Propos tautologiques.
L’entretien de Philip Lane au Temps, réalisé le 15 septembre 2026 : le texte officiel figure sur le site de la BCE.
Il s’inscrit dans la communication post-réunion du 10 septembre, où le Conseil des gouverneurs a relevé les taux de 25 points de base pour la deuxième fois cette année.
Ce que dit Lane
Le fil conducteur est clair. Un premier choc énergétique (mars-avril 2026, lié au conflit impliquant l’Iran et au détroit d’Ormuz) a été suivi d’un répit temporaire après le mémorandum d’entente américano-iranien du 17 juin.
Le conflit s’étant poursuivi, une « seconde vague » de hausses (pétrole et gaz) est désormais visible. Conséquence : l’inflation sera plus élevée et plus persistante que prévu en mars, avec un retour vers 2 % seulement à partir de mi-2027.
Les projections de septembre de la BCE donnent 3,0 % en moyenne en 2026, 2,5 % en 2027 et 2,1 % en 2028, avec un pic à 3,6 % au quatrième trimestre 2026.
Jusqu’ici, selon Lane, la transmission aux autres prix (électricité, biens, services) est restée limitée depuis février — « c’est la bonne nouvelle ». Mais la seconde vague devrait peser sur l’alimentation, l’énergie au sens large (électricité incluse) et les biens, tandis que les services resteraient «contenus».
L’économie est présentée comme résiliente.
Un choc plus intense et plus durable cet automne pèserait sur l’activité ; dans le cas contraire, les dépenses publiques (plan allemand infrastructures-défense, NextGenerationEU) et un effet positif, même limité, de l’IA soutiendraient une croissance « soutenue mais modérée ».
Le scénario de référence s’aligne sur les courbes à terme de l’énergie, qui intègrent une amélioration d’ici la fin de l’année, sans retour à la normale.
L’incertitude géopolitique reste élevée.
Lane reste dans le registre habituel d’un chef économiste de banque centrale : distinction entre effets de premier tour (énergie) et de second tour, reconnaissance explicite de l’incertitude, ancrage des projections sur les prix de marché de l’énergie, et rappel que la BCE n’est pas un institut de géopolitique.
La distinction services / biens-énergie-alimentation est logique : les services sont plus liés aux salaires et plus persistants.
Affirmer que l’Allemagne a de l’espace budgétaire et que le NGEU est un financement spécifique, tout en soulignant que l’impulsion fiscale est temporaire, est prudent.
L’aveu que l’Europe n’est pas le centre de gravité de l’IA, mais qu’elle peut en tirer parti, est une banalité.
La communication est aussi cohérente avec la décision de septembre : le Conseil a déjà indiqué que le choc durerait plus longtemps qu’en mars.
L’entretien prépare le terrain pour une éventuelle nouvelle hausse en octobre sans s’y engager.
Faiblesses
1. La « bonne nouvelle » du non-pass-through jusqu’ici est fragile.
Les chocs énergétiques se transmettent avec des délais (souvent 6 à 18 mois pour les effets indirects). Dire qu’entre février et mi-septembre il n’y a pas encore d’effet notable sur l’électricité, les biens ou les services n’exclut pas que la seconde vague, plus récente, produise ces effets au quatrième trimestre 2026 et en 2027.
Les projections elles-mêmes anticipent déjà une remontée des composantes alimentaire et des biens non énergétiques.
Présenter l’absence d’effet à ce stade comme rassurante minimise le risque de second tour, surtout si le marché du travail reste tendu et que les salaires nominaux croissent encore au-dessus de leur moyenne de long terme (autour de 3,3 % selon les projections).
2. La confiance dans les courbes à terme pour « dater » la résolution géopolitique est magique.
Lane le dit lui-même : la BCE n’est pas experte en science politique. Elle n’est d’ailleurs pas experte en quoi que ce soit. Or le scénario de référence repose précisément sur ce que les marchés de l’énergie intègrent aujourd’hui — une amélioration d’ici la fin 2026.
Les mêmes marchés avaient anticipé un pic vers juin puis une détente au second semestre. Cela n’a pas tenu. S’appuyer à nouveau sur les futures pour caler le profil d’inflation jusqu’à mi-2027 expose la prévision à une erreur de même nature.
