Ce texte est un peu difficile mais il vaut l’investissement, ce n’est pas un bien de consommation!
BRUNO BERTEZ
Le 4 octobre
Je trace souvent le parallèle entre la Monnaie et la Parole.
Le rapport n’est pas seulement analogique : il est isomorphe, presque ontologique. Toutes deux sont des signes et des représentations du Réel.
L’or est l’équivalent général des produits/marchanises . La parole, ou plus précisément le signe phonique privilégié par le logocentrisme, est l’équivalent général des autres signes.
Dans chaque cas, la même triple fonction : unité de mesure (idéalité), moyen de circulation (symbolicité), réserve (réalité). Attention, ce n’est pas que la monnaie « ressemble » à la langue. « C’est que la forme qui permet aux marchandises de s’échanger sans se comparer une à une est structuralement la même que la forme qui permet aux signes de renvoyer les uns aux autres sans que chacun ait à porter, en lui-même, la plénitude de ce qu’il dit. »
Tant que l’équivalent tient, la circulation peut oublier son origine . L’or semble valoir par nature, en lui même et le mot semble adhérer,coller à la chose.
La pièce a cours parce qu’on la reçoit pour de l’or, ou pour le signe légitime de l’or. L’énoncé de la parole a cours parce qu’on le reçoit pour ancré — dans le réel, ancré dans une règle, dans un système symbolique qui n’est pas à la disposition et pur caprice du locuteur. Le référent, ici, n’est pas un objet posé derrière le signe. C’est la convertibilité supposée du signe en autre chose que lui-même.
La crise commence quand cette convertibilité est suspendue sans que la circulation s’arrête. Reflechissez vous verrez que c’est ainsi que se définit la Crise dont je vous parle depuis très longtemps , c’est une crise monétaire ET une crise de la Parole, que vulgairement on désigne sous le vocable Orwell ou « 1984 ».
La pièce fausse, la fausse monnaie, a l’apparence du titre mais n’en a pas la matière. Le récit a l’apparence du vrai et ne cesse d’exhiber qu’il ne convertit plus le réel en signe garanti.
La monnaie inconvertible — signe qui ne renvoie plus à une réserve métallique et à une vraie richesse, mais seulement à d’autres signes et à la contrainte de l’accepter — trouve son homologue dans une parole elle aussi inconvertible : l’énoncé ne se mesure plus à un réel ou à une norme qui lui préexisterait, il se mesure à son rendement dans la circulation. Il a cours s’il intimide, s’il mobilise, s’il occupe l’audience. C’est de la Com.
Le faux n’est plus l’accident d’une pièce isolée. Il devient le régime dans lequel nous vivons, fausse monnaie, faux recits. Comme le numéraire fiduciaire peut proliférer une fois détaché de l’étalon, le narratif peut proliférer une fois détaché du vrai. C’est le narratif politique sur la guerre en Ukraine ou en Iran.
Dans les deux cas, ce qui disparaît n’est pas seulement un contenu. C’est la fonction de réserve . Monnaie et parole ne s’échangent pas l’une contre l’autre. Elles obéissent à la même logique de mise en équivalence. L’une fait circuler les produits en les rapportant à un étalon ; l’autre fait circuler les significations en les rapportant à un ancrage supposé. Quand l’étalon et l’ancrage sont maintenus comme fictions utiles mais cessent d’obliger, la circulation continue, et même s’accélère. Nous sommes dans ce monde.
Monnaie et Paroles ne constituent plus un monde, un bien commun. Elles constituent un marché de signes dont le seul arbitre est la force de celui qui les émet, ou l’audience de celui qui les reçoit.
La sagesse des nations a dit tout cela sous bien des formes.
La monnaie n’a cours que parce qu’elle a un référent, un ancrage qui la fait reconnaître comme commune. Il en va de même de la parole : ce qui la fait accepter, c’est son ancrage supposé dans quelque chose qui n’est pas à la seule disposition de celui qui parle.
