Les illusions du réformisme mondial sont isomorphes des illusions du réformisme national.

BRUNO BERTEZ

Dans un extrait d’une intervention pour le David Graeber Michael Hudson affirme que ce que les mesures que le FMI présente comme des « plans de stabilité » sont en réalité des plans d’instabilité et de dépendance permanente à la dette.

Selon lui, le but de l’austérité imposée aux pays les plus pauvres doit etre traduit de la façon suivante : « Vous ne pouvez pas créer de monnaie pour faire croître votre économie. Seuls nous pouvons le faire. »

En passant je vous invite a réfléchir sur cette question au moment ou la France est en crise sociale faute de pouvoir benéficier des avantages de la souveraineté monétaire.

Cette règle — interdiction pour les pays du Sud de monétiser ou de financer leur développement de manière souveraine — est précisément ce que la « majorité globale » cherche à remettre en cause.

C’est, dit-il, le cœur de la question de la dédollarisation.

Hudson constate cependant que, lors des réunions des BRICS, la seule discussion concrète sur le FMI a consisté à réclamer davantage de voix et de sièges (y compris pour les femmes). Il y voit une illusion dangereuse : obtenir le droit de voter pour s’imposer à soi-même des programmes d’austérité qui appauvrissent sa propre population, tout en laissant les oligarchies créancières locales s’intégrer au système existant.

En d’autres termes, un plus grand poids formel dans l’institution ne change rien si les règles (austérité, priorité au service de la dette en dollars, interdiction de la souveraineté monétaire) restent les mêmes.

L’argument de Hudson s’inscrit dans sa thèse de longue date : le système monétaire international post-1945, organisé autour du dollar, du FMI et de la Banque mondiale, fonctionne comme un mécanisme de dépendance structurelle.

Les « conditionnalités » du FMI (réduction des dépenses publiques, privatisations, ouverture des comptes de capital, priorité au remboursement des créanciers) limitent la capacité des pays débiteurs à financer leur propre développement.

Dans sa vision, cela n’est pas un échec accidentel de politique économique, mais une caractéristique du système : seuls les pays émetteurs de monnaie de réserve (principalement les États-Unis) peuvent créer de la monnaie pour stimuler leur économie sans contrainte externe immédiate ; les autres doivent emprunter ou exporter pour obtenir des dollars.

La critique qu’il adresse aux BRICS est cohérente bien sur.

Demander plus de voix au FMI sans remettre en cause la doctrine d’austérité et la hiérarchie monétaire revient, à internaliser les règles du système inégalitaire et asymetrique plutôt qu’à en sortir. C’est dans son principe l’équivalent au niveau mondial du choix de la sociale democratie au niveau national!

Cela permet aux oligarchies locales de continuer à bénéficier de la rente (intérêts, privatisations, accès privilégié au crédit, echange inégal ) tout en faisant payer le coût de l’ajustement à la population.

Hudson distingue donc clairement une dédollarisation technique (échanges en monnaies locales, alternatives à SWIFT) d’une véritable rupture avec la logique de dépendance à la dette.

Il met en lumière le décalage fréquent entre les discours sur la « réforme des institutions internationales » et la permanence des règles qui produisent les déséquilibres. Il rappelle aussi que la souveraineté monétaire et le contrôle de la création de crédit sont des leviers centraux de développement, historiquement utilisés par les pays aujourd’hui riches.

Plus de voix au FMI ne brise pas le piège de la dette . Ce que le Fonds monétaire international appelle « plans de stabilité » sont, pour l’économiste Michael Hudson, des plans d’instabilité et de dépendance permanente.

Les pays du Sud global, privés de la possibilité de monétiser leur développement, sont poussés à s’endetter en devises fortes ou à exporter à tout prix pour obtenir les dollars nécessaires au service de leur dette. Les conditionnalités du FMI (coupe dans les dépenses, privatisations, priorité aux créanciers) prolongent cette dépendance plutôt qu’elles ne la résolvent.

