ESSAI. De 1968 à 2026: ou de « interdit d’interdire » à « on n’a plus les moyens »!

BRUNO BERTEZ

Le 23 Octobre

De la libération des désirs de 1968 au retour de la tyrannie des besoins de 2026. En 1968 on voulait jouir. En 2026 on veut juste survivre.

Les événements d’octobre 2026 ne constituent pas un « nouveau 1968 ». Ils en sont plutôt le contre-pied. Là où 1968 avait célébré la libération des désirs et ouvert la voie à une société de consommation et de transgression, les mobilisations actuelles se placent sous le signe du retour brutal des besoins élémentaires : logement, éducation, pouvoir d’achat, services publics, sécurité et stabilité.

Ce basculement révèle le rejet d’un libéralisme qui, après avoir promis l’émancipation, s’est progressivement subordonné aux exigences du capitalisme financier, aux inégalités, aux contrôles et aux guerres sans issue claire.

En 1968, des troubles ont éclaté presque simultanément dans des régimes très différents. Les rébellions visaient les bourgeoisies et les establishments conservateurs. Le slogan « Il est interdit d’interdire » résumait l’ambition : jouir sans entraves, libérer les désirs, faire tomber les anciennes barrières morales et sociales.

Ces mobilisations n’ont pas tout obtenu immédiatement, mais leurs idées ont fini par l’emporter. Elles ont accéléré l’avènement d’une société de consommation, de séduction et de transgression, où la liberté individuelle et le marché sont devenus les principaux horizons.

En Europe occidentale, les gouvernements ont d’abord réprimé puis intégré une grande partie du mouvement, renouvelant leur légitimité.

À l’Est, la répression a accumulé les tensions jusqu’à l’effondrement du système.

En 2026, le tableau est inverse.

Les griefs ne sont plus utopiques : ils sont matériels et concrets.

En France, des lycéens ont d’abord protesté contre le manque de professeurs, les classes surchargées et des bâtiments délabrés (rats dans les couloirs, plafonds qui s’effondrent, fenêtres condamnées à Saint-Denis). Le mouvement s’est rapidement élargi au coût de la vie, aux services publics et aux prix de l’énergie.

Le 17 octobre, environ 550 000 personnes sont descendues dans la rue selon le ministère de l’Intérieur (jusqu’à 800 000 selon les organisateurs).

Plus de 2 400 arrestations ont été recensées sur le week-end, accompagnées de pillages et d’incendies à Paris, Marseille, Lyon et ailleurs.

Des couvre-feux ont été instaurés et l’armée a été sollicitée pour soutenir la police.

Dans le même temps, le chômage des 15-24 ans atteint 21-22 %, la dette publique frôle 119-120 % du PIB, le déficit reste autour de 5 % et la croissance est anémique.

Les intérêts de la dette risquent de dépasser le budget de l’éducation. L’État n’a plus de marge de manœuvre réelle pour répondre aux revendications.

En Italie, le mouvement « Italia in Piazza » dénonce l’inflation (4,2 % en septembre), le logement, l’emploi, la santé et l’éducation.

À Milan, 271 personnes ont été arrêtées en deux jours, la plupart mineures, après des émeutes et des pillages.

En Albanie, le mouvement « Flamingo », né d’un projet de resort de luxe soutenu par Jared Kushner dans une zone protégée, a fusionné avec les colères sur les frais universitaires, la corruption et le manque de perspectives pour les jeunes. À Tirana, des affrontements ont opposé étudiants et police (usage de balles en caoutchouc, centaines de blessés) et des appels à la démission du Premier ministre Edi Rama se multiplient.

En Inde, le mouvement « Cockroach » conteste la révision des listes électorales (environ 130 millions de noms retirés selon les critiques). En Argentine, des centaines de milliers de personnes marchent contre les coupes dans les universités publiques sous Javier Milei, malgré une loi votée par le Congrès.

S’y ajoutent les crises du logement en Espagne et au Portugal.

Dans la zone euro, l’inflation est remontée à 3,8 % en septembre, largement tirée par l’énergie.

Ces mobilisations, souvent portées par les jeunes, ne cherchent pas à libérer les désirs. Elles expriment le retour de la tyrannie des besoins.

Le libéralisme, de gauche ou de droite, a constitué le cadre dominant de la vie politique occidentale pendant près de soixante ans. Ses contradictions apparaissent désormais au grand jour : des manifestations dégénèrent en émeutes et pillages, des revendications d’égalité deviennent absurdes ou agressives, et certaines formes de libertarianisme glissent vers des comportements antisociaux.

Les gouvernements tentent de préserver l’ordre par la persuasion, la censure, la manipulation ou la répression pure et simple. Plus personne ne cherche vraiment le consensus ; les rapports de force priment, notamment grâce au contrôle de l’appareil d’État.

Comme en 1968, beaucoup de manifestants ont perdu confiance dans les institutions démocratiques. Mais, contrairement à 1968, on observe peu d’alternatives révolutionnaires cohérentes : plutôt une explosion d’énergie destructive et nihiliste, parfois amplifiée par des réseaux transnationaux, sans projet unifié.

Le défi politique s’est donc inversé. Il ne s’agit plus d’intégrer les héritiers des manifestants de 1968, mais leurs opposants, souvent qualifiés de populistes.

L’establishment occidental tolère de plus en plus les forces destructrices situées à l’autre extrémité de l’échiquier, les jugeant moins menaçantes que les courants populistes. Cette stratégie risque d’aggraver l’instabilité.

Elle révèle aussi un profond décalage entre les élites et les sociétés. Les dirigeants se concentrent sur des priorités (soutien massif à l’Ukraine, confrontation avec la Russie, sanctions) que de larges pans de la population ne jugent pas prioritaires face au pouvoir d’achat , au logement et aux services publics.

Pendant ce temps, les budgets européens sont déjà tendus et certaines capitales commencent à rouvrir des canaux avec Moscou face aux évolutions de la politique américaine.

Les bouleversements de 1968 ont remodelé l’ordre politique dans le sens d’une libération des désirs et d’une société de consommation. Les troubles d’octobre 2026 pourraient avoir des conséquences tout aussi profondes, mais dans une direction opposée : non pas l’approfondissement d’un libéralisme de séduction, mais le coup d’arrêt, voire le rejet, de sa dérive financière , de sa priorité au profit, de ses inégalités croissantes, des contrôles et guerres justifiées par le retour de logiques impériales.

Plus les dirigeants occidentaux refuseront de reconnaître ce changement, en écartant les demandes populaires sur l’immigration, la prospérité et la démocratie réelle tout en tolérant les excès opposés, plus grand sera le risque que le système qu’ils veulent préserver devienne leur prochaine victime.

Les faits d’octobre 2026 ne signalent pas une révolution utopique. Ils marquent le retour de la tyrannie des besoins et le possible basculement d’un cycle historique.

L’utopie de 1968 se fracasse sur la réalité de 2026.

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