| Les lycéens face a la gérontocratie: une inquiétante montée de la violence. Emmanuel Todd Oct 4 Voici le lien vers mon entretien avec Frédéric Taddeï sur Europe 1 samedi 3 octobre. Il s’agissait de mon livre La Dislocation , mais avec la révolte des lycéens en invitée surprise. La hausse du prix du gazole nous fait attendre des gilets jaunes, le déficit budgétaire nous prépare une banqueroute. Mais c’est d’abord l’angoisse destructrice des jeunes qui vient illustrer de manière spectaculaire les pages du livre consacrées à la gérontocratie française, la plus puissante d’Europe. La dislocation, c’est ça: des sociétés occidentales dont la décomposition touche les divers segments dans un ordre aléatoire en apparence. https://www.europe1.fr/emissions/cest-arrive-cette-semaine/frederic-taddei-avec-emmanuel-todd-et-jean-christophe-petitfils-1120148 |
Le samedi 3 octobre 2026, Emmanuel Todd est l’invité de Frédéric Taddeï sur Europe 1, dans C’est arrivé cette semaine.
Le motif annoncé est La Dislocation.
Conversations avec Diane Lagrange, paru chez Gallimard le 24 septembre.
L’actualité en impose un autre. Depuis la mi-septembre, des lycées se bloquent, brûlent, ferment.
Le 4 octobre, Todd reprend l’entretien sur son Substack sous un titre qui centre sa lecture : « Les lycéens face à la gérontocratie : une inquiétante montée de la violence ».
Ce qui suit sépare le mouvement, tel qu’il est documenté, du cadre dans lequel il le place.
La Dislocation se présente comme la suite de La Défaite de l’Occident. La méthode change. Ce n’est plus un essai construit, mais un dialogue sur une année complète d’événements, aux États-Unis, en Allemagne, en France, en Israël, en Iran, en Russie, en Chine et au Japon, replacés dans la durée.
Todd dit que le dialogue autorise la spéculation sur les faits, leurs causes et le futur, et qu’il y voit un potentiel prédictif supérieur à l’analyse classique. Il publie en pensant que l’année qui vient sera, sur plusieurs fronts, celle du dénouement.
La dislocation, dans la formule qu’il donne le 4 octobre, est la décomposition des sociétés occidentales.
Elle touche leurs segments dans un ordre aléatoire en apparence. On pouvait s’attendre à des Gilets Jaunes à cause de la hausse du gazole. Le déficit budgétaire préparerait, selon lui, une banqueroute. Ce qui arrive d’abord, écrit-il, c’est l’angoisse destructrice des jeunes.
Elle illustrerait de façon spectaculaire les pages du livre consacrées à la gérontocratie française, « la plus puissante d’Europe ».Le livre précédent mesurait, dans sa lecture, le rapport de force entre la Russie, le reste du monde et l’Occident.
Celui-ci décrit l’intérieur. Todd a déjà utilisé un indicateur de ce type. En 1976, dans La Chute finale, une remontée de la mortalité infantile soviétique au début des années 1970 lui avait servi à diagnostiquer l’épuisement du régime, avant que les statistiques officielles ne le disent.
Il retrouve en France, dit-il, un signal du même ordre.
Le mouvement étudiant commence au lycée Saint-Exupéry, à Créteil. Le ministre de l’Éducation nationale, Édouard Geffray, date le départ du 17 septembre, sur les personnels non remplacés.
D’autres récits placent le premier blocus le 21. L’objet initial est local : des cours sans professeur. Le mouvement s’étend le 29 septembre, jour de grève de la fonction publique.
Ce jour-là, plus de 410 actions sont recensées dans les lycées. Taddeï, le 3 octobre, cite le ministère : un peu plus de 400 lycées fermés la veille, 1 207 établissements perturbés ou bloqués dans la semaine. La carte couvre Paris, Lille, Marseille, Lyon, Rennes, Nantes, Bordeaux, Toulouse, Montpellier, Strasbourg, et une grande partie de la banlieue.
