BRUNO BERTEZ
L’objectif des ploutocrates a toujours été d’empêcher les classes moyennes de devenir superieures; l’idée de taxer les riches est une idée de riches, c’est une idée fabienne sachant que les ploutocrates sont organisés de telle manière qu’ils sont à l’abri de toute prédation démocratique.
« Tax the rich » est devenu le mot d’ordre de ceux qui se disent progressistes.
On le présente comme une évidence morale, une mesure de justice élémentaire.
C’est en réalité une idée de riches. Ou plus précisément, une idée de social-démocrate : celle qui consiste à laisser se constituer des fortunes extravagantes pour ensuite en prélever une part, au nom de la redistribution pour faire tenir les masses tranquilles..
Elle ne remet pas en cause le mécanisme qui produit ces fortunes. Elle se contente de le tempérer juste assez pour que l’ordre social qui les engendre reste acceptable, et donc durable.
Taxer les riches est fondamentalement non pas progressiste mais conservateur.
Taxer les riches, c’est d’abord donner plus d’argent aux politiciens et à leurs fonctionnaires.
C’est accroître les moyens de ceux qui ont déjà le pouvoir de vous réglementer, de vous surveiller, de vous contraindre.
On feint de croire que cet argent reviendra aux plus modestes sous forme de services publics ou de transferts. Dans les faits, une part croissante est captée par l’appareil lui-même : clientèles, bureaucratie, subventions aux secteurs protégés, interventions qui créent de nouvelles rentes. Le contribuable y gagne rarement ; l’État, lui, y gagne toujours en capacité d’oppression et de clientélisme.
La vraie question n’est pas de savoir comment redistribuer après coup ce qui a été indûment capté. Elle est de savoir pourquoi et comment ces fortunes ont pu se former.
Les inégalités extrêmes ne sont pas le produit naturel d’un marché libre où chacun serait rémunéré selon son utilité sociale. Elles sont le produit de règles du jeu biaisées : privilèges monétaires, accès privilégié au crédit, protection réglementaire, subventions déguisées, captation de la dépense publique, rentes de situation, profits de guerre sociale (celle qui oppose les secteurs protégés aux secteurs exposés, les rentiers aux producteurs).
Ce sont des fortunes « tombées du ciel », au sens où elles ne correspondent pas à une création de valeur reconnue et sanctionnée par des utilisateurs libres, mais à une capture organisée.
Dans un ordre social dont les règles seraient neutres, de telles fortunes ne pourraient pas se constituer durablement. Ou du moins, elles resteraient exceptionnelles et fragiles. Si elles apparaissent et se consolident massivement, c’est que le jeu est faussé en amont.
Les combattre après coup par l’impôt est à la fois inefficace et trompeur.
Inefficace, parce que les plus habiles savent toujours contourner, délocaliser, optimiser.
Trompeur, parce qu’il laisse croire que le problème est d’ordre distributif alors qu’il est d’ordre productif et institutionnel. On soigne le symptôme pour ne pas avoir à toucher à la maladie.
La solution n’est donc pas de taxer davantage les riches. Elle est d’empêcher que se forment les fortunes qui ne correspondent pas à de véritables utilités sociales.
Cela suppose de réviser les règles qui permettent la capture : le privilège monétaire et l’accès asymétrique au crédit, les protections réglementaires qui créent des rentes, les interventions publiques qui socialisent les pertes et privatisent les gains, les dispositifs qui récompensent l’influence plutôt que la production.
Tant que ces mécanismes restent en place, taxer les riches ne fera que financer un peu plus l’appareil qui les entretient.On ne combat pas efficacement les inégalités une fois qu’elles se sont créées. On les empêche de se créer en corrigeant les biais qui les produisent. Tout le reste n’est que gestion de la mauvaise conscience et préservation de l’ordre existant.