Les Faux-Monnayeurs, que Gide publie en 1925, en pleine crise du désancrage moderne, éclairent ce que je veux dire. Un réseau de fausse monnaie circule parmi les lycéens ; Georges Molinier s’y trouve mêlé. Gide ne s’intéresse guère au fait divers. La pièce qui a l’apparence du vrai et n’en a pas la valeur devient le modèle de presque toutes les relations du livre : sentiments qui se donnent pour sincères et calculent, vocations proclamées puis reniées, morale prêchée par des adultes qui vivent dans le compromis, liens de famille, éducation, et jusqu’à la littérature.
L’argent faux ne corrompt pas les adolescents de l’extérieur. Il révèle une contrefaçon déjà installée dans le monde qui les forme.
Notre époque généralise ce régime.
Fausse monnaie d’un côté ; de l’autre, mensonges, fausses nouvelles, fausses causalités, fausses interprétations. La crise n’est pas seulement celle des contenus faux. C’est une marche accélérée vers la destruction de ce qui représente le réel et fait sens.
J’appelle authenticité ce qui s’autorise de soi-même parce qu’il se réfère à une valeur supérieure : le Beau, le Bon, le Juste, le Vrai. Ces repères sont niés, vidés, puis remis au service des puissants et des adorateurs du Veau d’or. La structure dominante devient le rapport mensonger au réel : instrumentalisé, utilitarisé, biaisé, tordu.
Plus que tel ou tel contenu, c’est le processus qui importe. Une civilisation détruit son rapport au monde et au symbolique, c’est-à-dire à ce qui, au plan fondamental, a uni les hommes, leur a permis d’échanger, de se parler et de se comprendre plutôt que de piller, de violer ou de tuer.
Les observateurs ont raison de railler l’interview de Trump à TIME. Je l’ai fait moi-même.
Prolongation indéfinie de la guerre contre l’Iran, formule selon laquelle anéantir le pays « crée la paix », scores réécrits, juges blâmés pour défaut de loyauté, tout désaccord taxé de fake news : le document se prête à la satire.
Mais la raillerie s’arrête au personnage. Elle manque le radical.
Ce qui est devenu possible, c’est un discours politique dont le rapport au vrai a été suspendu. La parole n’a pas seulement menti davantage ; elle a cessé de se mesurer à autre chose qu’à son rendement. Chaque énoncé se valide par l’effet escompté — intimidation, mobilisation, déni — non par sa tenue face aux faits ou à une règle qui lui préexisterait.
Je pourrai faire la même analyse s’agissant de Macron et de Merz, mais Trump est plus intéressant car c’est la caricature. Trump c’est l’expressionisme.
L’honnêteté intellectuelle n’est plus une condition de recevabilité. Elle est un handicap.
La politique a toujours contenu de la ruse et de la promesse excessive. Ce qui change, c’est la disparition du reste : la référence, même violée, au vrai comme limite, au juste comme critère distinct de l’utile, au symbolique comme ordre qui n’est pas à la disposition du locuteur.
Quand cette référence s’efface, le discours devient purement utilitariste. Seul compte de gagner. Les moyens — inversion des mots, déni des chiffres, menace d’anéantissement présentée comme pacification — ne sont plus mesurés qu’à leur efficacité.
Des hommes peuvent se combattre et rester dans un monde commun tant qu’ils reconnaissent que les mots visent encore un réel et des normes qui ne sont pas le simple produit de leur volonté. Lorsque cette reconnaissance disparaît, le désaccord cesse d’être un conflit sur le vrai. Il devient un choc de narratifs dont le seul arbitre est la force ou l’audience. Le lien se brise non parce que l’on n’est plus d’accord, mais parce que l’on n’a plus de terrain où l’accord aurait un sens.
Cela fait plusieurs décennies que je vois dans la montée de ce que l’on appelle le terrorisme une conséquence possible de cette destruction : non une doctrine, mais ce qui tend à occuper la place quand le commun a été ruiné.
Je pense au terrorisme social et policier en ce moment en France. Conséquence pour moi de la folle destruction par Macron le transgressiste du langage ,de la verité et même des codes.
Aucun dialogue ne tient quand a été brisé le lien symbolique qui unit les hommes — le rapport à la parole, à la conscience, à la raison.
La raillerie soulage. Elle passe à côté de l’essentiel.
Une société qui bannit de sa parole publique le rapport au vrai se prive du seul instrument capable de limiter le pouvoir par autre chose que le pouvoir et sa violence.
