Du fascisme du RN à la question du vote ouvrier en passant par l’entourloupe de Melenchon

Pour approfondir la situation politique française voici un texte de Victor Sarkis; pour bien comprendre il faut aussi lire Michel Clouscard

Ces considérations sont cependant systématiquement obscurcies à gauche, notamment chez ceux qui se pensent marxistes, parfois sincèrement, par un double préjugé, dont chaque partie est solidaire de l’autre : le RN serait l’incarnation la plus parfaite en France du « fascisme », et LFI (qui aurait une sociologie « complexe » et « diverse ») serait le meilleur opposant à ce « danger ».

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Nous avions en 2024 tenté de réfuter ce double préjugé, mais comme les préjugés ont par définition la tête dure, il est nécessaire de toujours y revenir.

Nous avions déjà tenté en 2024 de réfuter, le plus rationnellement possible, l’idée que le RN serait un parti « fasciste », et à l’avant-garde du fascisme en France. Nous ne répéterons donc pas ces arguments, et nous les présupposons connus du lecteur92.

On peut néanmoins faire un pas en avant, ou de côté, et revenir à nouveaux frais sur cette question du fascisme, qui continue d’agiter beaucoup à gauche (de moins en moins ailleurs malheureusement).

En somme, on pourrait résumer la situation par le paradoxe suivant : le fascisme en France semble omniprésent, et en même temps terriblement évanescent ; chacun sent bien, et à raison, qu’il décrit bien une réalité contemporaine, et en même temps, les cibles concrètes que vise le concept sont soit inadéquates à celui-ci (le RN), soit marginales et ineffectives (les groupuscules d’extrême-droite). Il y a donc là un signe de fausse conscience et de confusion à éclaircir.

Revenons d’abord sur l’idée fausse, avancée par certains, que nous aurions défendu en 2024 le caractère non-fasciste du RN à l’aide d’arguments seulement sociologiques.

Il est vrai que nous étions partis, comme base, mais non comme argument, de la sociologie électorale du RN : 57 % des ouvriers ont voté RN lors des législatives de 202493 contre 21 % pour le NFP94 ; 54 % lors des dernières européennes95 et 68 % au deuxième tour de 202296. Et ne parlons même pas des prévisions pour 2027, qui se situent au même niveau97.

Les niveaux sont élevés, constants dans le temps, et massifs en valeur absolue, sans autre véritable concurrent.

Quant à l’argument des abstentionnistes, par définition, ils ne choisissent rien : on peut donc leur faire dire ce que l’on veut, et leur choix est apolitique. On dit souvent pour se consoler à gauche que « l’abstentionnisme est le premier parti politique chez les ouvriers98 » : outre que par définition, l’abstentionnisme n’est pas un « parti politique » mais une non-prise de partie, l’affirmation de fond est parfaitement fausse, et se base de façon très restrictive sur les seules élections qui mobilisent peu (les européennes, les municipales).

Lors des élections nationales à fort enjeu, l’abstention est en réalité assez faible chez les ouvriers (même si elle est plus élevée que chez les cadres) : seuls 19,7 % d’entre eux n’ont voté à aucune élection en 202299.

L’idée d’un immense réservoir caché de vote ouvrier qui n’attend on ne sait trop quoi pour se manifester et voter à gauche est donc un des nombreux mythes que celle-ci a forgés au fil des ans pour se masquer la dure réalité : globalement, les ouvriers votent, et quand ils votent, ils ne votent pas pour eux – voire pire, ils votent « fasciste ».

Une fois dit cela, on a voulu réduire notre argument à n’être qu’un bête constat sociologique : ce que voteraient les ouvriers, ce serait immédiatement et sans explication la conscience en soi et pour soi du prolétariat !

Or, on voit bien que le symptôme de la sociologie du vote ouvrier couvre en réalité un mal bien plus grand. Certes, la sociologie ne donne pas immédiatement accès à l’être de classe ; mais à l’inverse, nos grands docteurs du marxisme veulent trop souvent passer par-dessus cette réalité sociologique qui leur déplaît, et, par un vrai négationnisme des chiffres, édifier, non pas comme chez Machiavel des républiques qui n’existent que dans leur imagination, mais des prolétariats et des partis de classe qui n’existent que dans leurs têtes.

Tout marxiste sérieux sait qu’il ne faut pas confondre la conscience psychologique des prolétaires avec la conscience de classe du prolétariat, et que là réside la racine de l’opportunisme et du réformisme : « La source de tout opportunisme, c’est justement de partir des effets et non des causes, des parties et non du tout, des symptômes et non de la chose même ; […] c’est, en un mot, de confondre l’état de conscience psychologique effectif des prolétaires avec la conscience de classe du prolétariat100 ».

Mais à l’inverse, faire comme si cette conscience psychologique n’existait pas, et n’avait aucun lien avec la conscience de classe, c’est le propre de l’utopisme. « Il faut que l’essence apparaisse » disait Hegel101, et notre travail, c’est justement de faire la médiation entre les deux par le concept : sinon on s’emploie par un travail de magicien et d’illusionniste à obscurcir le lien entre les deux, et on mérite le nom de charlatan.

Et à vrai dire, qui part « des effets et non des causes », « des symptômes et non de la chose même » ?

Le marxiste qui part du vote ouvrier pour le RN (l’effet et le symptôme) pour expliquer que c’est une erreur (et pourquoi diable l’erreur est-elle née ?) et qu’il faut faire autre chose (comment ?), ou bien celui qui part de la cause (le désossement du communisme par les intellectuels qui prétendaient le défendre) pour en arriver à la chose même – la tentative, même imparfaite et semée d’embûches plus ou moins périlleuses, des prolétaires pour lutter avec leurs forces contre ce qui les oppresse : la construction européenne, le libéralisme-libertaire, le bellicisme et l’atlantisme ?

Les néo-opportunistes qui se la jouent puristes ont donc la même fonction que la social-démocratie de la IIe Internationale : pousser les prolétaires et les intellectuels à l’attentisme impuissant, à refuser d’être acteurs dans l’Histoire, et de le faire en essayant d’imaginer un troisième terme abstrait et formel qui n’existe pas au sein de la lutte politique actuelle.

Il est donc impossible de falsifier cette vérité : à un certain niveau de manifestation empirique, surtout si celle-ci est appuyée et déterminée par de grandes structures historiques (le libéralisme-libertaire, le désossement du socialisme réel et du mouvement ouvrier), le phénomène exprime l’essence de classe. Sinon, comme nous l’avions dit en 2024, tous les phénomènes sociaux deviennent possibles : les prolétaires pourraient être tous fascistes, les petits-bourgeois tous communistes, et les grands bourgeois anarchistes ou monarchistes.

On voit bien que dans ce monde à l’envers, presque tous les marxistes contemporains ont rompu le lien théorique entre la conscience de classe et l’être de classe : et il n’est pas très difficile de voir que cet idéalisme fantaisiste est plus proche du surréalisme littéraire que du léninisme rationnel.

Il faut donc que tout ce beau monde revienne à l’ABC du marxisme, notamment sur son lien entre idéologies et base de classe : les idées et les idéologies, que ce soit leur nom ou leur contenu formel, n’ont aucun sens, et ne sont pas analysables en dehors des classes réelles et effectives qui les supportent, et qui leur donnent leurs déterminations. Si toute la petite-bourgeoisie se disait demain communiste, et répétait en chœur les thèses de Marx, ce ne serait pas du communisme, car l’être de classe, qui est son âme, lui manquerait.

