BRUNO BERTEZ
LE 30 Octobre
L’indépendance des banques centrales : une émancipation inachevée
Depuis les travaux des penseurs de la Société du Mont-Pèlerin, un objectif constant a été de protéger la propriété contre ce qui était perçu comme les visées prédatrices de la démocratie.
Il s’agissait d’objectiver les contraintes, de présenter les « lois du capital » comme des nécessités quasi naturelles et de les inscrire dans des institutions capables de résister aux majorités électorales : banques centrales indépendantes, organisations internationales, cadres monétaires et financiers.
C’est dans cette perspective que les banques centrales ont été rendues indépendantes des gouvernements, dans les années 1980 et 1990: il s’agissait de les soustraire aux pressions politiques de court terme et de garantir la stabilité des prix. Tout ceci était un prelude au développement de la financiarisation.
Cette évolution a aussi mis fin au mythe des « deux cents familles » qui contrôlaient jadis la Banque de France. L’indépendance contemporaine n’est plus celle des régents d’autrefois.Elle n’a pourtant pas produit une autorité libre de toute influence. Les banques centrales sont désormais largement dépendantes des marchés financiers et des grandes banques devenues trop importantes pour faire faillite.
Les banques centrales sont en apparence devenues indépendantes des hommes, des familles et des dynasties mais les désirs et le règles qui convenaient aux 200 familles, comme l’on dit ont été intériorisées, imposées par le corpus théorique et ideologique qui regit le fonctionnement des banques centrales.
Leur action s’exerce à travers ces intermédiaires : taux directeurs, opérations de refinancement, rachats d’actifs. Lorsque les marchés se bloquent ou qu’une grande banque menace de s’effondrer, elles doivent intervenir pour éviter une crise systémique.
Ce n’est plus un choix, c’est une contrainte structurelle.
Cette dépendance ne résulte pas d’un complot de dynasties. Elle découle de la logique même du capital financier. Priorité donnée à la stabilité des prix et des bilans bancaires, règles prudentielles qui favorisent le crédit immobilier et financier au détriment de l’industrie, politiques monétaires qui soutiennent les prix des actifs : tout conduit à protéger l’accumulation financière plutôt que la production réelle.
Les banques centrales ne sont donc pas indépendantes de la logique de l’argent. Indépendantes du suffrage, elles restent liées aux impératifs de liquidité et de valorisation des marchés.
Un gouverneur ne peut être révoqué comme un Premier ministre ; cette irrévocabilité confère à la doctrine financière une permanence que le politique n’a plus.
Le véritable enjeu n’est pas de revenir sous la coupe de quelques familles. C’est de constater que l’indépendance, conçue comme un rempart contre la politique, a renforcé le pouvoir d’une autre puissance, diffuse et impersonnelle: la finance organisée et maintenant devenue spéculative.
Une démocratie qui confie à une institution non élue le pouvoir de fixer le prix de l’argent doit exiger en retour une responsabilité claire envers la société productive et les citoyens.
EN PRIME
La dépendance aux marchés
Les banques centrales ne prêtent pas directement aux entreprises ou aux particuliers. Elles agissent via les banques et les marchés financiers.
Concrètement :
- Elles fixent le taux auquel les banques se refinancent auprès d’elles. Ce taux influence ensuite le coût des crédits dans l’économie.
- Depuis 2008, elles achètent massivement des obligations (dettes d’État ou d’entreprises). Cela injecte de l’argent dans les marchés, fait baisser les taux et soutient les prix des actifs.
Leur politique monétaire ne fonctionne donc que si les marchés et les banques jouent le jeu. Si les marchés paniquent (chute des cours, difficultés de financement des banques, envolée des taux), la transmission de la politique monétaire s’interrompt. L’économie réelle risque alors de s’effondrer avec le système financier.
Résultat : même indépendantes du gouvernement, les banques centrales sont contraintes d’intervenir pour stabiliser les marchés. Elles ne peuvent pas laisser une grande banque faire faillite -elles sont trop interconnectées- ni laisser les marchés se bloquer. Cette contrainte structurelle les rend dépendantes de la logique financière, bien plus que des décisions politiques.
EN PRIME
La Société du Mont-Pèlerin a été fondée en 1947, au lendemain de la Seconde Guerre mondiale.
Ses membres (Friedrich Hayek, Ludwig von Mises, et d’autres) réagissaient à la montée des interventions étatiques, du keynésianisme et des régimes collectivistes.
Ils estimaient que les majorités démocratiques et les gouvernements pouvaient menacer la propriété privée, la liberté individuelle et la stabilité monétaire, comme l’avaient montré, selon eux, les crises des années 1930 et les politiques d’après-guerre.
Leur projet intellectuel visait donc à défendre les principes du libéralisme classique : primauté de la propriété, économie de marché, État de droit et monnaie saine.
Ils cherchaient à ancrer ces principes dans des règles et des institutions relativement à l’abri des fluctuations électorales, afin d’éviter ce qu’ils considéraient comme des atteintes excessives à la liberté économique.
Dans ce contexte historique de renaissance du libéralisme face aux expériences collectivistes et interventionnistes, l’idée d’objectiver certaines contraintes (stabilité monétaire, protection de la propriété, limites à l’intervention publique) et de les incarner dans des institutions indépendantes (banques centrales, cadres juridiques et internationaux) correspond à une stratégie visant à rendre ces principes plus durables et moins dépendants des majorités politiques du moment.
Les efforts des penseurs du Mont Pelerin traduisent comme une volonté de mettre la propriété et la logique du capital à l’abri des décisions démocratiques jugées potentiellement prédatrices, en les transformant en contraintes institutionnelles « objectives ».
Cette interprétation souligne un effet de dépolitisation, sans que les penseurs du Mont-Pèlerin se soient eux-mêmes présentés en ces termes.