de fracture que l’on peut relire à la fois l’héritage et ses impasses.
Marx n’a pas seulement décrit le capitalisme de son temps. Il a fourni un ensemble d’outils pour en saisir la dynamique : la marchandise et son fétichisme, la plus-value comme rapport social et non comme simple vol, l’aliénation dans le travail, la tendance des rapports de production à entrer en contradiction avec le développement des forces productives, la tendance à la baisse de la profitabilité du capital, les crises comme moments de révélation plutôt que d’accident.
Ces catégories continuent d’être utilisées en économie politique, en sociologie, dans l’analyse des inégalités, de la financiarisation ou même de certaines formes contemporaines de précarité et de « perte de sens » au travail.
On peut les manier sans adhérer à un programme de société. C’est précisément ce que signifie les traiter comme des outils intellectuels plutôt que comme un catéchisme.
Le basculement commence quand Marx engrosse le proletariat de ses désirs personnels. Marx n’a pas seulement analysé ; il a voulu que le prolétariat incarne à la fois son manque, le fer de lance de la société et devienne le porteur du désir de sa transformation totale.
Le philosophe se fait alors pédagogue de l’Histoire, et l’analyse se convertit en mission. C’est à ce moment que beaucoup cessent de le suivre — non par dédain pour la critique du capital, mais parce que le passage de la compréhension à la « praxis » organisée autour d’une classe messianique ouvre des questions que l’œuvre n’a jamais réellement résolues.
Ces questions ne sont pas des détails. Elles concernent le pouvoir : qui commande pendant et après la rupture, au nom de qui, avec quels contre-pouvoirs.
Elles concernent la nomenklatura : la reconstitution d’une élite qui parle au nom du collectif tout en s’appropriant les leviers de l’État, de l’appareil et, souvent, de l’économie.
Elles concernent la transition : comment passer d’un mode de production à un autre sans que l’urgence, la guerre civile, la pénurie ou la peur ne justifient la concentration autoritaire.
Elles concernent enfin l’intersection de l’individuel et du collectif : jusqu’où le « nous » peut-il absorber le « je » sans le détruire.
Ces nœuds étaient trop graves et trop complexes pour être tranchés par une théorie du XIXe siècle.
Rien n’indique qu’ils le seront jamais par un décret volontaire.
L’histoire du XXe siècle a donné à ces apories une forme concrète. Là où le marxisme s’est constitué en idéologie d’État — marxisme-léninisme, stalinisme, maoïsme et leurs variantes —, on a vu se former des partis-États, des polices politiques, des famines liées à des politiques volontaristes, des camps, des purges, et une bureaucratie qui survécut parfois à l’effondrement du régime en se reconvertissant.
La « dictature du prolétariat », conçue comme phase transitoire, devint trop souvent dictature sur le prolétariat. Les régimes se réclamaient de Marx ; ils en censuraient aussi des textes et en figeaient d’autres en dogme. Distinguer Marx de ses héritiers d’appareil n’est pas une ruse exculpatoire : c’est une exigence de précision. Mais on ne peut pas non plus feindre que le lien entre accent mis sur la praxis, parti d’avant-garde et confiscation du pouvoir soit un simple accident.
Il y a eu aussi une catastrophe intellectuelle. Le matérialisme dialectique, réduit à une ontologie d’État et à une science officielle des «lois de l’Histoire», s’est déconsidéré.
Quand une méthode critique devient justification du réel existant « socialiste », elle cesse d’être critique. Le champ s’en trouve laissé à d’autres récits : les uns qui naturalisent le marché, la concurrence et l’individu propriétaire comme horizon indépassable ; d’autres qui, par réaction, recyclent des formes de pensée identitaire, moraliste ou nostalgique. Dire que cette pensée est « bourgeoise » et « régressive » n’interdit pas de reconnaître qu’elle occupe le vide laissé par l’échec des mises en pratique marxistes.
L’échec n’invalide pas toute analyse marxienne du capital ; il invalide la prétention à en déduire un mode d’emploi historique.
D’où le refus du volontarisme. Appeler une avant-garde, un parti ou un État à « faire advenir » la société bonne, c’est presque toujours sous-estimer l’inertie des rapports sociaux, la reconstitution des hiérarchies et le coût humain de l’impatience.
Préférer que la société civile s’autoproduise, qu’elle advienne par ses prises de conscience, ses associations, ses conflits, ses inventions institutionnelles et ses apprentissages lents, n’est pas du quiétisme. C’est une prudence historique : on peut analyser sans promettre, critiquer sans sacraliser une classe, transformer des rapports sans croire qu’un sujet collectif détient le secret de l’Histoire.
Marx demeure utile précisément lorsqu’on le sépare de cette promesse.
On peut lire, dé-lire, dé-construire, en lui la logique de l’accumulation, le caractère social du travail, la manière dont les formes juridiques et politiques masquent des rapports de force — et s’arrêter avant le moment où l’analyste se fait accoucheur du monde.
Les travaux de Marx n’ont pas tous été dépassés. En plus ils contiennent encore des Trésors, des richesses inexplorées ou incomprises . La volonté de les réaliser d’un seul geste, elle, nous a donné assez de leçons pour n’avoir pas envie de recommencer.
Le reste appartient moins à un programme qu’à la capacité des sociétés de se produire elles-mêmes, par essais et erreurs , à s’adapter, sans Messie et sans Nomenklatura.