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BULL, un atout français

Soixante ans après le Plan Calcul lancé par le général de Gaulle pour tenter de doter la France d’une industrie informatique indépendante face à IBM, l’État se retrouve à nouveau directement propriétaire d’un constructeur stratégique de calculateurs.

Le 31 mars 2026, Atos a finalisé la cession de Bull à l’État français pour une valeur d’entreprise pouvant atteindre 404 millions d’euros.

L’entreprise renaît ainsi de ses cendres, redevenue un outil de souveraineté technologique dans le calcul haute performance (HPC), le quantique et certaines applications d’intelligence artificielle.

De Bull à Atos : une ambition trop grande

Fondée en 1931 pour exploiter les brevets de l’ingénieur norvégien Fredrik Rosing Bull, l’entreprise a connu une histoire mouvementée : rachat par General Electric dans les années 1960, nationalisation en 1983, privatisation, puis rachat par Atos en 2014.

Cette dernière opération s’inscrivait dans la stratégie de Thierry Breton, alors PDG d’Atos (2009-2019), qui voulait sortir la société de son statut de pure SSII, vendeuse de journées d’ingénieurs, pour lui adjoindre des activités technologiques à plus forte valeur ajoutée.

À l’époque, Bull réalisait environ 1,26 milliard d’euros de chiffre d’affaires, employait quelque 9 200 personnes (dont environ 700 en R&D) et était présente dans plus de 50 pays. L’intégration a permis à Atos de devenir un acteur majeur du HPC en Europe.

Mais l’ambition de Breton a dépassé les capacités financières du groupe. Atos s’est retrouvée étranglée, ce qui a conduit à une restructuration massive en 2024, avec conversion de dette en capital et injection de nouveaux financements.

Dans ce contexte de crise, l’État a sécurisé les actifs les plus sensibles liés à la défense et à la dissuasion nucléaire (supercalculateurs, systèmes critiques, cybersécurité). Puis, le 31 mars 2026, il est devenu l’unique actionnaire de Bull, regroupant les activités de calcul avancé précédemment logées dans la filiale Eviden.

Une renaissance sous le contrôle de l’État

Bull renaît avec l’essentiel des activités qu’elle avait apportées à Atos ou développées depuis, à l’exception du conseil en Big Data (zData est resté chez Atos). Le périmètre cédé comprend principalement le HPC, le quantique, le Business Computing et certaines activités d’intelligence artificielle.

Ces activités ont généré environ 700 à 720 millions d’euros de chiffre d’affaires en 2025.

Aujourd’hui, Bull compte plus de 2 500 ingénieurs et experts (parfois cité près de 3 000), dispose d’environ 1 500 à 1 600 brevets actifs et conserve son outil industriel.

Elle est dirigée par Emmanuel Le Roux et a pour actionnaire unique l’Agence des participations de l’État. L’entreprise équipe une large part du parc européen de supercalculateurs et figure régulièrement en tête des classements d’efficacité énergétique (Green500).

L’usine d’Angers, unique en Europe

Le symbole le plus fort de cette renaissance est l’usine d’Angers, ouverte en 1963 et seule en Europe capable d’assembler des supercalculateurs à grande échelle.

Un investissement de 80 millions d’euros a permis d’inaugurer, le 2 octobre 2026, un nouveau bâtiment de production qui double les capacités (de 6 à 12 racks par mois, avec possibilité de monter à 24). Le site, qui emploie environ 250 personnes sur place, pourra simultanément construire de très grands systèmes.

Deux projets majeurs y sont en cours pour 2027 : Alice Recoque, le prochain supercalculateur exascale français destiné au CEA (capable d’un milliard de milliards de calculs par seconde), et LUMI-AI, un contrat historique de près de 388 millions d’euros pour la Finlande dans le cadre d’EuroHPC.

Bull a également contribué à JUPITER, le premier supercalculateur exascale européen, installé en Allemagne. L’usine récupère même la chaleur des machines pour alimenter le réseau de chauffage urbain angevin.

Un enjeu de souveraineté dans la course à l’IA

Dans un contexte de fragmentation géopolitique et de course mondiale à la puissance de calcul (dominée par les États-Unis et la Chine), maîtriser ses infrastructures de HPC et d’IA est devenu aussi stratégique que maîtriser l’énergie.

Bull ne prétend pas à l’autarcie complète (elle intègre des composants AMD, Nvidia ou Intel selon les clients), mais elle maximise le contrôle européen sur les couches à plus forte valeur ajoutée : conception, intégration, efficacité énergétique, logiciels et fabrication en Europe.

L’entreprise a remporté une large part des appels d’offres d’EuroHPC et se positionne comme un acteur clé de la stratégie européenne de souveraineté numérique.

Elle développe aussi des approches hybrides (HPC classique + IA + quantique) et ouvre progressivement ses capacités industrielles à d’autres acteurs européens via un programme « Open Factory ».Soixante ans après le Plan Calcul, l’État français dispose à nouveau d’un constructeur national de calculateurs stratégiques, tout en orientant la recherche en IA, notamment via l’INRIA. Bull n’est plus seulement un héritage industriel : elle est redevenue un atout concret pour la défense, la recherche, l’industrie et la souveraineté technologique française et européenne.

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