BRUNO BERTEZ
Pourquoi la bourgeoisie occulte-t-elle l’idée centrale de Keynes exposée dans le titre? Parce qu’elle transforme le progrès technique, qui devrait libérer du temps, en une menace permanente sur l’emploi et les salaires... et sur les jeunes..
Et parce que cette occultation devient brûlante à l’heure de l’intelligence artificielle, quand une jeunesse déjà inquiète se demande à quoi elle servira encore.
En 1930, dans Economic Possibilities for our Grandchildren, Keynes ne promet pas l’abondance pour demain matin. Il constate une tendance longue : la technique et le capital permettent de produire davantage avec moins d’heures de travail humain.
Si elle se poursuit, écrit-il, le problème économique — la lutte pour subsister — peut être résolu en un siècle dans les pays avancés.
Les besoins absolus seraient couverts. Il resterait alors une question politique, non technique : comment répartir les heures de travail devenues trop productives, et que faire du temps libéré.
Il avance le chiffre, volontairement provocateur, d’une quinzaine d’heures par semaine.Cette partie-là de la réflexion est rarement mise au centre des débats. On retient de Keynes la relance, le déficit, la demande. On oublie qu’il voyait dans le progrès une réduction possible du labeur, non une obligation d’en inventer toujours plus.
L’oubli n’est pas neutre.
Une société organisée autour du salariat à plein temps, de la consommation comme preuve de réussite et de la rente comme capture des gains de productivité a intérêt à ce que le travail reste rare pour ceux qui le vendent.
Si la machine réduit le temps nécessaire, la question devient : qui décide du partage des heures restantes et du revenu produit ? Réduire la durée du travail, généraliser le temps libre, détacher une part du revenu de l’emploi immédiat : ce sont des choix qui touchent au pouvoir.
Les présenter comme une utopie irresponsable, ou comme un danger pour la compétitivité, permet de les écarter.L’actualité de cette occultation se mesure à l’IA.
Les mêmes gains de productivité que Keynes attribuait à l’électricité et à la chaîne de montage sont aujourd’hui annoncés par les modèles, les robots et les logiciels.
Les discours dominants n’en tirent pas la conséquence qu’il tirait. Ils parlent de destruction d’emplois, de reconversion permanente, de nécessité de « rester employable ».
La jeunesse entend surtout ceci : le diplôme ne garantit plus rien, les métiers se déforment plus vite que les formations, et le temps plein devient à la fois plus précaire et plus exigeant. L’inquiétude n’est pas seulement celle du chômage. C’est celle d’une vie où le travail reste la norme obligatoire alors même que la technique le rend, par endroits, superflu.
Keynes distinguait les besoins absolus, qui se saturent, et les besoins relatifs, qui se relancent sans fin par la comparaison.
Une économie qui refuse la réduction du temps de travail a besoin de ces besoins relatifs : il faut bien écouler ce que les machines produisent, et justifier que chacun continue de vendre ses heures.
L’IA accélère le décalage. Elle peut abaisser le coût de tâches entières sans que les heures collectives diminuent, ni que le revenu se détache de l’emploi. Le gain est alors capté en profit, en valorisation boursière ou en rente, pendant que l’on demande aux jeunes de s’adapter, de se former encore, de accepter des statuts plus fragmentés avec une échine toujours plus souple.
La question que Keynes posait n’a pas vieilli. Elle s’est seulement faite plus concrète. Si la technique réduit le travail nécessaire, le problème n’est plus de savoir comment occuper tout le monde quarante heures par semaine. Il est de savoir qui décide de la répartition des heures utiles, et qui bénéficie du temps libéré. Occulter cette question, c’est transformer un possible — moins d’heures pour le même nécessaire — en une peur : celle de ne plus servir à rien. C’est précisément la peur que l’IA tend aujourd’hui à la jeunesse, faute d’avoir repris, au sérieux, la partie de Keynes que l’ordre productif préfère laisser dans l’ombre.