Vouloir socialiser les moyens de production lorsque je suis un diplômé improductif, et que je le pense en tant que diplômé improductif, ce n’est pas vouloir rationaliser la production et m’emparer de moyens de production que l’on me refuse ; c’est vouloir jouir davantage sans travailler, c’est vouloir approfondir ma séparation avec la réalité productive, et davantage exploiter le prolétaire.

C’est donc tout le contraire du communisme du prolétariat102. Ce serait la même chose pour le lumpen-prolétariat : s’il se dit communiste, c’est pour la même raison que le petit-bourgeois, c’est par haine du travail et de la production, car il partage avec lui cette même situation de classe de consommer sans produire. Il faut que les communistes arrêtent d’accourir dès qu’ils voient du rouge, et de voir des alliés indéfectibles dès que quelqu’un dit des choses qui ressemblent vaguement à ce qu’ils pourraient dire : il faut regarder le contenu de classe, qui dit quoi, et est soutenu par quelles classes dans la société, et encore plus, contre quelles classes. Tant que nous ne ferons pas ce travail de fond, les communistes seront des taureaux que des démagogues mènent à droite et à gauche avec un simple chiffon.

« Le concept de chien n’aboie pas » disait Spinoza, et celui de communisme ne socialise rien : celui qui socialise les moyens de production, c’est le prolétariat.

De même, les concepts de « travail » et de « temps libre » n’ont aucun sens concret en dehors des classes qui les défendent : lorsque la grande bourgeoisie, qui ne travaille pas de façon productive, fait l’éloge hypocrite du « travail » cela ne signifie rien d’autre pour elle que l’apologie du travail du prolétariat, qui lui est certes très profitable.

Et le « temps libre », dont la gauche actuelle fait tellement l’éloge, participe du même retournement de classe : puisqu’elle ne produit rien, sa promotion du temps libre n’est rien d’autre que la promotion de son mode de vie improductif, au détriment du prolétariat, qui ne s’y trompe pas.

Elle utilise ainsi à souhait le très beau Droit de la paresse de Paul Lafargue, mais en le falsifiant, car elle oublie de dire que Lafargue s’adressait à des gens qui travaillaient dur, les ouvriers, et produisaient : son éloge du temps libre est donc l’éloge du temps libre de ceux qui travaillent, et méritent le fruit de leur travail – pas de celui de ceux qui ne demandent qu’à consommer sans rien produire.

De façon symétrique, puisque ce sont les classes qui donnent leur contenu réel aux idéologies, si demain tous les prolétaires se disaient « fascistes » ou « d’extrême-droite » (et ils sont loin de le faire, ce n’est pas non plus un hasard, mais l’exemple montre l’absurdité de ceux qui pensent pouvoir détacher formellement classes et idéologies), alors ce ne serait pas le « fascisme » ou « l’extrême-droite » des années 30 : ni Mussolini, ni Hitler n’étaient en majorité soutenus par le prolétariat, c’est un mensonge de sociaux-démocrates et de patriciens haineux de la plèbe.

Il faut donc sortir de l’idée de définir le fascisme par un ensemble d’idées formelles, sinon on tombe dans l’idéalisme le plus vulgaire : les idées ont des forces propres, autonomes et mystérieuses, et peuvent forcer les rapports de classe réels. Si une majorité de prolétaires demandent un État fort, une politique sécuritaire et une réduction massive de l’immigration, il est évident qu’il ne s’agit pas chez eux de « fascisme », mais d’une tentative, plus ou moins maladroite, plus ou moins efficace, de se défendre contre les agressions sociales et économiques que leur infligent la petite et la grande bourgeoisie.

On peut, et on doit critiquer ses positions si elles manquent d’efficacité – comme nous le pensons de la plupart des mesures proposées par le RN, et de leur stratégie globale, qui refuse la lutte des classes (qu’on impose pourtant à leurs électeurs). Mais penser que l’on peut combattre cela par des anathèmes moraux (et quelle morale ! celle du kantisme petit-bourgeois, le niveau zéro de la morale !), et par un rapprochement fallacieux de courants historiques avec des contenus de classes totalement opposés, c’est de la pure puérilité103.

Il en va de même de ceux qui réduisent le fascisme, d’hier et d’aujourd’hui, à n’être que la désignation d’un groupe minoritaire jeté à la vindicte populaire : juifs hier, musulmans aujourd’hui. Ils font complètement abstraction des compositions de classe des deux phénomènes, et le fascisme devient donc chez eux une pure détermination formelle abstraite, qu’ils peuvent aisément manipuler pour leurs sophismes.

Ces indigénistes, puisqu’il faut bien les nommer, tentent donc de faire passer les musulmans d’aujourd’hui pour une classe martyre, afin bien sûr d’oublier les autres prolétaires, et de les tenir pour quantité négligeable, en les abandonnant aux limbes de l’épithète de « fascistes104 ».

Ils cherchent ainsi à falsifier l’essence des contradictions qui habitent actuellement la société française, en faisant passer les immigrés pour de nouveaux colonisés : en oubliant que lors de la colonisation, la bourgeoisie française est venue les asservir chez eux, par la conquête brutale et guerrière ; alors que le phénomène de l’immigration a été l’incitation par cette bourgeoisie à faire venir les masses paupérisées de ces pays en France, mais personne ne les y a forcés105. De victimes de l’impérialisme, ils en sont devenus les sujets agissants – bien que subalternes.

Dans le premier cas, ils ne pouvaient que rencontrer le soutien des prolétaires français conscients dans leur lutte contre la même bourgeoisie ; dans le second, les deux intérêts devaient forcément entrer en contradiction. Et demander au prolétariat français, malgré ses souffrances, un effort christique d’universalisme généreux, alors que rien de tel n’a jamais été demandé par les indigénistes aux prolétaires d’origine immigrée – au contraire, ils les ont toujours encouragés dans leurs penchants claniques et archaïques –, c’est vraiment le comble de la morgue et de l’hypocrisie.

Certains indigénistes recyclent par ailleurs le vieil argument maoïste (dans lequel le vieux Todd est par ailleurs étonnamment tombé, lui qui vient pourtant d’une tradition si opposée), qui voudrait que le prolétariat français blanc soit coupable, car il se serait vendu à l’impérialisme, et profiterait de ses subsides – un peu sur le modèle de la classe ouvrière anglaise du XIXe siècle dont parlaient Marx et Engels à la fin de leur vie.

Néanmoins, outre qu’il est notoire que les subventions d’État ont plus tendance à tomber dans les zones où les immigrés sont majoritaires qu’ailleurs106, tout ce beau monde n’a pas voulu remarquer que les ouvriers français, contrairement à la bourgeoisie, sont loin d’avoir gagné quoi que ce soit aux délocalisations qui ont frappé notre pays. On ne voit donc pas exactement ce qu’ont gagné au change les ouvriers français à un hypothétique « impérialisme français » : car oui, au risque de choquer nos maoïstes, l’empire colonial anglais à la fin du XIXe siècle était légèrement plus florissant que le français actuel, et permettait effectivement d’arroser l’aristocratie ouvrière. C’est plutôt notre petite-bourgeoisie qu’autre qui a tiré profit du pacte faustien signé avec les États-Unis. Dont acte les indigénistes, il faudra utiliser un autre argument pour être marxiste.

