BERTEZ BRUNO
Le 10 Octobre
Les protestations lycéennes et l’angoisse d’un avenir perçu comme fermé
Depuis la mi-septembre 2026, des lycéens français bloquent des établissements et manifestent dans de nombreuses villes. Les motifs immédiats sont concrets : pénurie d’enseignants, classes surchargées , bâtiments dégradés, emplois du temps épuisants et opacité de Parcoursup.
Ces revendications se déroulent dans un contexte budgétaire tendu, où un gouvernement sans legitimité et sans moyens cherche à maîtriser les dépenses après des années de politiques sociales coûteuses, de dérapages non maitrisés et de gaspillages ostentatoires.
Le Financial Times -voir cidessous- a présenté ces événements sous un angle essentiellement technique et fiscal : un système scolaire qui « échoue » les élèves, au moment où la France doit faire face à un « règlement de comptes fiscal ».
Cette lecture, utile pour décrire les contraintes immédiates, laisse de côté une dimension plus large et politique que je juge centrale : le sentiment, largement partagé chez les jeunes, de ne pas avoir d’avenir.
Le pessimisme est non seulement vécu, palpable mais documenté, au-delà des lycées
Les enquêtes récentes confirment ce malaise.
Selon un baromètre Ipsos-Secours populaire, un jeune sur deux exprime une forte angoisse face à sa situation et à son avenir, et plus d’un sur cinq se dit désespéré.
Pareil désespoir face aux insolentes inégalités et aux fastes du pouvoir politique ne peuvent qu’alimenter une juste colère.
Une étude Ipsos/BVA pour le collectif Jeunesse 2027 (octobre 2026) indique que plus de 80 % des 18-29 ans craignent une vie plus difficile que celle de leurs aînés : 89 % pensent devoir travailler plus longtemps, 86 % anticipent plus de difficultés à devenir propriétaires, 84 % à trouver un emploi stable.
Plus de 80 % ont déjà envisagé de construire leur vie ailleurs.
Le pouvoir d’achat arrive en tête de leurs préoccupations, devant l’insécurité et l’environnement.
Ces chiffres ne sont pas purement français ce qui est normal puisque le système dans lequel s’inscrivent ces chiffres est sinon mondial du moins occidental: les désirs sont exacerbés mais les besoins sont insatisfaits!.
Des travaux convergents de nombreuses institutions décrivent depuis plusieurs années une hausse de l’inactivité des jeunes, une dégradation de leur santé mentale et un sentiment de stagnation des perspectives (logement, carrière, formation de famille, formation).
En France, la phrase d’Emmanuel Macron de 2018 – « ils n’ont qu’à traverser la rue » pour trouver un emploi – est restée un symbole de déconnexion méprisante pour une partie de la jeunesse. Même si des secteurs recrutent, l’accès à des emplois stables, à un logement autonome et à une progression perçue comme méritée reste difficile pour beaucoup. Tout cela debouche aussi il ne faut pas ‘oublier sur un problème d’identité et de questionnement stressant sur le sens de la vie.
L’escamotage du problème de fond est unanime: médias, élites et responsables politiques de divers bords escamotent le besoin élémentaire d’avenir.
L’approche technique (réparer les toilettes, recruter des enseignants en urgence) est nécessaire mais dérisoire et partielle : elle traite les symptômes sans interroger pourquoi une génération diplômée et connectée se perçoit sans horizon.
La focalisation sur la sécurité ou les violences, réelle dans certains épisodes, peut servir de diversion. Et les partis politiques ne s’en privent pas.
De même, l’amalgame entre l’angoisse légitime des lycéens et les dynamiques des banlieues, qui ont leurs propres causes, brouille le débat et empêche de traiter le déclassement générationnel comme un sujet distinct.
Ce n’est pas un phénomène uniquement « culturel » ou « mental ».
Les données économiques objectives montrent un accès au logement plus coûteux, une part plus faible d’emplois durables pour les moins de 25 ans qu’il y a quarante ans, et une défiance envers la capacité des politiques à préparer l’avenir (près de 80 % des jeunes dans l’étude Ipsos jugent que les responsables politiques le préparent mal).