EN PRIME
J’ai écrit sur ces questions il y a bien longtemps, si un lecteur retrouve la référence je l’en remercie.
La sagesse des nations a bien saisi cet isomorphisme, et souvent mieux que la théorie : elle ne compare pas la monnaie et la parole, elle les traite comme deux régimes du même crédit. Credit, croire croyance.
Quelques formes suffisent à le montrer.
La plus connue renverse déjà les prestiges. « La parole est d’argent, le silence est d’or » .
Elle évalue la parole comme on évalue un métal : l’argent circule, il a cours, il n’est pas la réserve dernière ; l’or est l’étalon, ce qu’on ne dépense pas à la légère.
Parler, c’est déjà mettre en circulation un signe qui doit répondre de quelque chose.
Le silence, dans le proverbe, n’est pas le vide. Il est la réserve ce que l’on garde et qui n’a pas encore été convertie en signe.
Qui parle engage une matière. Qui parle sans matière fait de la fausse monnaie.
L’anglais le dit plus sèchement. Talk is cheap : la parole qui n’est pas couverte par un ancrage ne coûte rien, donc ne vaut rien.
Put your money where your mouth is exige la conversion : que l’énoncé redevienne paiement, acte, réserve engagée.
Le français familier tient le même registre. « Avoir une parole d’or », « être de parole », « n’avoir qu’une parole » : la loyauté verbale est dite dans le lexique du bon « aloi » monétaire . Inversement, « des paroles en l’air », « de la monnaie de singe », « payer en monnaie de singe » croisent explicitement les deux domaines.
Ce n’est pas une association d’idées. Fausser l’étalon et fausser le mot relèvent du même délit, parce que l’un et l’autre rompent l’équivalence entre le signe et le réel sur laquelle l’échange repose.
Aristote, de son côté, fait dériver nomisma, la monnaie, de nomos, la loi, la convention, ce qui est posé en commun.
Nomisma (νόμισμα) est le mot grec pour la monnaie frappée, la pièce qui a cours. Son étymologie dit déjà ce que la pièce est. Il se rattache à nomos (νόμος), la loi, la coutume, ce qui est posé et reçu en commun, et au verbe nomizō (νομίζω), « tenir pour », « reconnaître selon l’usage », « admettre comme valable ».
La monnaie n’est donc pas nommée d’après une matière — l’or, l’argent, le poids — mais d’après l’acte qui la fait accepter.
Est nomisma ce qu’une communauté a convenu de tenir pour la mesure des échanges.
Aristote le formule explicitement dans l’Éthique à Nicomaque (V, 5). La monnaie, écrit-il, est appelée nomisma parce qu’elle existe non par nature mais par la loi, par le nomos, et qu’il est en notre pouvoir de la changer et de la rendre inutile.
La pièce ne vaut pas parce qu’elle est métal. Elle vaut parce qu’une cité a décidé de la recevoir, et peut décider de ne plus la recevoir. L’étalon est une institution, non une propriété de la chose.
C’est là que l’étymologie rejoint l’isomorphisme avec la parole. Le même radical porte ce qui règle l’échange des biens et ce qui règle la vie commune du discours : une convention reconnue, un signe qui n’a cours que tant qu’on l’admet pour convertible en autre chose que lui-même.
La fausse monnaie et la parole sans ancrage violent le même nomos. Elles gardent l’apparence de ce qui a été institué, et cessent d’en répondre.
La pièce n’a pas de valeur naturelle. Elle a cours parce qu’une cité a décidé de la recevoir, tout comme elle reçoit certains énoncés pour valables.
On peut donc lire ces formules comme une économie symbolique spontanée. Elles savent que la circulation sans réserve est une inflation : trop de promesses, comme trop de billets, et chaque unité achète moins de réel.
Elles savent enfin que le crédit est unique. Celui qui a trompé sur la marchandise n’est plus cru sur le mot ; celui qui a menti sur le mot finit par ne plus pouvoir rien vendre.
La sagesse des nations n’a pas attendu pour comprendre que monnaie et parole tiennent par le même ancrage, et tombent par la même inconvertibilité.