3. Le récit de la résilience repose sur …n’importe quoi!
La croissance 2026 est revue à 0,9 % (1,2 % hors volatilité irlandaise), ce qui reste très modeste. Les facteurs positifs cités — plan allemand et NGEU — sont réels mais inégaux selon les pays et, pour le NGEU, en phase de décrue. Combiner un resserrement monétaire à une tendance à la hausse des taux longs n’améliore pas une résilience deja hypothétique.
Lane ne discute pas vraiment le risque que cette configuration rende la politique menée plus coûteuse et produise d es enchainements negatifs..
4. L’IA comme facteur de soutien reste très peu spécifié et pour cause .
« Suffisamment d’entreprises actives » pour que l’économie en bénéficie est une formulation minimale. Les gains de productivité liés à l’IA sont largement prospectifs, concentrés géographiquement et sectoriellement, et ils s’accompagnent de destructions d’emplois dans certaines professions.
Après deux hausses en 2026 et une inflation moyenne encore à 2,5 % en 2027, le message est que la politique monétaire a réagi mais que le choc d’offre impose une période prolongée au-dessus de 2 %.
L’entretien ouvre la porte à octobre sans clarifier le critère exact qui déclencherait (ou non) une nouvelle hausse.
La réponse d’un resserrement mesuré, data-dépendant, avec priorité à l’ancrage des anticipations est conforme au discours habituel de la BCE
Le risque d’un décalage possible entre le scénario de référence (amélioration énergétique d’ici fin 2026, pass-through limité aux services, soutien fiscal temporaire) et la réalité est important..
L’interview de Lane n’est pas une analyse , c’est ’est la justification publique d’une politique déjà engagée, avec les biais habituels d’une institution qui doit à la fois expliquer ses erreurs de prévision passées et préserver sa « crédibilité » pour les mois à venir.
EN PRIME
Interview with Philip R. Lane, Member of the Executive Board of the ECB, conducted by Sébastien Ruche on 15 September 2026
22 September 2026
How does the ECB assess the ongoing energy crisis?
Essentially, we experienced an initial wave of energy price increases in March and April this year, and then some optimism after the United States and Iran signed the Memorandum of Understanding on 17 June to bring the conflict to an end.
But then the war continued…Indeed.
We are now seeing a second wave of price increases, not just for oil but also for gas. That’s why we indicated on 10 September that we expect the energy shock to last longer than we had anticipated in March. At the time, markets expected the peak of the energy shock to come around June, followed by a recovery in the second half of the year. Although there was a temporary recovery over the summer, geopolitical risks now appear to be elevated again. As a result, we think that because of this second wave of rising energy prices, inflation is likely to be higher for longer, before falling back towards our target from mid-2027 onwards.Do you see any impact on the prices of other goods, such as electricity, or on services prices?So far, between February and now, no. So that’s the good news. However, because we are now facing a second wave of energy price increases, we think there will be upward pressure on food, energy more broadly – including electricity – and goods in general, while pressure on services remains contained.The economy has been quite resilient so far. Do you think that will continue?We think that if the shock does turn out to be larger and more persistent this autumn, that will hold back the economy. But, if the energy shock is not so severe, we do think there are positive elements for the economy. We are seeing a lot of government spending in parts of Europe, for example the German infrastructure and defence package and the Next Generation EU programme. And even though we are not at the centre of AI activity, there are enough European firms involved in AI for the economy to benefit. For us, the baseline is that the European economy should continue to grow at a steady but modest pace provided the energy shock does not become more severe.When do you expect a resolution to this crisis?We are not political science experts, so we share the same uncertainty as everyone else. Our baseline reflects the market view as captured in the price of oil and gas. The future curve for oil and gas basically points to a resolution later this year. The situation won’t go back to normal, but there will be some improvement compared with the current situation. That said, there’s a lot of uncertainty around that baseline.While the dominant issues are the war in the Middle East and the energy shock, we also have to take into account the temporary positive effect from government spending and maybe a longer-term positive effect from AI. AI is creating a lot of uncertainty for individuals, but I think it will help raise living standards overall. Some occupations are going to suffer, but for the economy as a whole I think the net effect will be positive.Is the additional government spending you mentioned a concern for the ECB, with the prospect of rising government debt?Germany has the fiscal space it needs for this spending. The Next Generation EU programme is specific European funding, so it doesn’t create the same kind of concern about debt sustainability. However, it is important to underline that, while government spending is providing a temporary boost, this is going to fade out over time.
Source officielle : site de la BCE.