Le choix politique de prioriser certains équilibres financiers ou sectoriels, de parader sur la scène internationales et de continuer à favoriser une émigration problématique que l’on n’a plus les moyens d’assumer dignement a des effets largement distribués, et les jeunes portent une part visible des effets négatifs qui en decoulent .
La question est politique, pas seulement scolaire. Les protestations lycéennes mettent en lumière des dysfonctionnements réels du service public d’éducation, dysfonctionnements qui font écho à ceux de la santé, des transports, de la justice, de la police. Les ignorer serait une erreur. Mais les réduire à un problème de gestion ou de discipline, ou les instrumentaliser dans des clivages sécuritaires ou identitaires, revient à ne pas voir le fond : une anxiété collective face à des perspectives perçues comme bouchées.
Les enquêtes montrent que cette angoisse existe, qu’elle est mesurable et qu’elle précède et dépasse les blocages de septembre-octobre 2026.
Traiter le sujet de façon sobre et responsable consiste à reconnaître à la fois les contraintes budgétaires et les attentes légitimes d’une génération qui, pour une part significative, ne se projette plus dans les mêmes trajectoires d’autonomie et de progression que ses parents.
C’est là, plus que dans les détails techniques des bâtiments ou les seuls chiffres des interpellations, que se situe le véritable enjeu politique.
La France est entrée dans la modernité liberale-libertaire en mai 68 en plongeant dans la consommation à l’américaine, en détruisant la famille et l’autorité, en transgressant, en exacerbant et multipliant des désirs que ses moyens ne lui permettaient pas de satisfaire; je soutiens que ce qui se passe chez les jeunes, c’est l’heure des comptes, le bilan de faillite de toute cette période que nous n’avions pas les moyens d’assumer. Nous n’avions pas les moyens de nous payer la sociale democratie d’avant , tout comme nous n’avions pas les moyens de nouscengouffrer dans le libéralisme libertarien d’après.
Les générations précédentes (surtout les baby-boomers) ont bénéficié d’un contexte économique et social favorable, et surtout de politiques qui ont reporté une partie des coûts sur les générations suivantes.
Ce qui est documenté
- Dette publique : Elle est passée d’environ 20 % du PIB au début des années 1980 à plus de 110-120 % aujourd’hui. La charge des intérêts dépasse désormais ou rivalise avec le budget de l’Éducation nationale. Une partie importante de l’augmentation est liée aux retraites et aux déficits structurels.
- Retraites et transferts intergénérationnels : Le système par répartition pèse lourdement. La dépense publique par personne de plus de 65 ans est environ deux fois supérieure à celle pour un moins de 20 ans (autour de 40 800 € contre 22 300 €). Les pensions représentent environ 14 % du PIB. Les générations actuelles cotisent davantage pour des taux de remplacement futurs probablement moins favorables.
- Famille et démographie de la jouissance libertaire post-1968 : Mariages divisés par environ 1,5, divorces multipliés par 3,5, naissances hors mariage de ~5 % à près de 60 %, âge du premier enfant reculé de plusieurs années, fécondité en baisse. Ces évolutions sont mesurables et ont modifié les structures de soutien familial.
- Logement et position relative des jeunes : Acquérir le même logement demande aujourd’hui environ 23 ans de remboursement contre une dizaine en 1975. Les jeunes sont plus diplômés et ont des revenus absolus supérieurs, mais leur position relative dans l’échelle des salaires et des patrimoines s’est dégradée. L’emploi stable en début de carrière est devenu plus rare.
Les chocs pétroliers, la fin des Trente Glorieuses, la mondialisation, les choix politiques des années 1970-1990 (retraite à 60 ans, nationalisations, etc.) et le vieillissement démographique ont joué des rôles majeurs.
