BRUNO BERTEZ
Le 18 Octobre
Les signes annonciateurs ou précurseurs d’une crevaison du « tout en bulles » se multiplient. Il convient de les prendre au sérieux.
Les indicateurs de tension sur les segments les plus valorisés des marchés se multiplient; ces mouvements méritent d’être analysés avec attention, car ils affectent des actifs qui ont concentré une part significative des flux et des anticipations ces dernières années. On est sur des montants considerables.
Les évolutions récentes illustrent une compression spectaculaire des valorisations dans les domaines liés à l’intelligence artificielle et aux semi-conducteurs, secteurs qui ont largement porté la performance mondiale.
L’indice américain des semi-conducteurs (SOX) a reculé de 11,4 % sur la semaine, sa plus forte baisse hebdomadaire depuis la fin de la phase de forte expansion numérique.
Les équipementiers ont enregistré des corrections marquées : Applied Materials (-19,3 %), Lam Research (-17,2 %), KLA (-15,3 %).
D’autres titres du secteur ont suivi : Coherent (-25,5 %), Lattice Semiconductor (-17,8 %), Marvell Technology (-17,2 %). Nvidia a cédé 6,1 % (environ 12 % sur huit séances), Broadcom 9,1 %, Micron 14,6 %, Intel 14,2 % et AMD 13,1 %.
Les marchés asiatiques exposés à la chaîne technologique ont également corrigé.
L’indice KOSPI sud-coréen a perdu 14,5 % sur la semaine (18,3 % sur sept séances) et se situe près de 40 % en dessous de son sommet du 19 juin. Samsung a baissé de 17,7 % et SK Hynix de 24,3 % sur la période ; depuis juin, les reculs respectifs atteignent 43 % et 57 %.
L’indice composite de Shanghai a touché un plus bas d’un an (-2,6 % sur la semaine), tandis que le ChiNext, plus sensible à la croissance, a reculé de 8,9 % et affiche une baisse de 37 % depuis ses sommets de juin.
Le Nikkei a cédé 5,4 %, SoftBank 18,2 % (45 % depuis juin).
Le TAIEX taïwanais a baissé de 4,5 %, le secteur des semi-conducteurs de 5,1 % (6 % sous son record du 6 octobre).
Parallèlement, le rendement du bon du Trésor américain à 10 ans a progressé de 12 points de base pour s’établir à 5,33 % après la publication d’un indice des prix à la consommation jugé décevant. Ce niveau correspondrait, s’il se confirmait en clôture, à un plus haut depuis 2007.
Au niveau des vedettes individuelles les dégâts sont énormes.
L’action de CoreWeave a chuté de 12 % lors d’une séance de vendredi marquée par des conditions difficiles. Nebius, autre entreprise du «néocloud», a vu son action plonger de 12,2 %. Palo Alto Networks a reculé de 7,6 % et Palantir de 7,2 %.
Après avoir atteint un record historique mardi, l’indice MAG7 a reculé de 5 %, pour finalement perdre 1,9 % vendredi.
Parmi les valeurs en baisse vendredi, on note Meta (-3,7 %), Alphabet (-2,5 %), Tesla (-2,1 %), Microsoft (-1,9 %) et Amazon (-1,9 %).
La dynamique du marché rappelle les soubresauts spéculatifs des grandes valeurs TELCOS, en 2000.
Les chiffres sont impressionnants et ils produisent une forte déflation de la bulle mondiale des actifs financiers.
16 octobre – Reuters : « Les hedge funds mondiaux ont subi de lourdes pertes cette semaine, durement touchés par un débouclement massif de positions sur l’IA. Les fonds axés sur l’Asie ont été les plus affectés… Les fonds long-short fondamentaux mondiaux, ou fonds de sélection de titres, ont perdu de l’argent chaque jour cette semaine, selon la division de courtage principal de Goldman Sachs… avec des pertes de 2,9 % pour la semaine se terminant le 15 octobre. Depuis le début de l’année, ils affichent des gains de 14,3 %… Jeudi, les hedge funds, toutes stratégies confondues, ont fortement reculé… « Ce que nous avons observé n’était pas tant un rejet fondamental de l’IA qu’un débouclement classique et rapide d’une position surchargée confrontée à une réalité macroéconomique », a déclaré Bruno Schneller, associé gérant d’Erlen Capital Management, qui investit dans les hedge funds… « Ce qui est intéressant dans cette vente massive, c’est qu’elle révèle à quel point une grande partie du secteur des hedge funds a, en réalité, spéculé sur le même thème sous-jacent, même lorsque les portefeuilles semblent très différents sur le papier », a ajouté M. Schneller. »
Mais selon moi il y plus inquiétant que les corrections sur les actions flamboyantes, ce qui est vraiment grave c’est la révulsion sur les dettes.
La crise de la dette s’est intensifiée vendredi. La dilatation des CDS rappelle de très mauvais souvenirs.
Les CDS CoreWeave ont bondi de 42 points de base supplémentaires pour atteindre un record de 1 128, enregistrant une hausse alarmante de 226 points de base cette semaine.
Les CDS à haut rendement ont grimpé de 10 points de base vendredi pour clôturer à 357 points de base, leur plus haut niveau depuis le 7 avril.
Les spreads des obligations technologiques au sein de l’indice Bloomberg US Corporate High Yield se sont creusés de 19 points de base vendredi.
Les CDS de qualité investissement ont gagné deux points pour atteindre 62,2 points de base, leur plus haut niveau depuis le 31 mars.
Les CDS Nvidia ont progressé de deux points supplémentaires (10 points de base sur la semaine) pour atteindre un record de 96 points de base.
Les CDS SoftBank ont atteint un record de 428 points de base jeudi (clôturant la semaine en hausse de 22 points de base à 421 points de base). Vous savez que depuis longtemps je considère que Softbank est un candidat a la chute systémique.
