Billet marxiste concernant l’IA
La baisse de la composante travail-vivant et la forte hausse de la composante travail -mort va augmenter la composition organique du capital et provoquer une acceleration de la tendance l’erosion d e la profitabilité
Le présent billet s’inscrit dans mon cadre analytique habituel : celui d’un capitalisme dont le moteur reste le taux de profit, confronté à la tendance spontanée à la baisse de la valeur-travail induite par les gains de productivité, tendance que les autorités monétaires et politiques vont tenter d’étouffer /contrecarrer par la création de monnaie et de crédit pour éviter la déflation, éviter la destruction de capital suraccumulé et les éviter les convulsions sociales qui en découleraient.
Je m’attends à une accélération de l’expansion du populisme.
Le post repris ci dessus pose le paradoxe classique de l’IA : plus celle-ci abaisse les coûts et les prix des services, plus il devient difficile pour les investisseurs massifs de récupérer les sommes colossales engagées.
J’en tire la conséquence directe sur le travail : l’IA déprécie « la valeur-travail de tout ce qui incorpore de l’intelligence moyenne, répétitive, banale » et, par là, dévalorise le travail des classes moyennes. Je rappelle que ces classes moyennes sont le sous bassement de l’idéal démocratique.
Pour contrecarrer la déflation qui en résulte et empêcher la « révulsion économique, sociale et financière », banques centrales et gouvernements devront fabriquer de la stabilité nominale des prix.
Cette analyse incontournable dans ses prémisses s’aligne avec la théorie marxienne de la valeur. La valeur d’une marchandise est déterminée par le temps de travail socialement nécessaire à sa production. Quand l’IA réduit massivement le travail vivant requis pour des tâches cognitives routinières, elle abaisse la valeur des services correspondants. Les prix, sous la pression concurrentielle, tendent à suivre. C’est la loi de la valeur en action, non une anomalie.
La dévalorisation du travail des classes moyennes n’est que la forme sociale de cette réduction du temps de travail nécessaire : une partie croissante du travail intellectuel moyen devient moins coûteuse à reproduire, donc moins valorisable.
Le paradoxe dialectique est que le succès productif produit la future déception financière , ce qui est précisément l’expression de la baisse tendancielle du taux de profit.
Les investissements colossaux en capital constant (data centers, modèles, énergie, infrastructures) élèvent la composition organique du capital. Or le profit ne peut provenir que du travail vivant (plus-value).
Plus la part du capital constant augmente relativement au capital variable, plus le taux de profit
r = \frac{s}{c+v} est tiré vers le bas, toutes choses égales par ailleurs.
Les capitalistes qui ont avancé des sommes astronomiques se retrouvent face à des prix de vente qui s’effondrent sous l’effet des gains de productivité. La « déception financière » n’est pas un accident de marché ; c’est la manifestation de la contradiction interne du capital : le développement des forces productives mine les conditions mêmes de sa valorisation.
Les autorités ne laisseront pas cette tendance déflationniste spontanée se déployer librement.
Dans mon cadre, la financiarisation et la création monétaire sont depuis longtemps la réponse perverse à la chute de la rentabilité productive réelle.
L’intervention monétaire pour « fabriquer de la stabilité des prix » consiste à opposer une inflation monétaire artificielle à la déflation réelle induite par la productivité. Elle permet de préserver la valeur nominale des dettes, des actifs financiers et du capital déjà accumulé, au prix d’une dévalorisation réelle du travail et des créances sur le travail futur.
C’est une politique de classe : elle protège les détenteurs de capital (surtout financier et fictif) contre la dévaluation que la concurrence et les gains de productivité imposeraient, tout en exacerbant la polarisation.
Les classes moyennes dont le travail est dévalorisé voient leur pouvoir d’achat et leur statut menacés, tandis que les détenteurs d’actifs bénéficient des hausses de prix d’actifs ou de l’érosion monétaire des dettes.
Cette réponse monétaire ne résout pas la contradiction ; elle la déplace et l’aggrave. Elle gonfle le capital fictif, accroît l’endettement global et prépare des crises de valorisation plus violentes.
Comme je l’explique dans mes analyses de long terme, l’appauvrissement réel est masqué par la dette et l’inflation d’actifs ; la hausse des taux ou toute interruption du mécanisme révèle le processus sous-jacent.
L’IA, loin d’inaugurer un nouveau régime de croissance durable, intensifie la tendance à la suraccumulation de capital constant et à la dévalorisation relative du travail vivant.
Les classes moyennes, dont une partie se croyait protégée par le caractère « intellectuel » de leur activité, sont confrontées à une forme accélérée de prolétarisation ou de mise en concurrence avec le capital constant (l’IA).
Dans une perspective marxiste, la conclusion logique de cette dynamique n’est pas le retour à un « capitalisme productif légitime » (qui regenererait les mêmes contradictions dès que les gains de productivité se diffusent), mais l’approfondissement de l’antagonisme entre le développement des forces productives et les rapports de production capitalistes.
Les interventions monétaires et étatiques peuvent différer la crise, gérer la dévaluation sélective du capital et contenir temporairement les tensions sociales.
Elles ne peuvent ni abolir la loi de la valeur ni le besoin vital du capital de se valoriser.
L’IA rend plus visible que jamais le fait constaté depuis les années 70 que la productivité croissante entre en conflit avec la forme-valeur et la forme-salariat.
La question qui se pose n’est plus seulement de savoir comment les autorités vont « fabriquer de la stabilité des prix », mais jusqu’à quand cette fabrication artificielle pourra masquer la nécessité d’une dévalorisation massive du capital suraccumulé et d’une réorganisation des rapports sociaux de production.
La généralisation de l’usage de l’IA va produire sa conséquence dialectique ; l’envolée du populisme, celui ci étant conçu comme la réponse des classes moyennes à leur prolétarisation.