D’autant que dans leur empressement à ériger la statue du musulman contemporain martyr, les indigénistes passent tout simplement sous silence l’islamophilie historique de l’extrême-droite européenne, qui semble n’avoir jamais existé107 (il est vrai que par un accord tacite, où aucun des deux n’en parle, la droite feint également que ce passé n’ait jamais existé).

Par ailleurs, ils tairont la totale islamophilie de tout le système atlantiste : les qataris et les émiratis n’ont notoirement fait l’objet d’aucune discrimination sur ces bases. De même, le soutien atlantiste unanime à l’Arabie saoudite contre le Yémen ou l’Iran ne les a jamais beaucoup intéressés, pas plus que la création de Daesh contre les chiites via ces mêmes réseaux, au-delà de quelques protestations formelles et de sophismes pour les deux cas.

Mais à vrai dire, la totale insincérité de cette gauche s’est parfaitement révélée sur la Syrie, qui a toujours eu comme mérite de faire tomber les masques de tout le monde. La gauche, et à raison, s’est émue du soutien inconditionnel du RN à Israël, et à l’abominable génocide de Gaza. Mais sa duplicité sur le sujet a éclaté lors des massacres d’alaouites en Syrie, qui ont commencé dès décembre 2024, et ne se sont jamais arrêtés, mais qui ont connu une explosion atrocement violente, et qui n’a rien eu à envier en termes de barbarie à l’israélienne, en mars 2025. Or, quelle honte de constater que seuls la droite et le RN se sont élevés publiquement108 contre ces massacres commis par les hommes du terroriste devenu président, Al-Joulani, et que toute la gauche s’est tue, alors qu’elle avait applaudi la chute d’Assad quelques mois avant, chute qui a permis ces mêmes massacres109. Pire, lorsque LFI a tardivement publié un communiqué impersonnel après une semaine, elle a tout simplement justifié sur le fond les massacres par « l’attaque de groupes miliciens pro-Assad, soutenus par l’Iran110 », qui auraient simplement « dégénéré en massacres communautaires » ! Avec des condamnations telles, on aurait préféré le silence. Totalement isolé, seul le courageux Aymeric Caron a pris personnellement position à LFI, et sans réserves, sur les massacres d’alaouites111. Bien que lapidaire, cela déviait bien de la ligne officielle de LFI, qui aurait peur de perdre le vote musulman-sunnite en France en s’émouvant ainsi du sort de chiites, et il a donc été ignoblement attaqué par Rima Hassan quelques mois après, le critiquant pour son soutien (pourtant impeccable) à Gaza, arguant qu’il représentait bien là tous les défauts « de la gauche blanche », car il réduirait le problème au seul Netanyahou112 (ce qui est parfaitement faux et malhonnête113).

Voilà donc la vérité des indigénistes et de tout LFI (mis à part Aymeric Caron) : voir à raison le fascisme dans la politique israélienne, mais pas dans celle des djihadistes syriens au pouvoir ; trouver à raison fasciste le massacre barbare de gazaouis, mais pas celui d’alaouites ; trouver légitime de qualifier le RN de fasciste pour son soutien à Israël, mais pas LFI pour celui, de facto, à Al-Joulani et à ses soutiens (turcs, qataris, saoudiens).

Cette cécité montre bien d’ailleurs l’insincérité totale de cette gauche quand elle soutient Gaza : elle ne le fait que pour s’attirer une clientèle sunnite en France, de façon parfaitement cynique. Si ce sont des chiites qui sont victimes de l’impérialisme atlantiste, alors on peut les égorger en toute impunité comme les alaouites, ou les bombarder comme les iraniens – Iran où la gauche LFI a soutenu les manifestations parfaitement terroristes de janvier 2026114, qui visaient uniquement à activer des agents de l’extérieur pour déstabiliser le pays afin de l’envahir115. Et arguer que ce sont des choses qui n’ont rien à voir, c’est de la sophistique : Israël mène une guerre contre les Palestiniens et les pays moyen-orientaux qui refusent de se soumettre à son hégémonie, et pour ce faire, ils ont tout fait pour aider au renversement d’Assad116.

Ce ne sont donc pas deux guerres indépendantes que celles de Syrie et de Palestine, mais les deux faces du même conflit : LFI (et son cénacle d’indigénistes indigents) sont comme ceux qui en 1941 dénonçaient les atrocités nazies sur le front de l’Ouest, mais taisaient celles sur le front de l’Est117 – c’est l’inconséquence opportuniste classique de la social-démocratie. Qui est donc le vrai « fascisme » ? Vous accusez le RN, messieurs de LFI et les indigénistes, mais sur l’international, vous avez les mêmes insuffisances symétriques que lui pour ce qui concerne la lutte contre le fascisme international, celui qui veut par la force maintenir l’hégémonie de l’Empire américain et du Pétrodollar. Vous voulez un brevet d’antifascisme, mais vous avez savonné la planche à tous ceux qui ont tenté de lui barrer la route : Russie118, Iran119, Houthis120, Hezbollah121 – tout en dressant les lauriers de ceux qui s’y sont opposés : Ukraine, djihadistes en Syrie et dans tout le Moyen-Orient. Et si vous avez donné aux Palestiniens votre soutien, il ne s’agit là que d’un opportunisme électoraliste honteux, et vous avez réussi à défendre une juste cause pour de mauvaises raisons. Votre hargne plus ou moins feinte à l’égard du RN n’est que le masque de votre mauvaise conscience de n’être que la face symétrique à celui-ci du soutien au fascisme international. Et vous êtes d’autant plus coupables que lui que vous l’avez fait au nom de la morale, des bonnes intentions, et des opprimés, sans avoir le courage d’assumer le cynisme de votre position.

On comprendra donc bien que si le fascisme mondial qui défend le Pétrodollar est bien à l’offensive, la France, comme pays périphérique et brisé, ne trouve en son sein aucune force capable pour l’instant de porter intégralement ce fascisme. Mais le concept n’est pas pour autant ineffectif, car c’est la société toute entière qui est devenue porteuse de cette potentialité : le RN en soutenant les génocidaires israéliens, LFI en soutenant les barbus ludiques égorgeurs d’alaouites, et les macronistes qui sont contents car de toutes façons, ils soutiennent les égorgeurs des deux camps – les trois se retrouvant dans le soutien plus ou moins grand aux bandéristes ukrainiens122.

LFI ajoute à cela un ethos de « frustré revanchard », qui transparaît dans leur volonté de « jouir sans entrave », et dans leur façon éhontée de mettre en scène une parodie de fête à chaque manifestation – volonté qui sonne faux, car sans le sérieux et la discipline, le plaisir se retourne en son contraire, et l’hédonisme devient puritain : en voulant attraper la vie, ils ont attrapé la mort – et ce nihilisme de frustrés revanchards trahit leur pulsion fasciste aux yeux des masses.

Pour le reste cependant, il faut en revenir à G. Dimitrov : c’est la grande bourgeoisie qui est la plus capable, surtout en ces temps de grave ébranlement du socle de sa domination, de réaliser intégralement le fascisme, à savoir, l’usage systématique de méthodes terroristes pour asseoir sa domination. La classe qui en est le moins capable, et qui peut le plus freiner ces tendances, même si elle peut être ponctuellement aveuglée, comme c’est le cas de sa position sur Gaza123, c’est le prolétariat.

