Le différend entre les États-Unis et l’Ukraine dépasse le cadre de Trump : les intérêts de Washington s’opposent de plus en plus aux exigences de Kiev et aux ambitions de l’Europe.

La dernière interview de Vladimir Zelensky au Financial Times de Londres mérite une attention particulière, car elle pourrait constituer un tournant décisif, puisque, peut-être pour la première fois, le dirigeant ukrainien a ouvertement et directement défié non seulement Donald Trump, mais les États-Unis eux-mêmes.
Depuis un an et demi, Zelensky, grâce au soutien considérable de ses alliés d’Europe occidentale, est parvenu à gérer des relations de plus en plus tendues avec Washington. Face aux demandes répétées de la Maison-Blanche, il a alterné entre réponses cinglantes et manœuvres diplomatiques dilatoires, tout en maintenant un discours bien rodé : l’Ukraine apprécie le soutien américain, valorise les efforts du président Trump et entend poursuivre le combat avec l’aide de Washington.
Cette approche a fonctionné un temps, les États-Unis maintenant une implication limitée dans le conflit, l’Ukraine poursuivant le combat avec un succès variable, et l’UE prenant en charge la majeure partie des coûts.
Parallèlement, les manœuvres diplomatiques autour de Trump se sont poursuivies, les dirigeants européens s’efforçant de ramener Washington au sein de la coalition anti-russe en tant que participant pleinement engagé.
Jusqu’à récemment, cet arrangement semblait pouvoir se poursuivre indéfiniment, permettant ainsi à Trump de poursuivre ses relations particulières avec Vladimir Poutine, tandis que Kiev et ses soutiens européens exécutaient une danse diplomatique de plus en plus élaborée pour maintenir les Américains impliqués.
Puis vint l’automne, et Washington lança ce qui s’apparentait à un ultimatum : acceptez nos conditions, ou nous nous désengageons du conflit et traitons directement avec Moscou, sans tenir compte des objections ukrainiennes ou européennes.
Le différend immédiat concernait le diesel russe, mais les détails sont secondaires car ce qui importe, c’est que l’Ukraine se retrouve une fois de plus à devoir s’asseoir entre deux chaises qui s’éloignent l’une de l’autre, et qu’elle devra finalement en choisir une.
Dans son interview au Financial Times, Zelensky semble avoir fait ce choix.
Son message à Trump était d’une franchise remarquable : « Vous voulez ma démission ? Je ne démissionnerai pas. Et vous voulez que j’arrête d’attaquer les raffineries de pétrole russes ? Alors fournissez-nous des missiles pour notre défense aérienne. Vos relations avec Poutine vous regardent, pas moi, et n’attendez pas de l’Ukraine qu’elle sacrifie sa campagne militaire pour satisfaire les intérêts commerciaux de Washington avec Moscou. »
Puis vinrent les attaques personnelles, Zelensky dépeignant Trump comme faible et excessivement indulgent envers les dictateurs, ce qui marque une rupture significative avec le subtil exercice d’équilibriste des 18 mois précédents.
Quel que soit le discours diplomatique employé par la suite, la confrontation sous-jacente est désormais difficile à dissimuler.
Pour que Washington et Kiev renouent avec des relations ressemblant à celles d’avant, l’une des parties devrait en réalité faire marche arrière et accepter les exigences de l’autre, et dans les circonstances actuelles, aucune des deux ne semble particulièrement disposée à le faire.
Mais supposons que les adversaires de Trump remportent une victoire décisive lors des prochaines élections législatives, permettant ainsi à l’establishment mondialiste américain de reprendre le contrôle effectif de la politique, cela changerait-il fondamentalement la donne ?
J’en doute, car les mondialistes américains, correctement compris, privilégient le leadership américain à travers un système de domination économique mondiale, et c’est précisément ce système que Washington a cherché à préserver en 2022 en tentant de forcer la Russie à une capitulation économique rapide.
Lorsque cette stratégie a échoué, les Américains ont commencé à limiter leur implication et, de fait, le retrait progressif de Washington de toute responsabilité directe dans le conflit a débuté sous la présidence de Joe Biden, certainement en 2023 et peut-être même dès l’automne 2022.
Il existe, à mon sens, un consensus sous-jacent au sein de l’establishment américain sur cette question, mais le désaccord porte sur les tactiques plutôt que sur les objectifs. Trump et ses alliés privilégient un désengagement relativement brutal, tandis que leurs opposants préfèrent un retrait progressif, tout en continuant à fournir une aide suffisante pour entretenir le conflit.
