Lisez. Le malaise de l’enseignement, tout comme celui des services publics en général est une réalite, une dure réalité, pas un fantasme.

Asma Benhenda est une économiste spécialisée en économie de l’éducation et du travail. Ancienne élève de l’ENS Paris-Saclay, elle a soutenu sa thèse en 2020 à l’École d’économie de Paris (sous la direction de Julien Grenet et Thomas Piketty), après des séjours à Columbia et UC Berkeley.

Elle est aujourd’hui Research Fellow au Centre for Education Policy and Equalising Opportunities (CEPEO) de l’UCL (University College London) et enseigne à l’Institute of Education.

Ses recherches portent sur les politiques de gestion des enseignants, la qualité des professeurs, les absences et les remplacements, le turnover, et leurs effets sur les inégalités scolaires surtout dans les établissements défavorisés.

Parmi les résultats clés :

  • La qualité des enseignants est l’un des principaux déterminants de la réussite des élèves, particulièrement dans les zones défavorisées — un levier sous-utilisé pour réduire les inégalités.
  • Les règles d’affectation concentrent les enseignants les moins expérimentés (et plus de contractuels) dans les établissements les plus difficiles.
  • Sur des données administratives 2004-2015, les enseignants des élèves très favorisés avaient environ 50 % d’expérience en plus (en moyenne 5 années supplémentaires), restaient plus longtemps dans l’établissement, et les élèves favorisés avaient 70 % de risques en moins d’avoir un enseignant contractuel.
  • Les absences d’enseignants réduisent les résultats des élèves (environ 0,40 % d’écart-type en moyenne pour une absence ; un jour d’absence supplémentaire pèse environ 0,03 % d’écart-type). Les remplaçants n’atténuent en moyenne pas cet effet, sauf les remplaçants certifiés/titulaires qui compensent jusqu’à ~25 % de l’impact négatif (les non-certifiés n’ont pas d’effet significatif).
  • Les absences répétées sont plus fréquentes dans les établissements défavorisés, à caractéristiques égales. sciencedirect.com
  • Elle a aussi travaillé sur le coût du redoublement, la mixité sociale dans les lycées franciliens, les heures de travail des enseignants (comparaisons Angleterre), les incitations financières à la rétention dans les matières en pénurie, et plus récemment l’impact de la pandémie sur les élèves à besoins éducatifs particuliers (SEND).

Elle souligne le « malaise enseignant », l’importance des conditions de travail, de la santé et du sens du métier (investissement relationnel et émotionnel fort), et critique les politiques qui multiplient les injonctions sans améliorer le recrutement, la formation, l’accompagnement, les carrières ou les affectations.

Le livre Tous des bons profs, un choix de société (Fayard, 2020)Sous-titré « un choix de société », l’ouvrage (environ 168 pages) synthétise ces recherches pour un public plus large (décideurs, parents, enseignants).

Son argument central : les enseignants ne sont pas « le problème », mais le principal levier pour une école plus efficace et plus juste.

Près de 60 % des dépenses éducatives vont aux enseignants ; les politiques à leur égard ont souvent constitué un « rendez-vous manqué » en privilégiant le contrôle (style New Public Management) plutôt que le soutien, l’attractivité et une meilleure répartition.

Elle montre comment la gestion actuelle (affectation, turnover, absences, recours aux contractuels) perpétue et amplifie les inégalités : les élèves défavorisés ont systématiquement des enseignants moins expérimentés, plus de turnover et plus d’absences.

Elle réfute certains stéréotypes (absences plus élevées que dans d’autres métiers en moyenne, etc.) tout en documentant les difficultés spécifiques des établissements prioritaires.

Recommandations : revalorisations salariales (surtout en début de carrière), incitations monétaires fortes et durables pour les établissements difficiles, mentorat personnalisé déconnecté de l’évaluation, meilleure formation et accompagnement, révision des règles d’affectation, approche holistique combinant mixité sociale et redistribution des ressources enseignantes, et évaluation rigoureuse des réformes.

Elle plaide pour des politiques volontaristes plutôt que pour le fatalisme ou le « prof-bashing ».

À la lumière des événements français actuels (automne 2026)Le mouvement lycéen et étudiant de 2026 (depuis mi-septembre, avec pics en octobre) est en résonance directe avec ses analyses.

Les revendications principales portent précisément sur les pénuries d’enseignants et de remplaçants (enquête SNES : au moins un professeur manquant dans ~53 % des collèges/lycées publics début septembre), les classes surchargées, les heures non assurées, les conditions matérielles dégradées (locaux, emplois du temps, etc.), et plus largement les moyens et la justice sociale dans l’éducation.

Des blocages massifs, manifestations , grèves de personnels, et une forte répression ont marqué le mouvement. Le gouvernement a annoncé des mesures comme l’affectation de milliers de remplaçants supplémentaires pour tenter d’apaiser la situation. Les travaux de Benhenda et son livre de 2020 anticipent et éclairent plusieurs dimensions de cette crise :

  • La concentration des difficultés (manque d’expérience, turnover, absences, recours massif aux contractuels/remplaçants de qualité inégale) dans les établissements les plus en tension, qui renforce les inégalités.
  • L’impact réel des absences et des mauvais remplacements sur les apprentissages des élèves.
  • L’insuffisance des politiques d’attractivité, de rétention et de conditions de travail pour éviter les pénuries chroniques, surtout dans les zones défavorisées.
  • Le besoin d’une approche structurelle (rémunération, carrières, affectations, santé au travail) plutôt que de réponses purement conjoncturelles ou sécuritaires.

Ses recherches fournissent un cadre quantitatif et empirique solide pour comprendre pourquoi la gestion des enseignants est au cœur des inégalités scolaires françaises, et pourquoi les tensions actuelles -pénurie, conditions de travail, remplacement- ne sont pas de simples accidents de rentrée mais le résultat de choix politiques durables.

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