Et celle qui oscille entre les deux, et qui pour cette raison, comme le disait Machiavel, est la pire, c’est la petite-bourgeoisie : le mal absolu n’arrive pas tellement dans le monde à cause de ceux qui sont parfaitement bons, ni même de ceux qui sont parfaitement mauvais, car on sait s’en prémunir, mais de ceux qui, n’étant ni l’un, ni l’autre, oscillent entre les deux extrêmes, et de par cette imprévisibilité, causent le plus de dommages124.

Les communistes doivent donc repartir d’une analyse totale du fascisme international actuel, pour en comprendre les causes, et les risques réels, sans projeter sur des épouvantails commodes, mais vides. Et pour cela, il faut reprendre encore et toujours l’analyse du fascisme classique, car beaucoup introduisent aujourd’hui en sous-main des interprétations gauchistes125 et sociales-démocrates126 du fascisme.

Le fascisme historique fut une réaction de la bourgeoisie face à la crise de la démocratie classique. Cette forme de démocratie ne fut pas un vain mot, mais une réalité historique, qui n’était bien entendu pas la démocratie parfaite et idéale – qui n’a de toute façon jamais existé. Au XIXe siècle, lorsque la bourgeoisie anglaise et française a pu imposer sa domination127, avec assez peu de partage avec l’aristocratie en réalité128, elle a créé le modèle classique de la démocratie libérale, qui hante encore nos imaginaires, car ses bases matérielles ont cessé depuis longtemps, mais pas sa force d’attraction.

La démocratie libérale classique a émergé autour de 1832129-1884130 en Angleterre, et vers 1848131 en France, avec la fin, progressive dans un cas, radicale dans l’autre, du suffrage censitaire, et l’émergence du suffrage universel masculin. Ce fut la grande période de constitution dans ces deux pays de partis et de syndicats132 puissants, et la véritable intervention des masses au quotidien dans la vie politique. Or, et c’est le grand mérite d’E. Todd de l’avoir vu, la base matérielle de cette démocratie libérale classique a été l’alphabétisation des masses.

La France et l’Angleterre sont toutes deux entrées en grande convulsion et ont connu leurs révolutions respectives quand la proportion d’alphabétisés est grosso modo passée au-dessus de 50 % de la population masculine, vers 1640 pour l’une, et 1790 pour l’autre133. Mais si cela a lancé la lutte démocratique, dans les deux cas, il ne l’a pas immédiatement achevée : ces deux dates marquent seulement le début du suffrage censitaire, donc une démocratie patricienne, sans parler des restaurations qui ont ensuite eu lieu.

Mais le processus était lancé, et irréversible : autour de 80 % d’hommes alphabétisés, le suffrage devient presque automatiquement universel – 1851 en France, vers 1870 pour l’Angleterre. Une fois que tout le monde sait lire et écrire, il s’installe entre les citoyens un sentiment relatif d’égalité, et rien ne peut vraiment justifier l’exclusion politique radicale de ces égaux relatifs.

Mais bien sûr, et E. Todd l’a encore noté, cela ne traduit pas un sentiment d’égalité absolu : dans la démocratie libérale classique, les hommes sont presque tous alphabétisés, mais la proportion de ceux qui ont une éducation supérieure est infime134. Il y a donc une bourgeoisie, extrêmement restreinte (moins de 1 % de la population au grand maximum, même en incluant leurs épouses), très cultivée, et qui dirige l’essentiel de la vie politique en dehors du mouvement ouvrier, et qui a un sentiment certain de sa supériorité sur les masses, alphabétisées, mais sans éducation supérieure. Cette grande bourgeoisie diplômée forme cependant un cercle extrêmement restreint dans la société, et le sait : elle n’a absolument pas les moyens d’ignorer la vie et les velléités des masses. Elle ne forme donc pas totalement un monde à part (comment, en étant aussi peu nombreux ?), et ses membres sont donc forcés d’être en contact quotidien avec les masses laborieuses (ne serait-ce que leurs domestiques, voire leurs ouvriers). C’est le schéma de la société idéale de la démocratie libérale, et qui va durer, en gros, jusqu’à la Première Guerre mondiale : les élites bourgeoises diplômées dirigent totalement la société, mais elles ne peuvent pas entièrement forcer les masses à faire ce qu’elles veulent contre leur gré – leur pouvoir de coercition a une limite objective, qu’elles ne franchissent jamais, et qu’elles ne peuvent franchir.

C’est la période où elles doivent faire des concessions au discours social (radicaux-socialistes en France et travaillistes en Angleterre), présenter la colonisation comme une opportunité pour les prolétaires européens (pensons à Victor Hugo, ou à la passe d’armes entre Jules Ferry et Clemenceau sur le sujet), et déguiser l’impérialisme chauvin et belliciste en patriotisme (Première Guerre mondiale, Union sacrée).

La Première Guerre mondiale, en réalisant de façon effective les contradictions de l’impérialisme de cette époque, va mettre fin à ce schéma : les masses ne veulent plus consentir, la guerre doit s’arrêter. C’est le moment de la révolution bolchevique, des grandes mutineries, et de l’agitation sociale très intense qui a suivi au début de l’entre-deux-guerres. La bourgeoisie classique doit donc inventer une nouvelle façon de gouverner des masses, sans leur consentement : c’est l’invention du fascisme classique, et du nazisme.

L’idée est d’utiliser des moyens terroristes pour forcer politiquement la main aux masses, ce qui était impossible sur le long terme avant : la chose était seulement ponctuelle, comme la répression de la Commune. Le fascisme historique a donc marqué un saut qualitatif dans la domination bourgeoise, et a signé en réalité la fin de la démocratie libérale classique, avec son impossibilité d’ignorer absolument les masses. Le fascisme a cependant plus été réintégré au capitalisme traditionnel dans l’après-guerre que vaincu, et il en est devenu l’inconscient refoulé.

Cela s’est fait au prix d’une fausse démocratisation de l’enseignement supérieur, qui a créé un nouveau type de démocratie bourgeoise, que l’on nomme ainsi plus par paresse que par raison – un peu comme les anciens Romains appelaient encore Respublica ce que nous nommons « l’Empire ». Cette nouvelle démocratie bourgeoise, que Clouscard a nommée « libéralisme-libertaire », est libérale sur le plan économique, et libertaire sur le plan des mœurs : tout pour l’individu atomisé et pathologique, rien pour l’État et le collectif. Quand ces nouvelles couches moyennes forment 20 % d’une classe d’âge au bac, elles peuvent faire leur Mai 68135, ce « 14 Juillet des couches moyennes » comme disait Clouscard. Après cela, la démocratie classique devient un fantôme, et un mot vide : les diplômés sont suffisamment nombreux pour faire totalement sécession, et créer un monde à part où ils peuvent de plus en plus ignorer les masses de non-diplômés, et créer un véritable racisme social envers eux. Et à partir de ce moment-là, le fascisme historique devient donc inutile, puisqu’on peut désormais tout imposer aux masses non-diplômées. A quoi bon désormais utiliser le terrorisme contre elles, puisqu’elles se retrouvent dépouillées de tous les moyens d’action et de résistance politique qu’avait mis en place la démocratie libérale classique (partis, syndicats), par la faute de la petite-bourgeoisie intellectuelle qui s’est intégralement vendue et qui les prive dorénavant de tout moyen d’expression ? – c’est la grande séquence qui commence à partir de Giscard et Mitterrand en France. On peut promettre n’importe quoi aux masses, et une fois élu, faire totalement l’inverse (le tournant de la rigueur) sans en avoir cure, car les masses ne peuvent plus rien dire. On peut dissoudre la souveraineté nationale, détruire l’appareil productif et l’industrie, qu’importe : le flanc est enfoncé, on peut pousser l’avantage ad libitum. L’évolution du nombre de diplômés et de bacheliers suit son cours (et peu importe le niveau intellectuel réel, l’important est de créer une caste), et lorsqu’on atteint 75 % d’une classe d’âge au bac (2012 en France), on peut faire voter le mariage homo, et basculer vers le nihilisme et « l’état anthropologique zéro 136». Dans ces conditions, le fascisme historique a perdu toute fonction : on arrive à produire les mêmes effets que lui (pas de résistance des masses à la bourgeoisie), mais sans ses moyens terroristes (on a juste besoin de produire des masses de diplômés) – le terrorisme devient essentiellement intellectuel dans les pays occidentaux, et physique dans les pays qui voudraient résister à l’impérialisme (Yougoslavie, Irak, Libye, Syrie, Yémen, Palestine…). C’est le modèle libéral-libertaire classique, où le fascisme devient sans objet propre, et n’a donc pas pointé le bout de son nez : l’antifascisme y a donc été essentiellement un « théâtre137 ».

