La construction européenne a été une erreur, élaborée sous influence et imposée aux peuples de façon non légitime. Il reste qu’elle existe et qu’il ne suffit ni de la nier ni de la critiquer. A partir de ce qui existe il faut imaginer une transition. Elle serait souhaitable , mais elle est peu probable; les élites ont tout à gagner au statu quo et trop à perdre en cas de mutation.
BRUNO BERTEZ
Le 2 Novembre
En regardant les images de l’actualité — les barricades en flammes à Francfort et à Paris, les campements de tentes à Madrid, les vitrines brisées, les files d’attente aux stations-service, les jeunes qui protestent contre le logement impossible et l’école délabrée — on se dit que le chemin parcouru est long, et dans le mauvais sens.
Il fut un temps où la construction européenne se présentait comme un horizon lumineux : l’avenir contre les guerres nationales, la paix garantie par l’intégration, la prospérité partagée par le marché unique, la dignité des peuples protégés par des institutions supranationales, et une forme de souveraineté collective face aux empires.
On promettait la fin des frontières comme sources de conflit et le début d’une puissance européenne capable de peser. On évoquait une monnaie forte, souveraine, rivale du dollar.
Aujourd’hui, les images racontent autre chose.
Une humeur sociale tentée par le nihilisme. Une génération qui ne croit plus à l’ascenseur social, des prix de l’énergie qui explosent après des chocs géopolitiques mal anticipés, un budget pluriannuel bloqué entre frugaux et dépensiers, une politique agricole contestée, une migration qui continue de diviser sans solution crédible, et des capitales où l’ordre public vacille. Les mécanismes de transmission et d’adhesion dysfonctionnent dans tous les domaines.
La prospérité est devenue précaire pour beaucoup, la paix intérieure fragilisée, la dignité bousculée par le coût de la vie et la paupérisation, et la souveraineté diluée entre Bruxelles, les capitales nationales et les contraintes extérieures.
Ce n’est pas que le projet était vide dès le départ. C’est qu’il a accumulé des écarts entre le récit et le réel. Il a été vendu aux peuples sur la base de mensonges et de mauvaises raisons.
La vraie raison de la contrusction européenne était l’inverse de la démocratie; dans un univers européen sans consensus social, encore menacé par le socialisme, voire le communisme, la construction de l’Europe a été voulue comme un carcan, comme une délocalisation et sacralisation des contraintes sur les masses. Comme une sorte de mise hors de portée des visées démocratiques.
Ces écarts persistent parce que nos systèmes souffrent de plusieurs problèmes qui les empêchent de se corriger :
-un développement inégal entre les masses et les élites,
-une grande bourgeoisie compradore tournée vers les Etats Unis et le dollar
-l’absence de mémoire des populations,
-l’absence de sanctions et de contrôle sur les élites, qui n’ont de comptes à rendre à personne.
-la derive du voile monétaire qui magiquement dissimule les erreurs et les réalités.
Tant que les dirigeants et les administrations peuvent enchaîner des orientations coûteuses sans en subir personnellement les conséquences, et tant que les citoyens oublient assez vite les échecs précédents, les mécanismes de correction restent grippés.
L’avenir de l’Europe n’est pas écrit.
Il peut encore se construire, mais plus sur le mode du récit des origines.
Les images d’aujourd’hui imposent un choix clair : soit l’Union accepte de redevenir un projet au service de la prospérité réelle, de la sécurité des peuples et d’une souveraineté qui ne soit plus seulement une formule, soit elle continue à gérer le déclin relatif sous forme de compromis permanents et de crises successives.
Les prochaines années trancheront.
Les négociations budgétaires, la capacité à relancer la production d’énergie et industrielle, la maîtrise des frontières et la restauration d’un ordre public crédible seront les vrais tests.
Si les dirigeants européens choisissent de protéger d’abord le pouvoir d’achat, l’autonomie énergétique et la cohésion interne plutôt que d’empiler de nouvelles ambitions déclaratoires et la fuite en avant dans les aventures militaires, une stabilisation reste possible.
Dans le cas contraire, le fossé entre le récit européen et le quotidien des citoyens continuera de s’élargir, et les scènes de colère que l’on voit aujourd’hui risquent de devenir structurelles plutôt qu’exceptionnelles.
L’Europe ne disparaîtra pas. Mais elle va devenir une zone de relative stagnation, d’instabilité sociale et de dépendance extérieure.
Le chemin parcouru depuis les promesses d’antan est long ; celui qui reste à faire sera plus court, et plus décisif. Et il ne le sera que si les élites redeviennent redevables et si les peuples retrouvent une mémoire politique et un sens des responsabilités visa vis du futur suffisants pour imposer des corrections.