Les revendications que portent les syndicats lycéens et que relaie la presse sont matérielles. Professeurs absents non remplacés, alors que l’Éducation nationale compte plus de 3 000 postes non pourvus selon le Haut-Commissariat au Plan, et que l’absentéisme des enseignants est à un niveau élevé.
Classes à 30,5 élèves en moyenne au lycée, un chiffre présenté comme historiquement haut. Emplois du temps alourdis et décousus depuis la réforme du bac du premier quinquennat, celle de Jean-Michel Blanquer.
Du côté étudiant, qui rejoint le mouvement début octobre, le problème c’est Parcoursup.
En 2025, 84 % des lycéens interrogés jugeaient la procédure stressante. Les inscrits passent de 945 500 en 2024 à 980 000 en 2025, puis à plus d’un million en 2026. L’Union étudiante et l’Union syndicale lycéenne demandent 250 000 places de plus dans le supérieur dès septembre 2027, une rénovation du bâti, et la fin de la sélection par la plateforme.
Le 2 octobre, Geffray reçoit trois syndicats lycéens. Il entend les doléances et annonce surtout une plateforme de consultation, Agora, ouverte le 6, anonyme, qui recueille environ 30 000 contributions en deux jours. Il exclut de revenir sur la réforme du bac.
Le 7 octobre, le Premier ministre Sébastien Lecornu demande des « améliorations réelles » de Parcoursup pour la campagne 2027, en priorité la transparence pour les familles. Pas une suppression. Les propositions sont renvoyées à la fin du mois.
La mobilisation ne reste pas dans les cours elle gagne la rue.
Le 7 octobre, Geffray dit devant une commission de l’Assemblée que 24 lycées ont été incendiés ou saccagés au point de ne pas pouvoir rouvrir avant plusieurs semaines. Trente mille élèves sont privés de cours en présentiel. Le ministère estime pourtant que le mouvement perd de la vitesse, les perturbations reculant de plus de moitié.
Un nouvel appel est déjà lancé pour le 13 octobre.
Laurent Nuñez, ministre de l’Intérieur, dresse devant la commission des Lois un bilan depuis le 28 septembre : 6 629 interpellations, 761 policiers et gendarmes blessés, 215 élèves et 89 personnels de l’Éducation nationale blessés. Il défend la doctrine du maintien de l’ordre et dément que le président ait critiqué l’action des forces.
L’usage des grenades assourdissantes est suspendu après qu’un manifestant de 15 ans a eu la main arrachée à Lens, le 6 octobre. Dix-huit enquêtes de l’IGPN sont ouvertes. À Marseille, le 8, la préfecture de police évoque un groupe d’une vingtaine de black blocs jetant du mobilier urbain. Les charges et les tirs de lacrymogènes sont nombreux.
Plusieurs syndicats enseignants, Snes-FSU, CGT, FO, Sud et Unsa, appellent à une grève le 8 octobre en soutien aux lycéens, contre les suppressions de postes du second degré prévues au budget 2027 et pour le réemploi des contractuels.
Todd, le 3 octobre, explique son premier réflexe : celui d’un «Français normal», effondré de voir des lycées brûler et une femme policier pourchassée par des adolescents. Il précise que, jeune, il ne serait pas de ceux qui incendient ni de ceux qui s’en prennent à la police.
Il a fait Mai 68, ajoute-t-il, et sait de quoi il parle.
L’analyse vient ensuite, Todd repart de son chapitre sur la France. Le pays serait le plus gérontocratique d’Europe, alors que sa population n’est pas la plus âgée.
Il cite l’Allemagne et l’Italie, et range le Japon dans la comparaison, tant il y retourne. Il avait cru que les pays les plus vieux seraient les plus gérontocratiques. C’est en France, dit-il, que tout est bloqué. C’est en France que les plus de 65 ans vivent le plus longtemps. C’est en France que la mortalité infantile, qui touche les jeunes couples, remonte, seul cas en Europe selon lui.