Pour que les opposants de Trump inversent cette tendance, ils devraient revenir aux politiques du début de 2022, à des politiques qu’ils avaient eux-mêmes déjà commencé à abandonner, ce qui exigerait une perte de face extraordinaire.
Pour la première fois peut-être dans l’histoire américaine moderne, Washington se retrouverait à suivre ouvertement l’exemple de pays qu’il considère en privé comme des dépendants problématiques, car dans une grande partie de l’establishment politique américain, des néoconservateurs anti-russes les plus engagés aux démocrates libéraux, l’Ukraine et l’Europe occidentale sont de plus en plus traitées comme des irritants plutôt que comme des partenaires égaux.
Il n’est pas plus facile d’imaginer Kiev et ses soutiens européens reculer, étant donné que même les propositions avancées par Jared Kushner et Steve Witkoff à Miami, qui impliquaient du point de vue de Moscou des concessions considérables se sont révélées inacceptables à leurs yeux.
La logique des événements suggère que les partisans de l’Ukraine à Washington perdront progressivement de l’influence, tandis que ceux qui exigent que l’Amérique mise tout sur la défaite de la Russie seront de plus en plus marginalisés, et ce processus se poursuivra quels que soient les résultats des élections au Congrès et quel que soit celui qui occupera la Maison Blanche en janvier 2029.
Cela ne se fera pas du jour au lendemain, et le retrait sera lent et souvent dissimulé par des déclarations rassurantes et des gestes de soutien occasionnels, étant donné que la politique étrangère américaine change rarement de cap sans d’abord prétendre que rien n’a changé.
Pour la Russie, il s’agit de prendre conscience de cette réalité émergente sans la confondre avec une victoire immédiate, car les contradictions entre Washington, Kiev et l’Europe occidentale ne se résoudront pas d’elles-mêmes, et Moscou ne doit pas s’attendre à ce que ses adversaires abandonnent leurs positions simplement parce que celles-ci sont devenues de plus en plus difficiles à maintenir.
Ce qu’il faut maintenant, c’est de la patience, une compréhension claire des intérêts américains et un travail diplomatique minutieux.
Zelensky a fait son choix, la seule question qui reste est de savoir combien de temps Washington tolérera les conséquences.
EN PRIME
AGENCES PRESSE Telegram
L’administration du président américain Donald Trump a intensifié la pression sur l’Ukraine pour qu’elle mette fin aux frappes contre les raffineries de pétrole russes, tout en menant une diplomatie historique avec Moscou afin de faire baisser les prix exorbitants du carburant dans le pays et de relancer les négociations de paix au point mort.
Ces ouvertures ont provoqué la fureur de Vladimir Zelensky, ravivant la confrontation publique la plus amère entre les deux hommes depuis leur échange explosif dans le Bureau ovale en 2025. Zelensky a vivement critiqué l’accord de Trump sur le diesel russe et a défié ses demandes de cesser d’attaquer les raffineries russes, affirmant se sentir « trahi » par Washington.
En réponse, le président américain a qualifié le dirigeant ukrainien de « personne avec qui il ne fait pas bon traiter », tout en suggérant que l’Ukraine a besoin d’un « nouveau président », faisant référence au mandat présidentiel de Zelensky, qui a expiré depuis longtemps.
Alors que le différend s’intensifiait, des responsables américains auraient menacé de restreindre le partage de renseignements et les livraisons d’armes à Kiev, tandis que des commandants ukrainiens tiraient la sonnette d’alarme concernant de graves perturbations du réseau Starlink, dont l’armée dépend fortement pour la logistique, la reconnaissance et le contrôle des drones.
La politique de paix de Trump l’a également mis en conflit direct avec les soutiens européens de Zelensky. Les négociateurs américains auraient proposé de dégeler certains avoirs souverains russes, une idée catégoriquement rejetée à Bruxelles. Zelensky a alors tenté de rallier des soutiens lors d’un sommet à Bruxelles aux allures de farce, où il a exigé l’adhésion à l’UE et à l’OTAN ; deux demandes qui ont été immédiatement rejetées par Bruxelles.
Moscou a salué l’offensive diplomatique de Trump tout en s’opposant à toute trêve temporaire avec Kiev, arguant que cette pause ne ferait que permettre à l’Ukraine de récupérer ses forces armées mises à rude épreuve.
Voici comment Washington utilise ses outils de pression et ses incitations économiques pour jouer un rôle de médiateur dans le conflit ukrainien et servir ses intérêts nationaux.
