Le mort ne veut pas mourir. Et il a encore les clés de la forteresse et il commande les armées.
Je le dis en deux posts qui méritent d’être dépliées : la crise n’est pas d’abord une crise de liquidité, de taux ou de valorisation. C’est un conflit entre le mort et le vif, entre l’ancien et le neuf. C’est un conflit systemique, radical.
L’ancien détient le pouvoir politique et social. Il refuse de céder. Il utilise l’État, dont il contrôle tous les leviers, pour prolonger un ordre qui lui convient.
Le neuf a le Réel de son côté, la vie est son allié. Il finira par l’emporter. Mais le mort lui fera payer cher la victoire.
Depuis le début des années 2000, le capital productif ne génère plus assez de revenus pour honorer le stock de promesses accumulées : dettes publiques, dettes privées, engagements de retraite, valorisations boursières, rentes et privilèges en tout genre.
Le système a fonctionné comme un chasse neige. Il poussé devant lui. Il a compensé le manque de flux par un gonflement permanent des stocks, un gonflement des dettes, et ce gonflement a été rendu supportable par la baisse continue du coût du report dans le temps. Autrement dit, par la baisse des taux.
Ce remède est épuisé.
Baisser encore le prix de l’argent ne restaure plus la solvabilité ; il ne fait qu’allonger des promesses déjà intenables.
Trois issues se présentent.
Aucune n’est propre ou sans douleur .
La première consiste à prélever davantage sur le travail vivant. Impôts, cotisations, inflation déguisée des prix des biens essentiels, stagnation des salaires réels : tout cela revient à faire payer au présent les engagements du passé.
Les peuples le sentent. Ils se révoltent, par les urnes, par la rue, par le retrait.
L’espace politique pour cette solution se rétrécit.
La deuxième consiste à déprécier la monnaie pour rembourser en monnaie de singe. C’est le vieux rêve des débiteurs. Il se heurte désormais à une contrainte simple : dès que l’inflation s’installe, les taux longs montent. Le coût du service de la dette explose plus vite que l’allègement nominal. La dévaluation monétaire ne liquide plus la dette ; elle la renchérit.
Reste la troisième : détruire, partiellement ou massivement, le stock de promesses anciennes. Faillites, restructurations, défauts sélectifs, euthanasie des rentes, « haircuts » sur les créanciers.
C’est la seule voie qui rétablit une cohérence entre les flux réels et les engagements. C’est aussi celle que l’ordre ancien refuse, parce qu’il est précisément constitué de ces promesses.
Banques, assureurs, fonds de pension, États, ménages endettés ou rentiers : tous ont intérêt à ce que le stock/le mort survive, même s’il étouffe le vif.
D’où le recours à la forteresse.
L’État n’est plus seulement le régulateur ou le prêteur en dernier ressort. Il devient l’instrument par lequel le mort se défend contre les craquements et les coups de boutoir du vif . Réglementations qui empêchent la faillite, garanties implicites, rachats d’actifs, contrôles des prix, subventions aux secteurs zombies, répression des voix qui contestent le récit officiel : tout cela prolonge l’ordre ancien face au réel.
Les apparences du conflit sont multiples — tensions budgétaires, crises bancaires, poussées populistes, guerres commerciales, chocs énergétiques — mais la contradiction est une, fondamentale, radicale, centrale.
Le mort ne veut pas céder la place. Il perdra.
Pas par morale, mais parce que le Réel ne négocie pas indéfiniment avec des promesses sans contrepartie.
Les forces de vie dionysiaques — production, innovation, travail qui crée de la valeur nette — finissent par imposer leur loi.
Le coût, lui, sera élevé : destructions de capital, pertes de pouvoir d’achat, ruptures institutionnelles, chaos partiel. La question n’est plus de savoir si le stock de dettes et de rentes sera euthanasié. Elle est de savoir si cette euthanasie peut encore être organisée, ou si elle se fera dans le désordre que l’ancien, en s’accrochant, aura lui-même précipité.
Le message que la finance envoie aujourd’hui n’est pas un signal de marché parmi d’autres. C’est l’aveu que le remède des vingt dernières années ne fonctionne plus. Ce qui reste, c’est le conflit. Et le prix que le mort exigera avant de lâcher.
EN PRIME
Les trois issues que j’ isole ne sont pas des scénarios de marché. Ce sont les seules manières dialectiques et logiques , pour un système saturé de promesses, de rétablir un rapport supportable entre les flux réels et le stock de charges reportées sur l’avenir.
Depuis le début des années 2000, le remède habituel — baisser le coût de ce report, c’est-à-dire les taux de l’intérêt — ne fonctionne plus. Il reste donc ceci. Prélever davantage sur le travail vivant.
Le stock de dettes, de rentes et d’engagements ne produit pas lui-même les revenus nécessaires à son service. On peut alors tenter de les extraire du présent : impôts, cotisations, stagnation des salaires réels, hausse des prix des biens essentiels, compression des marges des entreprises productives.
C’est une ponction sur le travail qui crée encore de la valeur nette. Elle est politiquement fragile. Nos arrangements politiques anciens volent en éclats. Les peuples voient que l’effort supplémentaire ne sert pas à investir ou à produire, mais à honorer des promesses anciennes.
D’où les révoltes, électorales ou de rue, d’ou la violence et le terrorisme , et le rétrécissement de l’espace disponible pour cette solution. Plus le prélèvement est visible, plus il devient intenable.
Déprécier la monnaie pour payer en monnaie de singe, c’est la tentation classique du débiteur : laisser filer l’inflation, ou organiser une dévaluation, afin que les engagements nominaux se dissolvent en termes réels. Le piège est mécanique. Dès que la dépréciation devient crédible, les créanciers exigent une compensation. Les taux longs montent. Le coût du service de la dette s’alourdit plus vite que l’allègement nominal. L’État, les banques et les ménages endettés à taux variable ou à refinancer se retrouvent plus fragiles, et non moins. La monnaie de singe ne liquide plus la dette ; elle en renchérit le portage. Cette issue est donc largement fermée tant que les marchés de taux restent capables de réagir.
Détruire, ou euthanasier partiellement, le stock de promesses anciennes s’impose.
Faillites, restructurations, défauts sélectifs, haircuts sur les créanciers, extinction de rentes, annulation ou rééchelonnement forcé de dettes publiques et privées. C’est la seule voie qui réduit le stock au lieu d’essayer de le faire porter indéfiniment par des flux insuffisants.
Elle rétablit une cohérence entre ce qui est dû et ce qui peut être produit. Elle est aussi celle que l’ordre ancien refuse, parce qu’il est constitué de ces promesses : États, banques, assureurs, fonds de pension, rentiers, ménages dont le patrimoine repose sur la survie du stock.
D’où le recours à la forteresse — garanties, rachats d’actifs, réglementations anti-faillite, subventions aux zombies, violence sociale, guerres — pour retarder l’échéance.
Les deux premières issues prolongent le mort aux dépens du vif. La troisième fait céder le mort. Elle peut être organisée, partielle, étalée. Ou elle peut survenir dans le désordre, une fois que les défenses de l’État et de la finance auront été saturées. La question que je pose n’est pas laquelle de ces issues est moralement préférable. C’est de savoir si la destruction du stock peut encore être maîtrisée, ou si l’acharnement à l’éviter rend le chaos inévitable.