Editorial: prenons un peu de hauteur, nous verrons mieux ce qui se passe. On peut promettre n’importe quoi, le seul infini c’est la connerie humaine.

Les crises économiques, financières ou monétaires ne sont pas des crises en soi.

Ce sont des symptômes.

Le mal est plus profond : un écart durable entre ce qui est produit et ce qui est promis, puis une lutte pour la répartition du surplus.

Cet écart a, lui aussi, des modes d’apparition trompeurs.

Celui qui ne voit que le symptôme se trompe de maladie, et donc de remède.

Le principe reste simple. La richesse réelle — travail, ressources, capacité productive — est rare. Les promesses qui prétendent la répartir à l’avance ne le sont pas.

Le truc de tous les dominants , de tous les maîtres, de tous ceux qui profitent du système est toujours le même: faire croire qu’ l’on rase gratis et que l’on peut promettre à l’infini!

C’est le principe du Paradis : en promettant ils croient échapper aux conflits présents pour la répartition.

Ce que le bon vieux Keynes essayait de dire tout en ne disant pas; dans le futur nous serons tous morts. Donc on peut promettre n’importe quoi, le seul infini c’est la connerie humaine n’est-ce pas?

Dettes, monnaies, garanties, droits sociaux, anticipations de rendement s’accumulent plus vite que le surproduit qu’elles sont censées partager.

L’âme humaine n’a pas changé : l’esprit de jeu allonge les engagements tant que les prix montent, l’envie interdit de rester à l’écart.

Le choc financier n’est que le moment où cet écart devient visible dans une fracture du continu qui montre le fractal, et où chacun cherche à sortir avant les autres. Il révèle ; il ne crée pas.

Ce qui a changé, c’est la capacité post moderne de masquer le révélateur. L’abstraction, la complexité et l’imaginaire ont donné aux élites des instruments de report dans le futur que les époques antérieures ne possédaient pas sous cette forme.

Chaque accident de bilan est micro-géré, chaque contagion est éteinte, chaque tension est couverte par une promesse nouvelle. Le monde des signes s’épaissit, se virtualise, s’envoie en l’air; il feint de s’affranchir des nécessités.

Le principe est toujours de nier que deux et deux font quatre, que la magie de la croissance efface la loi de la raeté, la finitude, la gravitation!

Ces nécessités n’ont pas diminué. Elles arrivent plus tard, sous des formes moins lisibles. L’absence de krach ouvert ne prouve pas que l’écart s’est refermé. Elle prouve que les « outils de confinement » ont gagné en efficacité, et que les agents privés ont appris à s’en servir : plus de levier, des financements plus courts, une liquidité qui n’existe que tant que l’intervention continue.

Mais le surplus contesté ne se négocie pas seulement sur les marchés.

Il se négocie aussi dans l’ordre politique et dans l’ordre international. C’est pourquoi les deux crises majeures du moment — la dislocation des consensus internes, dont le populisme est le symptôme le plus visible, et la marche vers les affrontements extérieurs — ne sont pas des phénomènes séparés. Ce sont les deux faces d’une même lutte pour la répartition.

À l’intérieur, les promesses anciennes (protection, ascension, sécurité du statut) ne peuvent plus être tenues pour tous au rythme où elles ont été distribuées ; la contestation politique en est la traduction.

À l’extérieur, les mêmes contraintes poussent les ensembles politiques à sécuriser des ressources, des débouchés, des positions, plutôt qu’à accepter un partage devenu plus étroit et plus frustrant .

Le populisme et la tension guerrière ne s’expliquent pas l’un par l’autre comme une cause et un effet. Ils expriment, sous des registres différents, la même difficulté : le surproduit ne suffit plus à honorer simultanément toutes les promesses intérieures et toutes les ambitions extérieures.

Et il n’est pas étonnnant que les opinions publiques et les sociétés civiles se fragmement selon les mêmes lignes de partages; beaucoup de populistes sont contre les politiques étrangères de leur pays , temoin terrible le poids d’AfD en Allemagne! Témoin aussi la position des électeurs du RN en France

Les outils des élites repoussent l’échéance sur les deux tableaux.

Ils ajoutent des promesses financières pour calmer le symptôme monétaire. Ils ajoutent des promesses politiques, ou des désignations d’ennemis, pour calmer le symptôme social.

Ils gagnent du temps. Ils n’effectuent pas de retour en arrière. Chaque couche nouvelle s’ajoute aux précédentes. L’engrenage tourne, les filets s’élargissent, la continuité de l’intervention — économique ou géopolitique — devient plus nécessaire.

On sait encore absorber les chocs moyens. On concentre en même temps le risque sur un écart que les ajustements partiels ne peuvent plus réduire.

Le jour où ces outils cesseront de suffire, ce ne sera pas la répétition d’un épisode historique. Ce sera le moment où le volume des promesses, intérieures et extérieures, dépassera ce qu’une gestion même sophistiquée peut couvrir sans mettre en cause la crédibilité de l’ensemble. Ce sera l’ordre qui était incarné, rigidifié, dans les contradictions et les antagonismes qui s’effondrera.

La crise financière n’aura été que le symptôme le plus chiffrable. Et le plus vulgaire dans sa positivité bourgeoise.

Là crise de répartition, elle, est déjà là depuis plusieurs decennies .

La crise de Domination sera le bouquet non pas final car l’histoire n’a pas de fin.

Non! Ce sera le bouquet pour cette phase historique, pour celle là, qui n’en finit pas de se terminer.

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