EN PRIME
L’isomorphisme entre monnaie et parole n’est pas une comparaison de commodité. Il désigne une même structure d’échange : dans les deux registres, des éléments particuliers ne circulent qu’à condition d’être rapportés à un tiers qui les mesure, les rend substituables et les garantit.
Ce tiers n’est pas un objet parmi d’autres. Il est extrait de la série et placé en position d’exception.
Marx l’appelle, pour les marchandises, l’équivalent général.
La même polarisation vaut pour les signes.Tant que les biens ne s’échangent que deux à deux, chaque transaction reste locale, incertaine, liée à l’usage concret. L’apparition d’un équivalent général — historiquement l’or, puis son signe — change le régime. N’importe quel produit peut désormais se dire dans une unité commune, changer de mains, se thésauriser.
La monnaie remplit ainsi trois fonctions indissociables : mesure (elle idéalisé la valeur), moyen de circulation (elle symbolise et transporte), réserve (elle conserve, hors de l’échange présent, de quoi répondre de ce qui a circulé).
La parole opère de même. Un énoncé isolé, collé à une situation, ne fait pas encore langage public. Il le devient quand il est reçu comme convertible : convertible en fait, en règle, en expérience partageable, en récit , en quelque chose qui n’est pas à la seule disposition de celui qui parle. Le mot mesure, circule, et suppose une réserve — le réel, la norme, le symbolique — qui limite ce qu’il a le droit de prétendre.
C’est pourquoi le rapport est plus qu’analogique.
Monnaie et parole ne se ressemblent pas de l’extérieur. Elles résolvent le même problème : comment faire qu’un particulier vaille pour autre chose que lui-même, et soit accepté par qui ne l’a pas produit.
La pièce n’est pas le bien. Le mot n’est pas la chose.
L’un et l’autre n’ont cours que par un ancrage reconnu. Cet ancrage peut être oublié dans l’usage ordinaire : on ne pèse plus l’or à chaque paiement, on ne refonde pas le langage à chaque phrase. L’oubli est même la condition de la fluidité. Il devient fétichisme quand l’équivalent se prend pour l’origine de la valeur. L’or semble valoir par nature. Le mot semble adhérer à ce qu’il dit.
Dans les deux cas, la genèse — convention, institution, confiance, contrainte — est effacée.
La fausse monnaie éclaire le point de rupture. Elle a le titre, le poids apparent, le cours. Elle n’a pas la matière, ou pas la garantie. Elle circule aussi longtemps que personne ne demande la conversion.
Il en va ainsi de l’énoncé détaché de toute réserve. Il a la forme de l’information, de la promesse, du jugement. Il se valide par son effet — intimidation, mobilisation, déni — et non par sa tenue face à ce qu’il prétend représenter.
Une monnaie qui ne s’échange plus contre une réserve métallique continue de circuler, parfois plus vite, parce qu’elle n’est plus freinée par la matière. Une parole qui ne se mesure plus à un réel ou à une règle antérieure continue elle aussi de circuler, et s’accélère.
Les valeurs comme les mots et les récits peuvent flotter, libérés du poids du Réel. La structure BULLE est maintenant envahissante dans notre monde.
Le faux cesse d’être l’accident d’une pièce isolée. Il devient le régime.
On n’oppose plus le bon « aloi » au mauvais : on oppose des signes qui ont cours à d’autres signes qui ont cours. L’arbitre n’est plus la conversion possible. C’est la force de l’émetteur, ou l’audience du récepteur.
De là la conséquence qui dépasse l’économie comme la rhétorique. Des hommes peuvent se combattre et rester dans un monde commun tant que leurs mots et leurs paiements supposent encore une réserve qui n’est le produit d’aucune volonté particulière.
Quand cette réserve est niée — le vrai comme limite, le juste comme critère distinct de l’utile, l’étalon comme contrainte et non comme fiction utile —, l’échange ne disparaît pas.
Il change de nature. Il ne constitue plus un lien. Il constitue un marché de signes dont rien, hors la puissance présente, ne répond.
L’isomorphisme dit cela, et rien de moins : ce qui fait accepter la monnaie est de même ordre que ce qui fait accepter la parole.
Toucher à l’un, c’est déjà toucher à l’autre. Détruire l’ancrage des deux, c’est dissoudre le terrain sur lequel l’accord, et même le désaccord, avaient encore un sens.