Les investisseurs étrangers préfèrent désormais les actions américaines aux Treasuries. Un signal à mon sens inquiétant.

Les investisseurs étrangers préfèrent désormais les actions américaines aux Treasuries.

Derrière ce basculement rare se cache un changement plus profond du statut de l’actif « sans risque » mondial.

Pendant des décennies, le schéma était simple : les capitaux étrangers entraient aux États-Unis et se parquaient principalement dans les Treasuries. Ce script est en train d’être réécrit.

Selon une analyse de Deutsche Bank des données TIC (Treasury International Capital) du Trésor américain, les flux internationaux vers les actions américaines ont atteint en moyenne 2,8 % du PIB américain sur les douze mois clos en juin 2026, contre seulement 2 % du PIB pour les Treasuries.

C’est la première fois de ce siècle que les achats d’actions dépassent de manière persistante ceux de la dette publique américaine, hors les épisodes brefs qui ont suivi la crise financière de 2008 et la pandémie de Covid-19.

Le PIB nominal américain s’élève à environ 32 500 milliards de dollars au deuxième trimestre 2026. Les flux étrangers vers les actions représentent un ordre de grandeur d’environ 900 milliards de dollars sur un an, contre environ 650 milliards pour les Treasuries.

Les encours confirment l’ampleur du basculement.

Fin juin 2026, les investisseurs étrangers détenaient environ 9 300 milliards de dollars de Treasuries (soit 30 à 32 % de la dette détenue par le public).

Dans le même temps, leurs avoirs en actions américaines atteignaient déjà 24 480 milliards de dollars. Les actions pèsent donc déjà beaucoup plus lourd dans les portefeuilles étrangers que la dette souveraine.

La dette publique totale américaine a franchi les 40 200 milliards de dollars en août 2026. Le rendement du 10 ans a dépassé les 5 % à la mi-septembre 2026, un niveau inédit depuis 2023. Le 30 ans a grimpé jusqu’à 5,32 %, contre 4,83 % en début d’année.

L’inflation reste « collante » : +3,4 % sur un an en août 2026 pour l’indice CPI, même si le cœur (hors alimentation et énergie) est à +2,4 %.

George Saravelos, responsable mondial de la recherche changes chez Deutsche Bank, parle d’un « énorme changement dans les marchés d’actifs américains ».

Il résume le diagnostic ainsi : « le bilan privé américain est en plein essor… mais le bilan du secteur public continue de se détériorer ».

Deux dynamiques opposées se jouent.

D’un côté, le secteur privé américain bénéficie d’un cycle exceptionnel. Le S&P 500 est en route vers une quatrième année consécutive de gains à deux chiffres. Les marges bénéficiaires franchissent des records (données FactSet depuis 2009). Les investisseurs privés étrangers — fonds, gestionnaires d’actifs, fonds souverains plus opportunistes — sont le principal moteur de ces achats d’actions.

Les institutions officielles (banques centrales, fonds souverains plus conservateurs) sont plus stables, voire parfois vendeuses nettes de Treasuries.

De l’autre côté, le Trésor américain doit refinancer une montagne de dette dans un environnement où les investisseurs questionnent de plus en plus le statut « sans risque » des Treasuries. Trump et ses amis ne montrent aucune volonté de restreindre les debauches de dépenses ou d e hausser les recettes.

La dette publique dépasse 123 % du PIB. Les déficits restent élevés. Les charges d’intérêts explosent.

S’ajoute une défiance plus politique : interrogations sur l’indépendance de la Fed et, plus largement, sur la trajectoire budgétaire américaine.

L’épisode en cours des guerre impériales n’augmentent ni le prestige ni la confiance vis à vis du plus gros débiteur mondial. Le statut du dollar s’érode.

Après le choc des droits de douane d’avril 2025 (« Liberation Day »), un bref épisode « Sell America » avait touché actions, obligations et dollar. Il a vite cédé la place à la peur de manquer le rallye IA. Les actions ont rebondi.

Le marché obligataire, lui, est resté sous pression, pris dans une inquiétude plus large sur l’endettement et l’inflation des pays développés.

Ce basculement n’est pas qu’une anecdote de flux. Il pourrait modifier le fonctionnement du dollar.Historiquement, le dollar se renforçait dans les phases de « risk-off » : les investisseurs étrangers vendaient les actifs risqués et se réfugiaient dans les Treasuries. Si le dollar devient davantage lié aux flux vers les actions qu’aux flux vers la dette publique, il pourrait désormais se renforcer quand l’appétit pour le risque augmente. C’est une rupture de régime.

Saravelos va jusqu’à écrire que les actifs américains ne sont « plus l’actif sûr, mais l’actif risqué de choix ».

Pour le Trésor, les conséquences sont concrètes. Si les acheteurs étrangers privés se détournent progressivement des Treasuries au profit des actions, le coût de financement de l’État américain augmente. Les rendements plus élevés pèsent déjà sur le budget.

Un cercle vicieux est possible : plus la dette coûte cher, plus le déficit se creuse, plus les investisseurs exigent une prime, plus le statut de valeur refuge s’érode.

Cela ne signifie pas une «révulsion » brutale des Treasuries. Les encours étrangers restent énormes. Le marché américain reste le plus profond et le plus liquide du monde. Les investisseurs privés ont jusqu’ici compensé le recul relatif des acheteurs officiels. Mais la composition de la demande change : elle devient plus sensible au prix, plus procyclique, plus liée au cycle des actions et de l’IA.

Le phénomène dit quelque chose de plus structurel: « les étrangers aiment Wall Street ».Il révèle un écart croissant entre deux Amériques. L’Amérique des entreprises technologiques, des profits records et de la productivité dopée à l’IA attire le capital mondial. L’Amérique publique, elle, accumule des déficits, une dette de 40 000 milliards de dollars et des rendements qui reflètent désormais une prime de risque politique et budgétaire.

Les actions américaines offrent une protection contre l’inflation que les Treasuries à taux fixe n’offrent plus aussi clairement. Dans un monde où l’inflation n’est plus un souvenir des années 1970 mais un risque récurrent, détenir des entreprises capables de répercuter les prix et de capter les gains de productivité de l’IA apparaît plus rationnel que de prêter à un État dont la dette croît plus vite que l’économie.

Le risque, pour les États-Unis, est double.

D’abord, une plus grande dépendance au bon vouloir des investisseurs privés et à la poursuite du rallye boursier.

Ensuite, une vulnérabilité accrue si le cycle IA déçoit ou si un choc de confiance frappe simultanément actions et Treasuries.

Dans ce scénario, le dollar et les conditions financières américaines pourraient réagir de manière plus violente qu’auparavant, précisément parce que le filet de sécurité traditionnel — les flux étrangers vers la dette publique — s’est affaibli.

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