Dans une interview d’environ 50 minutes publiée le 20 septembre 2026 sur la chaîne « World Affairs In Context », l’historien et ancien professeur à Harvard Vladimir Brovkin affirme que la Russie est devenue une « superpuissance militaire » et que l’Europe se fragmente politiquement.
L’entretien, mené par Lena Petrova, s’appuie sur les déclarations récentes de Vladimir Poutine et de Sergueï Lavrov, ainsi que sur les évolutions politiques en Allemagne, en France et au Royaume-Uni.
La Russie n’est plus faible militairement
Brovkin rejette fermement l’idée d’une Russie militairement affaiblie. Selon lui, en trois ans, le pays a connu une transformation spectaculaire : son PIB et son savoir-faire militaire progressent chaque mois. Il compare l’état actuel à 2022 (déjà nettement plus fort qu’en 2014) et souligne que l’Allemagne, elle, n’a pas évolué au même rythme.
Il donne des exemples concrets : des drones russes capables désormais d’atteindre Lviv, des systèmes satellitaires opérationnels (comme Rasviet) permettant des drones guidés par IA sur l’ensemble du territoire ukrainien.
Il estime que le PIB russe n’est pas 15 fois inférieur à celui de l’UE, mais plutôt trois fois plus petit, et que les capacités conventionnelles russes ont considérablement augmenté.
L’Europe se prépare à la guerre, mais pas ses populations
Poutine a reconnu que l’Europe se prépare activement à un conflit avec la Russie.
Brovkin insiste toutefois sur un décalage majeur : les opinions publiques européennes n’ont « absolument aucun désir » de guerre, que ce soit pour l’Ukraine ou pour d’autres raisons.
Il évoque une « hystérie » autour d’incidents (drones, etc.) parfois interprétés à tort comme des attaques russes.
Une guerre directe OTAN-Russie n’est pas inévitable, mais elle n’est pas non plus impensable. Lavrov a prévenu que si l’Europe attaquait la Russie, le conflit serait « complètement différent et très court ».
Brovkin présente ces mises en garde comme une réponse aux discours européens sur la supériorité de l’OTAN et aux menaces de « démantèlement » de la Russie.
L’Allemagne, l’AfD et un possible changement de cap
La montée de l’AfD s’explique, selon Brovkin, par le rejet des « grandes coalitions », les problèmes d’immigration et de criminalité, le besoin de relancer le nucléaire et d’importer du pétrole russe à bas coût (une nécessité géographique, dit-il).
Le parti est particulièrement fort dans l’est de l’Allemagne.L’AfD n’est pas « contre l’Ukraine », mais contre le gaspillage d’argent.
Elle favorise des négociations sur la base des conditions russes (pas d’adhésion de l’Ukraine à l’OTAN, séparation du Donbass), qu’il compare à des précédents comme la scission Tchéquie-Slovaquie ou le Kosovo.
Brovkin estime qu’une Allemagne sous influence de l’AfD ou sous pression économique pourrait remplacer des dirigeants comme Friedrich Merz et modifier sa politique envers Moscou.
L’UE, l’euro et le risque de fédéralisation
Brovkin voit un risque que l’UE devienne un État fédéral, notamment via des pouvoirs fiscaux accrus. Les partis comme l’AfD et ceux de Marine Le Pen défendent au contraire une « Europe des États souverains ».
Une centralisation excessive pourrait pousser des pays à quitter l’Union, comme le Royaume-Uni l’a fait.
L’euro pose un problème structurel à la France et aux pays plus petits : ils l’utilisent sans le contrôler (la Banque centrale allemande à Francfort en a la mainmise). Il oppose ce système rigide à celui des BRICS, plus flexible, avec des monnaies nationales adossées à l’or.
La France de Le Pen et le Royaume-Uni en morceaux ?
Brovkin dresse un tableau sombre de la France sous Macron : retard technologique, fermetures d’usines, criminalité liée à certains groupes, immigration incontrôlée via le droit d’asile, salaires bas (autour de 1 600 euros), tensions sociales.
Marine Le Pen, si elle arrive au pouvoir, prioriserait la France, arrêterait le financement de l’Ukraine, contrôlerait les frontières et chercherait une Europe souveraine. Son score potentiel s’explique par l’impopularité de Macron (autour de 14 %) et le ressentiment face à une gouvernance technocratique.
Au Royaume-Uni, il voit un mouvement d’« indigénisation » (référence à Huntington) : Écosse, Pays de Galles et Irlande du Nord poussent vers plus d’autonomie ou l’indépendance, souvent en lien avec l’intégration européenne contre Londres. Il inscrit cela dans une tendance historique de décolonisation et d’affirmation des identités locales.
Les sanctions de Trump risquent de se retourner contre les États-Unis
Les sanctions américaines contre la Russie sont, pour Brovkin, illogiques (on négocie tout en faisant pression), illégales (sans mandat de l’ONU) et inapplicables.
Les systèmes de paiement des BRICS les contournent. Elles détériorent la crédibilité américaine, éloignent Poutine et n’empêchent pas la Chine et l’Inde de continuer à commercer. Il y voit surtout un calcul politique intérieur américain.
En résumé, Brovkin dresse le portrait d’une Russie qui s’est renforcée militairement et économiquement pendant que l’Europe se divise entre élites favorables à la confrontation et populations et partis souverainistes qui veulent un changement de cap.