La crise extrêmement grave de ce modèle, et que les guerres commencées en 2022 et 2023 ont portée à son paroxysme, change cependant la donne, et c’est ce que nous avions sous-estimé en 2024, le phénomène étant trop récent. L’Ukraine et Israël ont donné à l’impérialisme un nouveau modèle possible de fascisme, en emmenant leurs masses droit dans le mur : démographique et immédiat pour l’Ukraine138, politique pour Israël, pour qui sa survie dans la région devient de plus en plus hypothétique. Le modèle séducteur libéral-libertaire ne fonctionne plus, il faut de la coercition, partout, tout le temps, même à l’intérieur139. Ce reboot du fascisme a la même définition de classe que Dimitrov avait donnée à l’historique : moyens terroristes de la bourgeoisie financière pour maintenir sa domination, car l’ancienne méthode ne fonctionne plus. Sauf que cette ancienne méthode n’est plus celle des années 30 (devoir tenir compte des masses), mais celle qui condamnait à choyer les diplômés pour les faire vivre dans un paradis artificiel improductif. Et surtout, le but de ce nouveau fascisme est différent dans sa nature, car il vise, non pas à faire avancer des impérialismes émergents comme dans les années 1930 (Allemagne, Japon)140, mais à sauver l’impérialisme américain, et à maintenir l’hégémonie du Pétrodollar. Le risque fasciste est donc maximal dans les pays qui voudront entamer cette lutte désespérée, et sauver ce monde qui sombre. Il est cependant à noter que pour l’instant, ce reboot du fascisme n’est pour l’instant que l’initiative isolée de deux pays satellites des États-Unis, et dont la vigueur a probablement surpris même au plus haut sommet du Pentagone et de Washington141, et est advenu dans deux sociétés depuis longtemps militarisées. Ceci limite pour l’instant grandement ses risques d’extension, et il est plutôt à parier qu’il soit mort-né : le fascisme impliquerait un projet, un minimum de planification, que le libéralisme-libertaire a rendu impossible partout, et ce besoin objectif de fascisme aux États-Unis risque donc fortement de buter sur cette contradiction fondamentale, au moins pendant longtemps. Le risque actuel de propagation du fascisme est donc plutôt faible, même aux États-Unis (malgré leur besoin), bien que l’Ukraine et Israël aient ouvert la voie. Les pays asiatiques pro-USA (Japon, Taïwan, Corée du Sud) pourraient éventuellement y prendre part en cas de confrontation avec la Chine, même si la crise actuelle de l’industrie de défense américaine et leur anthropologie confucéenne risquent de compliquer le passage au stade nihiliste absolu de type ukrainien et israélien142.

Or, sur ce chemin, l’Europe a été abandonnée par les Américains143 (qui ne l’ont pas encore fait pour Israël, et qui n’arrivent pas à le faire avec l’Ukraine), ce qui renforce encore plus l’absence de vrai risque fasciste pour eux. Les pays européens, qui vont donc avoir de moins en moins intérêt à l’hégémonie américaine puisque celle-ci ne veut plus d’eux comme valets – ils coûtent trop cher et sont inutiles –, sont donc les moins susceptibles de tomber dans ce nouveau fascisme, qui ne les concerne plus vraiment. Le seul risque à la rigueur, et encore, à long terme et avec beaucoup de médiations, consiste dans le seul pays européen qui a encore un appareil productif national important : l’Allemagne, qui pourrait voir sa planche de salut face au retrait américain dans la résurrection de son fascisme. Ce fascisme, outre les défis démographiques de l’Allemagne, aurait d’ailleurs une physionomie un peu étrange, car la seule façon de ressusciter l’industrie allemande pour faire un réarmement sérieux, c’est de rétablir les liens économiques avec la Russie. C’est ce que propose l’AFD, qui se donne les moyens du réarmement, mais du coup élimine la cible naturelle immédiate de cet éventuel fascisme allemand. Les autres partis allemands veulent effectivement la guerre avec la Russie, mais n’ont du coup pas les moyens de ce réarmement. Le risque du fascisme allemand de l’AFD est donc possible, mais il est là où personne ne veut le voir : si l’AFD réarme l’Allemagne en se réconciliant avec la Russie, sa seule cible logique (car on ne s’arme pas pour le plaisir), serait alors la France. Mais on voit bien que cela nécessiterait de nombreux développements, et ses obstacles seraient innombrables.

Déjà faible dans les autres pays, le risque de ce fascisme de s’implanter en France est presque nul, comme il est facile de le déduire de ce qui précède : nous sommes lâchés par les Américains, nous n’irons donc pas mourir pour le Pétrodollar144 ; nous n’avons plus d’industrie, ni d’appareil productif, surtout comparé à l’Allemagne – il n’y a donc aucun impérialisme national à ressusciter, et ses moyens réels seraient proches de zéro : ce qui exclut donc toute vraie possibilité de fascisme145. Dans ce schéma, le RN est aussi éloigné que les autres de toute possibilité de ce genre, et projeter ses craintes sur lui est donc un peu illusoire. On arrive donc à résoudre, par tout ce que nous avons dit, la quadrature du cercle du fascisme en France, à la fois omniprésent et absent : il est omniprésent dans les discours et les imaginaires, car la pulsion fasciste traverse toute la société française, toutes ses classes et tous les partis, et concrétise bien cette pulsion de mort que nous avons diagnostiquée comme seule capable d’unir aujourd’hui tous les partis ; mais il est absent car il n’a pas d’objet propre, et ne peut se concaténer dans aucun projet concret. Il est donc un fantasme au sens freudien : il est un désir inconscient de toute la société française dans son intégralité, mais dont la réalisation est non seulement impossible, mais même – c’est l’apport décisif de Lacan – tournerait au cauchemar. Le fantasme de fascisme français est là pour structurer, par sa non-réalisation, tout le psychisme national, et nous consoler, un peu, de notre impuissance146. Plus on le craint, plus on montre par là de désir pour l’existence de ce risque, car au moins, il nous prouverait que la France a encore des capacités productives, une classe ouvrière puissante, et un mot à dire dans l’Histoire. Malheureusement, ce n’est pas le cas, et il faut faire le deuil de ce fantasme.