L’indicateur n’est pas une invention. L’Insee, dans une étude d’avril 2025 intitulée « Un enfant sur 250 meurt avant l’âge d’un an en France », mesure 4,1 décès avant un an pour 1 000 naissances vivantes en 2024, soit environ 2 700 décès, contre 3,5 pour 1 000 en 2011. La hausse est continue depuis cette date. Elle porte sur la période néonatale précoce, entre 1 et 27 jours, dont le taux passe de 1,5 à 2,0 pour 1 000. Depuis 2015, le taux français est au-dessus de la moyenne de l’Union européenne : 4,0 contre 3,3 en 2023.
Les voisins, note l’Insee, continuent de faire baisser le leur, même lentement. Todd en fait un symptôme de priorité donnée aux vieux.
L’Insee n’en tire pas cette conclusion. L’analogie avec l’URSS de 1976 est évidente pour lui .Il y voit un effet de la démocratie, pas de la seule pyramide des âges. Dans les pays de tradition autoritaire, dit-il, des contrepoids limitent le pouvoir électoral des vieux. En France, les plus de 65 ans seraient assez nombreux pour que leur pouvoir de blocage s’exerce sans contrôle. Les politiques seraient « à genoux » devant cette fraction de l’électorat.
Il a 75 ans, précise-t-il, et se dit donc hors de cause sur le sujet.Il refuse d’y voir un mouvement lycéen classique, du type de ceux de sa génération. On attendait les Gilets Jaunes. Ce sont les lycéens qui sont sortis. Il parle de casseurs, mais ajoute que ces jeunes ont « la chance d’être jeunes », et que cette chance même expliquerait une part de l’hostilité qu’on leur porte. S’il avait leur âge, dit-il, il vivrait l’avenir comme une angoisse totale.
Le livre avait prévu des segments qui cèdent dans le désordre. Le segment jeune a cédé le premier.De la cour de récréation à la guerre L’entretien ne s’arrête pas là. Taddeï l’emmène vers l’Ukraine et l’Iran. Todd relie l’angoisse des lycéens à ce qu’il appelle le nihilisme occidental, opposé à l’ingénierie des puissances qu’il place à l’Est.
La thèse vient de La Défaite de l’Occident : l’Occident ne tient plus le rapport de force, la morale collective issue du christianisme s’est dissoute, la démocratie s’est transformée en oligarchie libérale, et le reste du monde a cessé de suivre l’Occident dans l’affrontement avec la Russie.
Le bellicisme antirusse serait, dans cette lecture, un mécanisme paranoïaque né de la dislocation, pas une stratégie.Macron se penserait chef de guerre. Les Britanniques seraient dans le même réflexe. L’Allemagne, prudente sous Olaf Scholz, deviendrait selon lui plus emportée avec Friedrich Merz. La transcription de l’émission titre ce passage : « La Macronie ne rêve que d’une guerre contre la Russie. »
Au même moment, au sommet européen de Bruxelles, Macron et Merz s’opposent à l’ouverture d’un canal avec Moscou par le cabinet d’António Costa. Ils estiment que le moment de parler à Vladimir Poutine n’est pas venu, et que, s’il vient, la conduite devra revenir à la France, à l’Allemagne et au Royaume-Uni. Todd n’est pas dans la salle. Il lit le même refus comme le symptôme d’une société qui ne sait plus négocier parce qu’elle ne sait plus se gouverner.
Ce que l’entretien ne tranche pasTodd ne chiffre ni le déficit, ni le prix du gazole, ni les 3 000 postes non pourvus. Il ne propose pas de programme. Il ne justifie pas les incendies, et il les condamne dans son premier mouvement. Sa gérontocratie est une interprétation : longévité des plus de 65 ans, poids électoral des retraités, mortalité infantile en hausse, politiques à genoux. Les syndicats lycéens parlent de remplaçants, de classes à 30,5, de bâti, de Parcoursup et de 250 000 places.
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