Entretien exclusif de Jean-Pierre Chevènement publié le 26 septembre 2026 par Die Weltwoche sous le titre « Chevènement raconte Vladimir Poutine ».
Die Weltwoche et surtout son rédacteur en chef Roger Köppel sont clairement opposée à la poursuite de la guerre en Ukraine et plaident depuis le début pour une solution négociée.
Leur ligne n’est pas « pro-Poutine ». Le journal reconnaît que la Russie est l’agresseur : Poutine a attaqué un État souverain sans menace immédiate, en violation du droit international, et les Ukrainiens sont les principales victimes. Ils condamnent la brutalité de l’invasion.
En revanche, ils rejettent le récit dominant en Occident. Selon eux :
- L’Occident (États-Unis et Europe) a commis des erreurs graves après 1991 en n’associant pas la Russie à l’architecture de sécurité européenne et en élargissant l’OTAN.
- La guerre est devenue un conflit d’usure que l’Ukraine ne peut pas gagner militairement.
- Continuer à livrer des armes sans perspective diplomatique claire prolonge inutilement les souffrances et augmente le risque d’escalade (y compris nucléaire).
- Les discours « jusqu’au-boutistes » et le moralisme (« nous sommes du bon côté de l’histoire ») sont dangereux et contre-productifs.
Le journal milite donc depuis des années pour des négociations, un cessez-le-feu et un règlement réaliste (neutralité ukrainienne, renonciation à l’OTAN, éventuels compromis territoriaux).
Ils ont publié des entretiens avec des personnalités comme Jean-Pierre Chevènement précisément parce qu’ils partagent cette analyse réaliste plutôt que militante.
En résumé : Die Weltwoche est contre la guerre en ce qu’elle veut qu’elle s’arrête le plus vite possible par la diplomatie, et non par une victoire militaire ou une escalade supplémentaire. C’est une position minoritaire dans les médias européens, d’où le choix de donner la parole à Chevènement.
L’entretien a été réalisé dans le bureau de Chevenement de la Fondation Res Publica.
Chevènement commence par rappeler sa démission de ministre de la Défense en 1991 pour s’opposer à la participation française à la guerre du Golfe.
Il jugeait cette guerre inutile (une solution diplomatique était possible via la Ligue arabe) et prévoyait qu’elle détruirait l’État irakien, ouvrant la voie à Al-Qaïda puis à Daech.
Il établit un parallèle avec le traitement réservé à la Russie après 1991 : condescendance et refus d’associer Moscou à l’architecture de sécurité européenne.
La mission de 2014 et la conversation avec Poutine.
Nommé représentant spécial de François Hollande pour la Russie, il rencontre Poutine à Sotchi le 5 mai 2014. Il lui remet une lettre d’invitation à l’Élysée et aux commémorations du Débarquement. Poutine, selon lui, n’avait alors violé aucun engagement pris après l’annexion de la Crimée (élections ukrainiennes et perspective de régionalisation laissant Donetsk et Louhansk dans l’Ukraine).
Poutine lui décrit Ianoukovitch comme hésitant entre Russie et UE, ayant choisi l’accord de libre-échange russe principalement pour le gaz et les droits de transit.
Les manifestations de Maïdan ont suivi.
Poutine raconte une rencontre à Bruxelles où José Manuel Barroso l’aurait renvoyé aux experts puis lui aurait dit, à propos de l’accord d’association UE-Ukraine : « Que les Russes s’occupent de leurs propres affaires. Et allez-vous faire foutre ! ». Chevènement a vérifié la traduction. Poutine exprime un fort ressentiment envers Bruxelles et les Occidentaux (Westerwelle, Biden, Victoria Nuland) qui ont ouvertement soutenu Maïdan.
Poutine montrait du mépris pour les dirigeants ukrainiens, considérés comme corruptibles (Porochenko n’est qu’« un fabricant de chocolat, ce qui n’est pas interdit »).
Les accords de Minsk et l’échec diplomatique.
Après l’élection de Porochenko et l’incident du vol MH17, les négociations aboutissent à Minsk II (février 2015) : vote sur un statut de décentralisation puis rétablissement des frontières. L’accord n’a jamais été appliqué. L’Ukraine voulait d’abord le retour aux frontières, puis seulement les élections.
Chevènement note que Zelensky a reconnu que les Ukrainiens ne voulaient pas appliquer Minsk.
Nature de l’Ukraine et de la Russie
L’Ukraine est une « jeune nation » dont le sentiment national s’est consolidé, notamment à cause de la brutalité russe. Le pays est hétérogène (un tiers ukrainophone, un tiers russophone, un tiers bilingue ; Ouest uniate, Est orthodoxe ; Lviv autrefois Lemberg).
Pour beaucoup de Russes, l’Ukraine reste une « province du Sud ». La Crimée a été transférée en 1954 par Khrouchtchev.
Poutine, arrivé après Eltsine, voulait moderniser la Russie tout en maintenant le pouvoir vertical : il a fait payer les impôts aux oligarques, profité de la hausse du pétrole, lancé des programmes d’industrialisation. Les villes russes sont aujourd’hui modernes. Chevènement ne l’a jamais pris pour « un ange de l’innocence ».
L’invasion de 2022.
Chevènement n’avait pas anticipé une intervention militaire. Que Poutine commette « une erreur aussi grave était tout à fait improbable ». Il a été trompé par son entourage, qui lui a présenté une réalité conforme à ses désirs (les Ukrainiens accueilleraient l’armée russe à bras ouverts).
Trois erreurs : sur les Ukrainiens, sur les Russes (qui ne voient pas le sens de cette guerre) et sur l’Occident (perçu comme décadent).L’attaque est « stupide et criminelle ».
Personne ne s’y attendait. Si l’OTAN avait accepté la zone d’exclusion aérienne demandée par Zelensky, le conflit serait devenu une guerre aérienne, avec le risque des armes nucléaires tactiques russes.
Perspectives de sortie.
Zelensky a « gagné la bataille de la communication ». Une rencontre entre les deux présidents pourrait aider. La position ukrainienne semble claire : une fin est possible sur la base d’une neutralité garantie par le Conseil de sécurité de l’ONU (éventuellement avec l’Allemagne, la Turquie et la Pologne). Cette solution serait meilleure pour l’Ukraine que la situation actuelle.
Chevènement insiste sur le fait que l’arrogance et l’aveuglement de l’Europe et des États-Unis pèsent lourdement dans le déclenchement de cette guerre, même s’ils n’en ôtent rien au caractère criminel de l’agression russe.