5) « Mélenchon, mon amour » : un leader minimo pour les gouverner tous ?

On comprend dans ces circonstances que le soutien apporté à Jean-Luc Mélenchon pour 2027 par la majeure partie de la gauche radicale au nom de l’antifascisme relève d’un contresens sans nom.

L’événement qui a en effet marqué la gauche ces deux dernières années, c’est le divorce apparent entre la gauche pro-Mélenchon (en gros, LFI, et ses satellites groupusculaires) et la gauche anti-Mélenchon (le PS, le PCF, et EELV – qui sont souvent hésitants par peur de perdre trop de postes). La NUPES de 2022, et le NFP de 2024, que nous avions analysés à l’époque, en tant qu’alliances électoralistes, ont donc fait leur temps. Toujours plus à l’aise dans l’élection présidentielle, Mélenchon s’est lancé tôt, et n’aura pas trop de mal à briller à gauche, tant ce mâle dominant à dos argenté est seul sur son trône en la matière. La gauche PS menée par Glucksmann s’est illusionnée sur sa capacité à le contrer (gonflée à l’hélium par des résultats toujours artificiels aux européennes, qui mobilisent peu les classes populaires), et ces illusions ont fait long feu, et se sont déjà déchirées, alors même que la campagne a à peine commencé. Dans les sondages les plus récents, Glucksmann plafonne au mieux à 10-11 %, tandis que Mélenchon surperforme déjà à 17-18 %147, très loin de 2017 et 2022 à la même période de la campagne148.

Pour analyser correctement ces chiffres, et pouvoir estimer leur évolution, il faut se pencher sur la structure de classe de l’électorat LFI. En 2022, le vote pour Jean-Luc Mélenchon était très homogène socialement chez les actifs : 27 % chez les cadres, professions intermédiaires et employés, 25 % chez les ouvriers, et 13 % chez les retraités – pour une moyenne de 22 %149. En 2024, le vote du NFP se décomposait ainsi : 34 % des cadres avaient voté pour eux, 35 % des professions intermédiaires, 30 % des employés, 21 % des ouvriers, 20 % des retraités – pour un résultat moyen de 28,1 %150. En septembre 2026, la prévision de vote pour Jean-Luc Mélenchon pour 2027 était la suivante : 30 % chez les cadres, 22 % chez les professions intermédiaires, 26 % chez les employés, 24 % chez les ouvriers et 7 % chez les retraités – pour un résultat moyen de 19 %151.

Autant l’écart à l’intérieur du vote des actifs salariés était formellement très faible en 2022, autant il est apparu avec le NFP, et ne s’est pas résorbé. En 2026, Mélenchon est d’abord le candidat des cadres, et aussi dans une moindre mesure des employés et des professions intermédiaires. Son résultat chez les ouvriers n’est pas déshonorant en soi, mais (i) il est très loin de celui de Marine Le Pen (deux fois moins !), et (ii) il est en grande partie en trompe-l’œil, car il bénéficie de deux votes captifs : les ouvriers issus de l’immigration qui s’imaginent qu’ils n’ont pas d’autre choix que de voter pour lui, et ceux qui restent investis dans des fonctions traditionnelles du mouvement ouvrier (partis, syndicats de gauche) qui eux aussi s’imaginent qu’ils n’ont plus vraiment le choix. Ce quart des ouvriers n’est donc pas tellement un grand score en soi, quand on a une position si privilégiée sur le marché symbolique électoral qu’elle vous assure le vote quasi-intégral de ces deux électorats prisonniers, et que l’on terrorise avec un danger « fasciste ». Si Mélenchon incarnait vraiment la possibilité d’une politique sociale progressiste, et un vrai rempart anti-fasciste, ses scores dans la classe ouvrière seraient bien plus élevés. L’électorat est donc divers, mais cette « diversité » penche toujours du même côté : celui des couches moyennes diplômées, qui constituent la quasi-totalité des cadres et des militants de LFI152. Cette forma mentis donne à LFI son style, et son essence de classe : le programme ne va jamais au-delà de la social-démocratie la plus plate (le plan est en gros de demander à la finance internationale d’ouvrir le chéquier pour nous payer toutes les dépenses sociales du monde, et sans rien produire), agrémentée à souhait de gauchisme absurde (indigénisme, « politique de l’amitié ») ; quant à l’esthétique, elle semble avoir tenu la gageure de ne pas être autre chose qu’une insupportable image libérale-libertaire, prisonnière de l’idéologie du désir, toujours ludique, libidinale, et marginale – bref, le repoussoir absolu pour les classes sérieuses et laborieuses ; et les immigrés sérieux doivent souvent se faire violence pour ne pas trouver absolument insupportable cette imagerie. Dans ces conditions, parler de production et de discipline ouvrière relève de la farce, et chacun le prend d’ailleurs comme tel.

Jean-Luc Mélenchon aura donc fait le pari, de plus en plus assumé depuis 2017, de faire des couches moyennes diplômées déclassées sa base sociale de classe, en lui adjoignant comme force d’appoint le prolétariat et le lumpen-prolétariat immigrés153. L’évolution politique en est le pur reflet : de stratégie formellement souverainiste et patriote en 2017 (« plan A, plan B »), il est passé à l’intersectionnalité en 2022 (« un milliard contre les féminicides » comme première mesure de sa profession de foi), il aura basculé de plus en plus dans l’indigénisme en vue de 2027 (« vous tout blanc, tout moche154 »). La fuite en avant gauchiste est donc évidente, et elle explique d’ailleurs sa progression électorale continue : il a misé sur une classe sociale en extension, que la crise du capitalisme libéral-libertaire fait grandir de jour en jour, et rend de plus en plus désespérée. La massification du diplôme a en effet provoqué sa dévalorisation, rendant la reproduction de cette couche sociale difficile, et plus pauvre à chaque génération. La contradiction entre croissance de cette couche improductive et atrophie sans cesse grandissante de l’appareil productif a rendu la situation qui prévalait depuis l’après-guerre totalement intenable : il y a trop de privilégiés à entretenir, plus assez de bras et d’usines pour le faire, et les pays périphériques exploités renâclent de plus en plus à être l’atelier ascétique du monde, c’est-à-dire des producteurs qui ne consomment rien.

On voit donc que les résultats de Mélenchon sont parfaitement logiques, qu’ils s’appuient sur des causes infrastructurelles extrêmement profondes, et que loin de devoir s’inverser, sa progression devrait encore se poursuivre – sauf retournement incroyable et improbable de la situation. Vu l’effondrement des candidats macronistes, il a donc de très fortes chances d’être présent au second tour, et en toute vraisemblance, face à Marine Le Pen.