Le rendement des obligations SoftBank (échéance 2034) a bondi de 33 points de base vendredi pour atteindre un niveau record de 9,95 %, soit une hausse de 49 points de base sur la semaine.
3 octobre – Reuters : « La promesse de SoftBank d’offrir des rendements records sur une émission obligataire à haut risque de 11 milliards de dollars illustre la pression exercée sur son PDG, Masayoshi Son, pour rentabiliser son pari risqué sur l’IA, dans un contexte de craintes de surchauffe du marché. Cette émission obligataire, réalisée le mois dernier par SoftBank, s’inscrit dans la forte hausse des emprunts des entreprises observée cette année, notamment les importantes émissions obligataires d’Amazon.com, d’Alphabet et de Tencent. L’ampleur des investissements de Son, qui comprennent notamment un soutien total de 64,6 milliards de dollars à OpenAI, créateur de ChatGPT, a fait de ce conglomérat technologique et financier un indicateur clé du marché de l’IA. Ces nouveaux investissements font désormais l’objet d’un examen plus approfondi de la part des analystes et des investisseurs, qui s’inquiètent du degré de concentration du portefeuille de SoftBank et de la rapidité avec laquelle les investissements des entreprises d’IA porteront leurs fruits. »
La dynamique des marchés est destructrice pour les spéculateurs à effet de levier : la combinaison de la hausse des rendements, de l’élargissement des spreads et de la flambée des prix des CDS (assurances de marché) les ‘met quasiment « à la rue » comme on dit .. Cette dynamique annonce un nouveau round de désendettement, une diminution de la liquidité , une aggravation des problèmes de dette, voire des appels de marges.
Le prix des prêts à effet de levier (indice LSTA) a chuté de 24 cents cette semaine pour atteindre 94,73, son plus bas niveau depuis le 13 avril. Signe de la détérioration rapide du contexte pour la finance à effet de levier, cet indice a perdu près d’un point en un mois, se rapprochant à moins de 14 cents de son plus bas niveau de juillet 2023.
Mais notre cadre analytique n’est pas fondé sur ces symptômes. Notre cadre analytique est fondé sur le fait que la vraie crise surviendra lorsque la Communauté financière spéculative mondiale prendra conscience du fait que les autorités ont perdu le contrôle, que leur arsenal est vide.
Tous les grands gourous savent depuis longtemps que tout est pourri mais ils savent aussi que les autorités veulent prolonger cette phase par tous moyens et donc la question est : en ont elles encore les moyens?
Le doute se profile mais la conviction n’est pas encore là.
Nous n’en sommes pas là.
La plus grande bulle de l’histoire de l’humanité commence enfin à laisser passer de l’air. A vaciller.
Une période particulièrement inquiétante s’ouvre.
Contrairement aux opinions les plus répandues nous ne sommes pas dans une situation de Polycrises, c’est à dire de conjonction et télescopage de multiples crises indépendantes qui se seraient synchronisées et mises en résonnance. Non! Nous sommes face à une seule et même crise qui se manifeste sous diverses formes. Les crises en apparence diverses ont toutes le même sous jacent: l’excès de papier, l’excès de promesses, l’excès de richesse fictive.
Le sous jacent c’est le gap, le fossé entre tout ce qui est promis, imaginé, rêvé et tout ce qui est et sera disponible pour honorer les promesses.
La crise qui se déroule est systémique c’est la crise de fin de cycle long du crédit, la fin de l’idéologie de l’inflation des signes comme solution à tous les problèmes, avec les États-Unis au Centre des contradictions, des antagonismes, des déséquilibres et au Centre de l’ administration des faux remèdes
La course aux armements en matière d’IA constitue l’épicentre apparent d’une bulle mondiale sans précédent.
Il est important de noter que l’inflation des prix et les rendements des obligations du Trésor n’ont pas figuré parmi les principales causes de la révulsion, non les causes de la révulsion ont été endogènes. Pas de choc extérieur.
Ces mouvements donnent à voir fragilité croissante du système, son absence réelle de résilience au niveau des excès les plus criants : semi-conducteurs, intelligence artificielle, marchés asiatiques liés à la chaîne de production technologique. La synchronisation des baisses, la vitesse des corrections signalent que les faiblesses sont fondamentales et elles disent clairement que les marges de manœuvre se réduisent.
Pourtant, ces signes restent des symptômes. Ils ne signifient pas encore que le marché a intégré l’idée que les autorités monétaires et fiscales ont épuisé leur capacité d’intervention efficace.
Tant que les acteurs dominants croient encore que des mesures de soutien – baisses de taux, injections de liquidités, interventions verbales ou réglementaires – peuvent être déployées avec un effet stabilisateur crédible, le système peut absorber des corrections, même sévères.
La bascule sera qualitative, ce sera celle qui transformera une correction en crise systémique, elle interviendra lorsque cette croyance s’effondrera. Lorsque le marché constatera que les autorités n’ont plus de levier suffisant, ou que leur utilisation produira des effets secondaires jugés pires que le mal: perte de contrôle de la monnaie, accélération inflationniste, crise de confiance sur la dette.
Nous ne l’observons pas encore ce moment. Les autorités disposent encore de moyens, et le marché continue, pour l’essentiel, de leur accorder le bénéfice du doute.
Il est crucial de distinguer les alertes précoces des signaux de rupture. Les premières appellent à la vigilance, à la réduction progressive des risques, à l’examen attentif des positions les plus exposées. Les secondes, lorsqu’elles apparaîtront, exigeront une réaction d’une tout autre nature.
Entre les deux, le temps continue de s’écouler , mais il se raccourcit.
Nous n’avons jamais été aussi près de la fin!