Hudson observe cependant un décalage frappant lors des réunions des BRICS. La seule discussion sérieuse sur le FMI a porté sur la demande de davantage de voix et de représentation . Pour lui, cela revient à réclamer le droit de voter pour imposer à soi-même les mêmes programmes d’austérité qui appauvrissent sa population.

Ces demandes sont si on les analyses correctement des demandes des oligarchies compradores locales, elles peuvent alors s’intégrer au système de rente existant sans que les règles fondamentales — priorité au service de la dette externe, interdiction effective de la souveraineté monétaire — ne soient modifiées.

Un siège plus grand à la table du FMI ne change donc rien tant que les règles restent les mêmes.

Hudson a tout à fait raison sur ce point, et c’est l’un des aspects les plus lucides de son analyse. Ce qu’il montre, c’est que demander « plus de participation » ou « une plus grande part » dans le système actuel (que ce soit via des quotas plus élevés au FMI et à la Banque mondiale, plus de sièges au Conseil de sécurité, de meilleurs termes pour les investissements étrangers, ou un partage plus favorable des revenus des ressources naturelles) revient, dans une large mesure, à demander à être mieux associé à sa propre exploitation. C’est la même chose que la participation des salariés aux conseils d’administrations ou l’actionnariat populaire, tout cela ne change rien sur le fond mais permet de mettre un voile qui enterine une situation asymetrique.

Ce sont des revendication in the box, qui restent enfermées dans la logique du système au lieu de la remettre en cause.

Hudson le dit clairement, notamment à propos des déclarations récurrentes des BRICS sur le besoin de plus de représentation dans les institutions de Bretton Woods : il considère que c’est une « terrible idea ». Le problème n’est pas le nombre de voix qu’on détient dans des institutions dont la philosophie même est l’austérité, la baisse des salaires, la privatisation des ressources et infrastructures, et le maintien d’une dépendance financière.

Avoir plus de sièges dans une institution « pourrie jusqu’à la moelle » ne change rien au fond. Le FMI et la Banque mondiale ne sont pas des instruments de développement ; ils ont historiquement servi à structurer la dépendance (dettes en dollars, orientation vers l’export de matières premières, interdiction de politiques industrielles et agricoles protectrices, etc.).

Le système de « colonialisme financier » dont l’Europe elle même est victime ne repose pas que sur le pillage militaire direct, mais sur :

  • la dette en dollars et le besoin permanent de devises pour la rembourser ;
  • la propriété étrangère des rentes (ressources naturelles, infrastructures, terres) ;
  • les règles commerciales et d’investissement qui empêchent les pays du Sud de faire ce que l’Occident a fait pour s’industrialiser (protection, politique monétaire souveraine, taxation des rentes, etc.) ;
  • les oligarchies compradores locales qui sont les relais de ce système.

Dans ce cadre, « participer davantage » signifie souvent obtenir quelques miettes, un peu plus de la rente (un meilleur prix pour le minerai, des royalties plus élevées, des joint-ventures, etc.) tout en restant structurellement dans la position de fournisseur de matières premières, de débiteur et d’hôte pour les capitaux étrangers.

Cela peut améliorer marginalement la situation de certaines élites, mais cela ne résout pas le problème de fond : l’incapacité à utiliser le surplus national pour industrialiser, diversifier et développer une souveraineté monétaire et fiscale réelle.

La sortie de la colonisation/vassalisation passe par des ruptures, pas par une meilleure intégration :

  • annulation ou remise des dettes non productives ;
  • taxation ou récupération des rentes économiques (foncières, minières, de monopole) plutôt que de les laisser partir à l’étranger ;
  • reprise de contrôle sur la création monétaire et le crédit ;
  • orientation vers l’autosuffisance alimentaire et industrielle plutôt que vers la spécialisation exportatrice ;
  • création d’alternatives réelles aux institutions existantes.

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