Il se produira alors le combat dont la gauche a toujours rêvé, et dont il faut déjà en analyser les enjeux, car tous les éléments du drame à venir sont déjà sous nos yeux. La gauche en effet, depuis que le RN a conquis une bonne partie, puis l’hégémonie sur la classe ouvrière, a toujours rêvé d’aller l’affronter en face à face sur ce terrain. La chose s’était rarement bien passée (pensons au sketch d’Hénin-Beaumont de 2012)155, mais comme l’humiliation était locale, on avait pu l’oublier. La puissance du macronisme depuis 2017 était telle qu’elle avait interdit cette confrontation au niveau national. Le but affiché de la gauche en 2017, puis en 2022, était d’ailleurs de devancer au premier tour Marine Le Pen, afin d’avoir le privilège de pouvoir affronter E. Macron, candidat ouvert de la bourgeoisie, et peut-être espérer ramener au deuxième tour les ouvriers sur un vote de gauche, face à un Macron honni. Si la stratégie pouvait faire illusion en 2017, en 2022, elle avait clairement vécu, tant était devenu évident le caractère insupportablement petit-bourgeois de cette formation. Mais Macron étant encore trop haut, on pouvait alors seulement espérer ravir la deuxième place au RN. En vain, puisque la couche sociale qui voulait tant y arriver était trop isolée pour le faire, et les classes populaires étaient trop déterminées et regroupées autour du RN pour que cela se produise. En tout cas, l’objectif d’aller chercher les ouvriers qui étaient allés au RN n’était pas encore ouvertement abandonné, et cela a servi à beaucoup de groupes de gauche d’alibi pour soutenir Mélenchon.

Seulement, pour la première fois depuis 2017, le macronisme s’est totalement effondré, et la chance de parvenir au deuxième tour s’est concrétisée pour la première fois sérieusement ; mais non pas en prenant la place du RN, mais du candidat macroniste. Or, ce simple changement de situation change toute la logique affichée, et en révèle la vraie nature, qu’elle couvait depuis le début. L’idée n’est plus de faire un bloc assez grand pour passer devant le RN, et lui ravir ensuite son électorat populaire ; non, elle est de passer devant le candidat macroniste (de la bourgeoisie), pour aller affronter le RN, candidat des classes populaires. Et là, il faut poser la question qui fâche, et que personne ne veut poser à gauche : pour ensuite faire quoi ? Espérer un miracle, et qu’entre les deux tours, les classes populaires se mettent à changer leur vote, et votent pour Mélenchon ? Ou bien finalement, reconnaître que tout ceci n’est qu’un malentendu, que le RN est le parti des classes populaires, et accepter de perdre, ou se retirer en conséquence ? Bien évidemment que ce n’est pas cela. Il ne restera alors qu’une seule solution logique, mais que nieront aujourd’hui tous les mélenchonistes sur leurs grands dieux : aller chercher les voix des macronistes, donc de la bourgeoisie, pour faire le meilleur score possible. Et qu’on ne vienne pas nier ce fait profond, il est dans la logique des classes sociales : Mélenchon aura fait le plein auprès de la petite-bourgeoisie déclassée au premier tour, Marine Le Pen des ouvriers et des employés, et le candidat macroniste de la grande bourgeoisie et de la petite-bourgeoisie encore en place. Pour progresser, il faudra aller chercher ces derniers, et avec quels arguments ? Réponse : ceux du macronisme, et de la grande bourgeoisie – libéralisme-libertaire, européisme, atlantisme, idéologie du désir. Aller au combat contre le RN avec cette configuration de classe, c’est s’assurer de devenir le champion de la grande bourgeoisie – et pas forcément à son corps défendant. Et s’imaginer qu’on peut, on ne sait trop par quel miracle, faire changer d’avis en 6 mois les classes populaires qui votent RN depuis 15 ans, en faisant ce qu’on a toujours fait, et qui n’a jamais marché (du gauchisme lib-lib), c’est une pure illusion. Que tant de communistes et de marxistes se voilent la face sur ces faits profonds est plus que regrettable.

Mais dans le fond, cette situation, qui semble hérétique énoncée ainsi, est beaucoup moins étonnante qu’elle ne le paraît. Ramenés à leur logique élémentaire la plus profonde, les électeurs de Macron furent historiquement le grand transfert de l’électorat d’un PS finissant vers leur dernière planche de salut – autrement dit, la petite-bourgeoisie de gauche mitterrandienne. Et l’électorat de Mélenchon fut celui de la petite-bourgeoisie déclassée, car plus jeune, et arrivée plus tard dans un monde déjà trop vieux pour elle. L’électorat LFI est l’enfant spirituel de la Mitterrandie, et les macronistes actuels en sont donc les parents, vieillis, et embourgeoisés. Les jeunes mélenchonistes en veulent à leurs vieux parents macronistes de ne pas avoir pu vivre la même vie qu’eux, de ne pas avoir pu eux aussi jouir sans entrave. La lutte entre Mélenchon et Macron fut donc une âpre querelle de famille entre les fils et les pères de Mitterrand. Dans ce jeu familial, véritable drame tourguenevien, l’électorat populaire du RN fut toujours l’intrus, et le trouble-fête. La gauche a glosé durant des années sur le prétendu fascisme du RN, sur le fait qu’au moment de l’affrontement final la grande bourgeoisie choisira le RN contre Mélenchon, comme elle l’a fait en 1933 et en 1936 (« Plutôt Hitler que le Front populaire ! »). Las, la logique sociale a le cuir solide : les pères macronistes iront reconnaître leurs fils mélenchonistes, et le drame familial se terminera dans une jolie maison de campagne, comme Mai 68, et sans les gueux pour troubler la fête. Qui pourrait vraiment penser qu’au moment crucial, les parents de la petite-bourgeoisie déclassée préféreront voter comme les ouvriers, plutôt que comme leurs enfants ? Le pire, c’est qu’ils l’ont déjà fait en 2024, et toute la gauche l’a tu, car cela trahissait leur secret de classe le plus honteux : lors des 53 duels LFI/RN des dernières législatives, la quasi-totalité des macronistes ont voté LFI contre le RN156. Si Mélenchon se retrouve face à face à Marine Le Pen en mai prochain, il y a fort à parier que la même situation se reproduise à l’échelle nationale, et toute la grande bourgeoisie volera à son secours : elle préférera sans hésiter ce vieux mitterrandien roublard, qui sait manipuler les foules comme personne, et qui saura ménager leurs intérêts, à l’aventure imprévisible avec cette candidate élue par les « sans-dents », dont nul ne peut assurer à l’avance qu’elle sera domptée, ou qu’elle saura les calmer157. Les sondages actuels qui donnent donc Mélenchon perdant à 30 % au second tour face à Marine Le Pen sont donc totalement faux : ils mesurent juste que les électeurs macronistes n’ont pas encore pris conscience de cette nécessité de classe. Mélenchon, qui perdra cependant probablement car le discrédit de la grande et petite bourgeoisies est trop grand, fera cependant un score bien plus grand que celui qui lui est actuellement prédit, une fois venus ces renforts de dernière minute, téléphonés depuis longtemps. L’entre-deux-tours de 2027 s’annonce donc comme la réplique inversée de celui de 2024 : ce ne sera pas le NFP qui viendra au secours des macronistes, mais ces derniers qui viendront appuyer Mélenchon – et dans les deux cas, toujours contre le RN et son électorat. Mélenchon le sait probablement, et s’il ne compte pas non plus gagner (il ne faut pas pousser le pied-noir dans le méchoui !), il sait qu’avec un tel coup (faire 40, voire 45%), il pourra s’imposer pour longtemps comme opposant numéro un au RN, et jouir pour ses vieux jours d’un prestige symbolique comme il en a toujours rêvé, lui, l’ancien sénateur socialiste de seconde zone, snobé et brimé par ses pairs. Il aura eu sa revanche sur eux, et pourra tirer le rideau sans regret après ce beau finish crépusculaire. Pour les autres qui l’auront suivi, ce sera leur problème : ils sont jeunes, ils n’ont rien appris auprès de lui en 15 ans – « après moi le déluge ! » sera le dernier mot de Mélenchon à leur égard.