EN PRIME
Les institutions de l’Union européenne forment un système hybride, ni pleinement fédéral ni purement intergouvernemental. Voici les principaux organes et leurs caractéristiques essentielles.
1. Commission européenne
- Rôle : organe exécutif et gardien des traités. Elle propose les lois, applique les politiques, gère le budget, négocie les accords commerciaux et poursuit les États membres devant la Cour de justice en cas de non-respect des règles.
- Composition : un collège de commissaires (un par État membre), nommé pour cinq ans, dirigé par un président.
- Forces : continuité, expertise technique, capacité d’initiative.
- Faiblesses : souvent perçue comme technocratique et éloignée des citoyens. Son pouvoir d’initiative lui confère une influence considérable, mais elle n’est pas directement élue. Les commissaires sont désignés par les gouvernements nationaux puis approuvés par le Parlement.
2. Parlement européen
- Rôle : co-législateur avec le Conseil dans la plupart des domaines (procédure législative ordinaire). Il vote le budget, contrôle la Commission (peut la censurer) et élit le président de la Commission.
- Composition : députés élus au suffrage universel direct tous les cinq ans, proportionnellement à la population (avec une correction pour les petits États).
- Forces : seule institution directement élue. Légitimité démocratique croissante depuis le traité de Lisbonne.
- Faiblesses : pouvoir d’initiative législative quasi inexistant. Les élections sont souvent des « élections de second ordre » dominées par les enjeux nationaux. Les groupes politiques transnationaux restent faibles face aux logiques nationales.
3. Conseil de l’Union européenne (Conseil des ministres)
- Rôle : représente les gouvernements des États membres. Co-législateur avec le Parlement. Adopte les actes législatifs, coordonne les politiques et conclut les accords internationaux.
- Fonctionnement : composé des ministres des États selon les sujets (agriculture, économie, justice…). Les décisions se prennent à la majorité qualifiée dans la plupart des domaines, à l’unanimité dans les domaines sensibles (fiscalité, politique étrangère, élargissement).
- Forces : ancre les décisions dans les réalités nationales.
- Faiblesses : opacité des négociations, risque de blocage (surtout à l’unanimité), et tendance à externaliser les coûts impopulaires vers la Commission ou le Parlement.
4. Conseil européen
- Rôle : définit les orientations politiques générales et les priorités de l’Union. Composé des chefs d’État ou de gouvernement, du président de la Commission et du président du Conseil européen.
- Forces : instance politique suprême, capable de débloquer des crises (budget, migrations, énergie…).
- Faiblesses : décisions souvent floues ou reportées. Les chefs d’État privilégient parfois leurs agendas nationaux. Le président du Conseil européen a un rôle de facilitation, pas de pouvoir exécutif fort.
5. Cour de justice de l’Union européenne (CJUE)
- Rôle : interprète le droit de l’Union et veille à son application uniforme. Peut condamner les États et invalider des actes des institutions.
- Forces : a fortement contribué à l’intégration par le droit (primauté du droit de l’Union, effet direct).
- Faiblesses : parfois accusée d’activisme judiciaire et de dépasser le cadre des traités. Son pouvoir d’interprétation lui confère une influence politique réelle, sans contrôle démocratique direct.
6. Banque centrale européenne (BCE)
- Rôle : indépendante, elle conduit la politique monétaire de la zone euro avec pour objectif principal la stabilité des prix.
- Forces : crédibilité technique, capacité d’intervention rapide en crise.
- Faiblesses : indépendance quasi totale, donc faible redevabilité démocratique. Ses décisions (taux, rachats d’actifs) ont des effets redistributifs majeurs sans contrôle politique direct.
Observations transversales en lien avec les problèmes évoqués précédemment
- Redevabilité limitée : aucune institution n’est pleinement responsable devant un électorat européen unique. La Commission n’est pas élue, le Conseil est composé de gouvernements responsables devant leurs électeurs nationaux, le Parlement a des pouvoirs incomplets.
- Asymétrie d’information et de pouvoir : les élites administratives et politiques (Commission, cabinets nationaux, lobbyistes) maîtrisent mieux les procédures complexes que les citoyens ordinaires.
- Difficulté de correction : les règles d’unanimité dans certains domaines et la complexité institutionnelle rendent les retours en arrière ou les réorientations lentes et coûteuses.
- Décalage masses/élites : les institutions sont conçues pour produire des compromis techniques et des normes. Elles sont moins adaptées à répondre rapidement à des demandes sociales concrètes (pouvoir d’achat, logement, sécurité) exprimées dans les rues.
En résumé, le système institutionnel européen est efficace pour produire des règles communes et gérer des intérêts nationaux divergents, mais il reste structurellement faible en matière de responsabilité politique directe et de capacité d’adaptation rapide face aux attentes des populations.
EN PRIME