Absence de mémoire et point faible financier
L’observation est juste : la plupart des décideurs politiques et des rédactions traitent les menaces géopolitiques comme des événements isolés, sans les relier aux stratégies déclarées des acteurs concernés depuis des décennies.
Cela produit des analyses plates, incapables de distinguer ce qui est nouveau de ce qui est simplement réactivé.
L’idée que le système financier américain constitue un talon d’Achille n’est pas une invention récente. Dans des textes et déclarations des années 1990, Oussama ben Laden présentait explicitement l’économie et les marchés américains comme le point le plus vulnérable des États-Unis. Il y voyait un moyen de saigner durablement la puissance américaine sans avoir besoin de la vaincre militairement.
Les attentats du 11 septembre 2001, dirigés contre les tours du World Trade Center (symboles visibles de la finance mondiale), s’inscrivaient dans cette logique.
Ben Laden lui-même a ensuite commenté l’impact économique des attaques comme un succès stratégique majeur. Cette lecture n’a jamais disparu dans une partie du Moyen-Orient ; elle continue d’être enseignée, commentée et considérée comme pertinente par des acteurs étatiques et non étatiques de la région.
En Asie, cette grille de lecture est nettement moins centrale.
Les grandes puissances asiatiques (Chine, Japon, Corée, Inde) raisonnent davantage en termes d’interdépendance commerciale, de chaînes de valeur et de stabilité monétaire. Elles ont elles-mêmes des expositions importantes aux marchés américains et n’ont pas intérêt à une dislocation brutale du système financier mondial, même si certaines d’entre elles cherchent à réduire leur dépendance au dollar à plus long terme.
La déclaration de Seyed Mohammad Marandi reprend précisément cette ligne : en cas d’attaque américaine et israélienne, l’Iran chercherait à provoquer un krach du marché boursier américain. C’est une menace de dissuasion économique, pas une nouveauté conceptuelle. Elle repose sur l’idée que les États-Unis sont plus sensibles à un choc sur leurs marchés financiers (actions, taux, dollar, dérivés) qu’à des frappes militaires classiques, parce que leur modèle de puissance et de cohésion sociale est intimement lié à la valorisation des actifs et à la confiance dans le dollar.
Marandi, comme d’autres voix iraniennes, estime que Téhéran dispose de leviers (pétrole, détroit d’Ormuz, cyber, réseaux de proxies, pression sur les alliés régionaux) susceptibles d’amplifier un tel choc.
Que cette menace soit crédible ou non est une autre question. C’est aussi une question de circonstances car il y a des moments qui sont plus propices que d’autres en raison des trappes d’instabilité.
Les marchés américains ont déjà absorbé des chocs majeurs (2001, 2008, 2020) grâce à la capacité de la Réserve fédérale à intervenir massivement. Un krach provoqué depuis l’extérieur serait néanmoins différent : il combinerait une attaque sur la confiance, une hausse des prix de l’énergie et une possible contagion vers le système de paiement et les collatéraux.
La réaction des autorités américaines serait prévisible (injection de liquidité, soutien des prix d’actifs, « put » central), mais elle aurait un coût politique et monétaire supplémentaire dans un contexte déjà tendu.
Le décalage de perception reste le fait saillant.
Au Moyen-Orient, l’idée d’un talon d’Achille financier américain est une référence stratégique ancienne et encore active.
En Occident, elle est largement ignorée et traitée comme de la rhétorique.