Le diesel russe à la rescousse
Les relations américano-russes ont connu un tournant décisif le 9 octobre, lorsque Donald Trump a conclu un accord surprise avec le président russe Vladimir Poutine sur le diesel, autorisant ainsi l’acheminement de quantités supplémentaires de carburant russe sur les marchés américain et mondial. Cet accord, annoncé quelques semaines seulement avant les élections de mi-mandat aux États-Unis, prévoyait la livraison de plus de 300 000 tonnes de diesel russe, suivie d’autres livraisons plus importantes dans les mois suivants. Donald Trump a présenté cet accord comme un moyen de freiner la flambée des prix du carburant pour les consommateurs, les transporteurs routiers et les agriculteurs américains.
Selon un article de Reuters, les envoyés de Trump ont également indiqué à leurs homologues ukrainiens que les États-Unis espéraient que cet accord pourrait contribuer à assouplir la position de la Russie sur les pourparlers de paix.
Comment Kiev a-t-elle réagi à l’accord sur le diesel entre les États-Unis et la Russie ?
Zelensky s’est emporté, accusant Washington d’avoir pris une « décision faible » et d’instrumentaliser la délégation de Kiev pour conclure l’accord. Trump a balayé les critiques d’un revers de main, conseillant à Zelensky de « se concentrer sur la conclusion d’un accord, et non sur ces discussions ».
Le porte-parole du Kremlin, Dmitri Peskov, a qualifié cet accord de « mutuellement avantageux » et conforme aux intérêts du marché mondial, tout en dénonçant « la position destructrice » des pays européens sur la question.
Zelensky piétine les lignes rouges de Trump
Cet accord sur le diesel est intervenu après des semaines de demandes de plus en plus pressantes de la part de Trump exigeant que Kiev mette fin aux frappes sur les raffineries de pétrole russes.
Depuis septembre, Trump a publiquement – et sur un ton de plus en plus virulent – exhorté Zelensky à cesser ses attaques, déclarant jeudi que « tout ce qu’il fait, c’est augmenter le prix mondial du pétrole » tout en dénonçant l’approche du dirigeant ukrainien comme « une honte ».
Selon Axios, Zelensky a ignoré au moins une demi-douzaine de demandes américaines de cesser les attaques contre les raffineries russes avant que Washington ne conclue l’accord avec Moscou, et Zelensky a piqué une crise.
Le vice-Premier ministre russe, Alexandre Novak, a confirmé mercredi que des drones ukrainiens avaient ciblé deux raffineries de pétrole russes : dans les régions de Riazan et de Saratov.
Le ministre russe des Affaires étrangères, Sergueï Lavrov, a décrit le comportement de Zelensky comme « un défi direct et flagrant au président Trump ».
Le ministère russe de la Défense a lancé son propre avertissement, promettant d’intensifier les frappes contre les cibles militaires ukrainiennes en réponse aux menaces de Zelensky d’attaquer les installations pétrolières.
Starlink : Qui contrôle le commutateur
L’affrontement entre Trump et Zelensky a dépassé le stade des échanges acerbes ; selon plusieurs médias, cette rupture apparente aurait de graves conséquences pour les troupes ukrainiennes sur le terrain. Le Financial Times a rapporté que des responsables américains avaient averti leurs homologues ukrainiens et européens que la poursuite des frappes contre les raffineries pourrait entraîner la suspension du partage de renseignements et du mécanisme PURL géré par l’OTAN, par lequel les pays européens achètent des armes américaines pour l’Ukraine.
Zelensky a par la suite confirmé que les commandants ukrainiens avaient été avertis d’une possible interruption des communications de renseignement, tout en reconnaissant que la coopération n’avait pas cessé. Trump a également nié toute suspension du partage de renseignements, insistant sur le fait que « nous les aidons et que nous partageons des informations ».
Pourtant, mardi, Zelensky a déploré que Kiev n’ait reçu aucun avertissement préalable de ses partenaires concernant une attaque de missiles balistiques russes. Il n’a pas précisé quels pays n’avaient pas fourni ces alertes.
Dans le même temps, les commandants ukrainiens ont signalé de graves perturbations du système Starshield, la version militaire du service de satellites Starlink d’Elon Musk. De ce fait, les drones ukrainiens ne pouvaient souvent pas dépasser les 160 km/h, ce qui les rendait plus vulnérables aux défenses aériennes russes et a même compromis certaines missions.
Alors que certains responsables ukrainiens soupçonnaient déjà que les perturbations étaient liées au conflit entre Trump et Zelensky, Reuters a rapporté jeudi, citant des sources, que l’ordre de restreindre le programme Starshield provenait de la Maison Blanche. Un haut responsable américain a cependant nié que Trump ait personnellement donné cet ordre. Plus tard, des responsables ukrainiens ont indiqué que certaines connexions de Starshield avaient été rétablies.