Cette logique de classe est d’ailleurs parfaitement évidente, et la grande bourgeoisie a envoyé le banquier Matthieu Pigasse en éclaireur, afin de soigner sa relation avec LFI. Celle-ci n’a d’ailleurs pas rechigné à l’inviter à son université d’été, et à faire part d’une complicité obscène158. Quand on sait que ce sinistre personnage a été mandaté par Washington pour accomplir la basse besogne de restructurer la dette vénézuélienne en mai dernier159, avec toute la souffrance que cela va impliquer pour le peuple vénézuélien (demandez aux Grecs !), on ne peut qu’avoir la nausée en entendant leurs grandes leçons moralisatrices sur l’internationalisme et l’antifascisme. Pigasse est bien plus fasciste que tout le RN réuni par le mal concret qu’il fera aux Vénézuéliens : et que les docteurs en marxisme viennent démontrer le contraire. Cette même gauche qui n’a que l’exemple de Bolloré pour prétendre que les oligarques soutiennent le RN160 fait l’aveugle devant le soutien logistique éhonté que Pigasse offre à LFI, et à toute cette couche sociale, via Radio Nova. Rachetée en 2015 par Pigasse, celle-ci est devenue à partir de 2024 le point de ralliement culturel de toute cette petite-bourgeoisie diplômée et déclassée, après le ménage fait à France Inter. Ce basculement a d’ailleurs coïncidé avec la formation du NFP, et a entamé une mutation profonde au sein de cette classe : de classe en soi qu’elle était, elle est devenue en 2024, avec le NFP et Radio Nova, une classe pour soi, pleinement consciente d’elle-même et de ses prétentions. D’où son inflation hystérique et délirante depuis 2024, et sa certitude d’être dans son bon droit, sans jamais douter d’elle-même. Ses bases sociales sont pourtant fragiles, et elles vacillent devant l’ébranlement du monde qui est en cours. D’où sa fuite en avant, la négation de la réalité qui la caractérise, et son refus d’analyser quoi que ce soit en termes de classes sociales. Elle ira donc à sa perte, mais pas avant d’avoir lié son destin à celui de la grande bourgeoisie française, et de l’entraîner avec elle. Elle fut l’enfant que cette dernière enfanta en Mai 68 pour tuer le communisme, mais le monstre a désormais grandi, et, incontrôlable, il va dévorer son créateur sous nos yeux – et personne ne les pleurera, ni l’un, ni l’autre.

Les enjeux de 2027 sont donc désormais clairs : il faut faire sauter le verrou Macron, qui est le dernier barrage institutionnel de la bourgeoisie avant que sa crise ne parvienne à son sommet. Et sur ce chemin, ce n’est pas la gauche petite-bourgeoise hystérique et déclassée qui parviendra à le faire, car son seul intérêt est de faire durer ce monde de la grande-bourgeoisie libérale-libertaire pour l’éternité – en vain. Si on achevait bien les chevaux dans le temps, il est désormais grand temps d’achever les libéraux-libertaires finissants, épuisés d’avoir trop dansé sans se reposer, et d’avoir fait suer sang et eau les autres pour cela. Le monde pensé en 1944-45 pour remplacer l’ordre nazi est en train de sombrer corps et âme. Et cette fois-là, il n’y aura pas de roue de secours toute indiquée pour la bourgeoisie, pas d’Américains pour remplacer les Allemands. Ce qui viendra après, il faudra alors le définir, mais l’urgence politique actuelle est celle-là : avant de refaire de la politique, il faut d’abord rouvrir les possibles, et rendre à celle-ci ses conditions d’existence. L’anarchie est déjà là, il s’agira donc de ne pas être pusillanime lorsqu’elle se matérialisera pleinement et entièrement. Ses formes concrètes sont confuses, et difficiles à prévoir, mais elle ne prendra pas chez nous la forme d’un fascisme que tant redoutent. Soit ceux qui auront réussi à faire sauter le verrou Macron parviendront à sortir de la crise par le haut, et à trouver une solution ; soit cette crise et cette anarchie s’approfondiront, et ce sera à d’autres de le faire. Et cette solution, nous la connaissons : c’est la reprise en main de la nation et de sa souveraineté par le grand État rationnel et jacobin de Richelieu et Robespierre que nous évoquions en début d’article : reconstruire un appareil productif et une éducation dignes de ce nom, affronter nos défis démographiques, sortir du piège des européistes et des atlantistes, et le faire en s’appuyant encore et toujours sur la seule classe révolutionnaire de notre temps – le prolétariat, dans sa totalité. Nous aurons donc soit notre Richelieu, qui matera rapidement notre anarchie féodale, soit plus tard notre Dioclétien, qui avait mis fin à Rome à la période dite de « l’anarchie militaire ». Mais autant le dire d’emblée : les Richelieu valent mieux ici que les Dioclétien – même si nous aurons peut-être un jour besoin d’eux malheureusement.

En 1566, le célèbre peintre vénitien, le Tintoret, acheva sa célèbre toile, intitulée « l’enlèvement du corps de Saint Marc », le saint patron de Venise. Cette toile, partiellement endommagée, représente les aventures du corps de Saint Marc après sa mort. D’après la légende, les païens avaient tué Saint Marc, et avaient décidé de brûler le corps, afin de se débarrasser des dernières traces de leurs méfaits. Mais un violent orage éclata alors, et la grêle et les éclairs les empêchèrent de mener à bien leur projet. Ils se dispersèrent donc de peur, laissant le corps de Saint Marc exposé à l’air libre. Mais celui-ci ne se putréfia pas, et se conserva intact et immaculé. Les chrétiens, qui étaient restés cachés, sortirent donc, afin de porter le corps de Marc à l’église, et l’enterrer avec dignité. La Légende dorée ne dit pas si Marc ressuscita ensuite, mais son corps accomplit néanmoins de nombreux miracles, rapporte le souvenir populaire.

On l’aura compris, ce tableau du Tintoret, c’est la situation du communisme de notre temps : les libéraux-libertaires, sous les traits des païens, l’ont tué sans pitié, et ont pensé vivre heureux et en paix après l’avoir fait, voulant même brûler son cadavre pour s’en débarrasser. Mais le cadavre de l’URSS, comme celui de Marc, est resté impeccable et immaculé, et n’a pas pourri. L’orage de la crise finale de l’impérialisme américain a empêché les libéraux-libertaires de mener à bien leur projet de le brûler. Et alors, seuls quelques communistes fidèles sont sortis pour le transporter, et lui rendre un dernier hommage dans son ultime demeure, afin qu’il ressuscite un jour. Certains eurent peur de l’orage, comme le chameau que peint le Tintoret, et ont douté du miracle, et ils ont même fait trébucher le chamelier sur le chemin du Parti. Mais les fidèles ont tenu bon, et n’ont pas douté, car ils savaient, non par la foi mais par la raison, que le monde nouveau arrivait – sans païens, ni libéraux-libertaires, et où le corps resplendissant et glorieux de l’URSS rayonnerait de nouveau sur l’humanité.

1 https://grosrougequitache.fr/le-temps-de-la-clarification-chroniques-dune-anarchie-annoncee/

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