La « libération » de Mai 68 a apporté des droits individuels couteux, égalité formelle, moindre autoritarisme. Elle a contribué à une culture de l’épanouissement individuel et de la contestation qui a cohabité avec une moindre discipline collective, une destruction de la valeur-travail, et une vision plus politique de l’économie, facilitant le recours durable au déficit.
La jeunesse actuelle hérite d’une histoire, d’un système, de structures . Ces héritages ont des origines multiples qui remontent aux transformations culturelles et politiques des années 1960-1970 et aux arbitrages budgétaires qui ont suivi.
EN PRIME
Chiffres clés Ipsos sur les jeunes Français et leur avenir
Baromètre Ipsos-Secours populaire (2025)
- 1 jeune sur 2 exprime un fort sentiment d’angoisse face à sa situation actuelle et à son avenir.
- Plus d’1 jeune sur 5 se dit « désespéré ».
- 50 % des 18-35 ans se déclarent mécontents de leur niveau de vie.
- 48 % rencontrent des difficultés à accéder à une alimentation saine et équilibrée. info.gouv.fr
Enquête Ipsos/BVA pour le collectif Jeunesse 2027 (été 2026, 3 000 jeunes de 18-29 ans)
Satisfaction personnelle vs pessimisme collectif
- 77 % se disent satisfaits de la vie qu’ils mènent.
- 76 % se déclarent inquiets pour la situation de la France (74 % pour la situation internationale).
- Seulement 25 % se disent confiants dans l’avenir de la France (16 % chez les jeunes en difficulté financière, 32 % chez ceux « à l’aise »).
Sentiment de déclassement générationnel
- 89 % pensent qu’ils devront travailler plus longtemps que les générations précédentes pour bénéficier d’une retraite.
- 86 % anticipent davantage de difficultés à accéder à la propriété.
- 84 % anticipent davantage de difficultés à trouver un emploi stable.
- 79 % ont déjà envisagé de construire leur vie et leur avenir ailleurs qu’en France (dont 34 % sérieusement).
Rapport à la politique
- 78 % estiment que les responsables politiques actuels « préparent mal leur avenir ».
- 82 % les jugent trop éloignés des réalités de la jeunesse.
- 64 % ne font pas confiance aux candidats à la présidentielle pour prendre en compte leurs préoccupations.
- Malgré cela, environ 80 % déclarent avoir l’intention de voter à la présidentielle 2027 (dont 55 % avec certitude). ipsos.com
Ces données (Ipsos-Secours populaire 2025 et Ipsos/BVA Jeunesse 2027, octobre 2026) documentent de façon convergente un fort pessimisme collectif sur l’avenir matériel et professionnel, contrastant avec une satisfaction personnelle relative.
EN PRIME
Le FT passe totalement a cote de l’aspect poltique des évènements et bien sur c’est volontaire!
il situe le problème au plan technique car le placer au niveau de ce qu’il est, politique, cela reviendrait a mettre en cause les principes mêmes qui sont vehiculés par le FT: priorité à la finance, au profit, aux marchés, pouvoir aux élites ploutocrates et aux gerontes. Le FT c’est le luxe, l’idéologie de la jouissance pour les plus riches, du désir; la priorité au profit sur les besoins.
Focaliser sur la question de la sécurite comme le fait la petite bourgeoisie française est là aussi un detournement, sert les interets de la tres grande bourgeoisie qui ne veut pas entendre parler des besoins sociaux.
Tout le monde est connivent à tous les niveaux pour escamoter le besoin des jeunes d’avoir un avenir.
C’est la consequence du choix criminel, de Macron, avalisé par les Français lorsqu’il a osé dire: « ils n’ont qu’à traverser la rue ».
Melenchon qui pourrait enfin jouer un role positif dans un débat , passe a coté car il tombe dans le piège tendu par les sécuritaires: l’amalgame entre ses troupes de la diversité et la masse des jeunes.
Melenchon favorise l’amalgame entre l’angoisse justifiée des jeunes et la révolte des banlieues qui a d’autres causes.
Melenchon rate une occasion de desamalgamer car il a besoin de faire du chiffre, de tout embrouiller pour se poser a la tete de gros cortèges