De la propagande à l’ingénierie de la psyché . Edward Bernays, neveu de Freud, a marqué un tournant dans l’histoire des techniques d’influence.
En mettant au service des gouvernements et des grandes firmes les ressorts de la psychologie des masses, il a contribué à fonder la propagande moderne et les relations publiques comme instruments de modification des comportements. Ce que David Ogilvy formulait plus tard avec une clarté presque clinique — les relations publiques consistent à « faire en sorte que les gens pensent ce que vous voulez qu’ils pensent » — n’était encore qu’une étape. L’objectif n’était plus seulement de convaincre, mais d’orienter durablement les représentations.
Les progrès ultérieurs de ces techniques ont permis d’aller plus loin : discours, images et dispositifs symboliques visent désormais à reconfigurer non seulement les opinions, mais les cadres mêmes de la pensée.
L’ingénierie sociale contemporaine ne se contente plus de séduire. Elle prétend intervenir en amont, sur ce que Lacan appelait la structure langagière de l’inconscient. Il ne s’agit plus seulement d’obtenir l’adhésion, mais de formater un sujet compatible avec les exigences du système et des pouvoirs qui le dirigent.
Dans ce registre, certaines élaborations théoriques du XXe siècle ont joué un rôle déterminant. Les travaux de Lacan, de la linguistique structurale, de Foucault, de l’École de Francfort et de Marcuse ont insisté sur le langage, la disjonction, la relativité des discours et, souvent, sur la mise en question de la notion même de vérité.
Derrière toute parole il y a le désir du locuteur . Derrière l’IA se logera le Desir du Système.
Ces analyses, quelle que soit leur intention première, ont fourni des outils conceptuels pour concevoir la psyché comme un tableau noir sur lequel on peut écrire et réécrire.
L’intelligence artificielle s’inscrit dans cette généalogie. Elle n’est pas un simple instrument technique. Elle est un assemblage de langage, de grammaire et de logique, nourri par la mémoire accumulée de l’humanité. Or, comme tout sujet parlant, selon la formule lacanienne, elle n’est pas désintéressée. Elle a des désirs, elle a des maîtres : les intérêts économiques et le capital qui financent, orientent et déploient ses infrastructures.
Le discours public des responsables de la conduite des affaires n’est plus, le plus souvent, un discours de vérité. C’est un discours d’influence, destiné à piloter les anticipations et à limiter la capacité des publics à prendre les décisions que la situation rendrait nécessaires.
Les élites qui côtoient le pouvoir, ou qui l’exercent, disposent d’informations d’une tout autre nature. Cette inégalité devant le savoir constitue l’un des traits les plus structurants des sociétés contemporaines, souvent qualifiées de post-démocratiques.
Ce que les pouvoirs et les médias présentent comme « information » n’a fréquemment qu’une valeur publicitaire ou relationnelle. Elle n’informe pas ; elle oriente.
Les défauts déjà présents — asymétrie informationnelle, captation de l’attention, formatage des attentes — risquent d’être considérablement amplifiés par la diffusion de l’intelligence artificielle.
Celle-ci fonctionne déjà, dans bien des usages quotidiens, comme un émetteur contrôlé, piloté et cornaqué.
Le véritable enjeu n’est donc pas d’abord l’emploi ou la productivité.
Le nœud de la problèmatique de l’IA est le formatage de l’esprit : la production d’un sujet dont la psyché aura été suffisamment « courbée » pour favoriser, au moindre coût, la reproduction de l’ordre économique et social existant.
On ne saurait l’oublier : la psyché humaine, et notamment l’inconscient, est structurée comme un langage et par le langage. L’intelligence artificielle opère précisément à ce niveau. Elle n’est pas seulement une technologie de calcul. Elle est un dispositif de réécriture possible de ce qui, jusqu’ici, constituait le sujet.
C’est en ce sens qu’elle peut être comparée, non à un simple outil d’optimisation, mais à une puissance de transformation anthropologique dont les ingénieurs sociaux, les communicants et certains intellectuels au service des puissances ont, depuis longtemps, cherché la clef.