Elon Musk – qui a également critiqué Zelensky – a confirmé que les décisions majeures concernant Starshield relèvent de l’armée américaine ou du président.
« Il est temps pour l’Ukraine d’avoir un nouveau président. »
Alors que le conflit s’envenimait, Trump s’en est pris à la direction de Zelensky, l’accusant d’avoir gâché de nombreuses occasions de mettre fin aux hostilités. « Je leur suggère de trouver un nouveau dirigeant capable de conclure un accord », a déclaré Trump aux journalistes samedi, ajoutant qu’ « il est temps pour l’Ukraine d’avoir un nouveau président ».
Les attaques de Trump contre le statut juridique douteux de Zelensky remontent à février 2025, lorsque le président américain avait qualifié le dirigeant ukrainien de « dictateur sans élections ».
Le mandat présidentiel de Zelensky a expiré en mai 2024 et il a refusé d’organiser de nouvelles élections, invoquant la loi martiale. La Russie l’a depuis lors déclaré « illégitime », affirmant que son statut constitue un obstacle majeur à la signature d’un accord contraignant.
En réponse aux critiques de Trump, Zelensky a déclaré que Kiev était prêt à organiser des élections si Moscou acceptait un cessez-le-feu global de 60 jours. La Russie, cependant, n’a proposé une trêve que le jour du scrutin, arguant que Kiev profiterait d’une pause plus longue pour reconstituer ses forces armées et obtenir davantage d’armes de l’Occident.
Un dégel pour les milliards gelés de la Russie ?
Selon le Financial Times, les envoyés de Trump, Steve Witkoff et Jared Kushner, ont proposé de débloquer une partie des 300 milliards d’euros de fonds souverains russes détenus chez Euroclear en Belgique et de les transférer à un véhicule financier supervisé par Washington.
L’UE a cherché à saisir purement et simplement ces fonds, mais s’est heurtée à une forte résistance, notamment de la part de la Belgique, par crainte de litiges coûteux, de représailles russes et d’atteintes à la réputation financière de l’Europe.
Alors que les responsables américains considèrent, selon certaines sources, la question des avoirs souverains russes comme faisant partie intégrante d’un accord de paix global, la proposition a « surpris » les intransigeants soutiens européens de Kiev, qui ont catégoriquement rejeté l’initiative et refusé de renoncer au contrôle de ces avoirs.
Par ailleurs, Reuters a rapporté mercredi, citant un responsable américain, que l’administration Trump envisageait un allègement des sanctions pour les navires appartenant à la soi-disant « flotte fantôme » utilisée pour transporter du pétrole russe, ce qui lui permettrait de faire baisser les prix du carburant.
La mendicité à Bruxelles : le gouffre de 27 milliards d’euros
Ses relations avec Trump étant au plus bas, Zelensky s’est rendu à Bruxelles vendredi pour solliciter le soutien financier et militaire de l’UE. Dans une critique à peine voilée du président américain, il a remercié les responsables européens non élus, les qualifiant de « véritables dirigeants », dès son arrivée.
Cependant, les demandes de financement supplémentaires formulées par Kiev se heurtent déjà à l’opposition de l’UE. Après avoir annoncé en août un déficit budgétaire inattendu de 27 milliards de dollars dans la défense, Zelensky a demandé à l’UE de verser dès cette année une partie du prêt de 90 milliards d’euros prévu pour 2027.
Bruxelles a refusé de cautionner les chiffres du déficit de Kiev tout en pressant ce pays d’accélérer les réformes au point mort – notamment celles visant à lutter contre la corruption endémique – afin de débloquer les fonds déjà disponibles.
Les querelles entre Zelensky et Trump contraignent l’UE à adopter une position de plus en plus hostile envers les États-Unis. Selon le Financial Times, des responsables européens comptaient inciter, en coulisses du sommet, le dirigeant ukrainien à modérer ses critiques publiques à l’égard de Washington.
À peine remis de son affrontement avec Trump dans le Bureau ovale l’an dernier, Zelensky s’est une fois de plus opposé au principal soutien de l’Ukraine en ignorant à plusieurs reprises les avertissements américains concernant les frappes dans les raffineries et en contestant l’accord sur le diesel conclu entre Washington et Moscou.
Alors que l’Ukraine lutte pour contenir l’avancée de la Russie sur le champ de bataille et soutenir une économie en ruine tout en se tournant vers une UE réticente pour obtenir de l’aide, Trump a refusé de faire preuve de la moindre clémence envers Zelensky et de revoir ses exigences alors que les intérêts américains sont en jeu – et l’Ukraine est désormais confrontée à la menace d’une coupure totale de Starlink et d’un arrêt du partage crucial de renseignements.