Les nouveaux capitalistes

Le concept de « capitalisation des postes » désigne l’idée que les positions administratives , surtout les hautes, ne sont pas de simples fonctions de service public, mais des actifs capitalisables : elles génèrent un flux de rentes (salaire + privilèges + pension + capital social/symbolique) qui s’accumule, se transmet parfois et se valorise comme un capital, souvent au détriment des contribuables .

Il est évident que le concept est riche et peut être étendu à l’ensemble de la classe gouvernementale , représentative et même au dela, médiatique .

Le peuple français commence a prendre cobscience de cette capitalisation subreptice a en juger par les slogans des manifestations récentes.

Mais le plus important politiquement c’est le système européen

Application à la bureaucratie européenne

La fonction publique européenne (Commission, Conseil, Parlement, agences, etc.) illustre particulièrement bien cette logique. Elle s’est construite dès les années 1950-60 comme un corps permanent, indépendant des États, pour « faire l’Europe ».

Résultat : un appareil dont les postes se sont progressivement capitalisés.

  • Rentes matérielles élevées et privilégiées : salaires très supérieurs à ceux des équivalents nationaux pour beaucoup de grades, indemnité d’expatriation (environ 16 %), allocations familiales et éducatives généreuses, régime de retraite attractif. Les fonctionnaires européens paient un impôt communautaire propre (progressif mais souvent moins lourd qu’un impôt national élevé) et sont largement exonérés de l’impôt sur le revenu national. Le coût est supporté par les contributions des États membres (donc des peuples), sans fiscalité directe ni contrôle démocratique fin sur la gestion interne.
  • Capitalisation dans le temps : permanence statutaire, carrières longues, pensions capitalisées/provisionnées via le budget européen, réseaux qui se monétisent ensuite (passerelle vers le lobbying, le consulting, les cabinets). Le « capital bureaucratique » ou « capital institutionnel européen » (expertise, maîtrise des procédures, réseaux intra-Bruxelles) devient une ressource rare et valorisable.
  • Parasitisme relatif et absence de contrôle : l’appareil a grandi sur les contributions nationales sans que les peuples ou même les parlements nationaux n’aient un vrai levier fiscal ou de gestion. Les tentatives de simplification ou de réduction (budgets administratifs, effectifs) se heurtent régulièrement à l’inertie et à la défense des acquis. On retrouve ici les mécanismes classiques de la bureaucratie maximisant son budget et ses positions (Niskanen et successeurs), amplifiés par le caractère supranational et peu démocratique.
  • Résultat : un capital et une rente collective considérables, concentrés sur quelques dizaines de milliers de personnes et leurs familles, financés par des centaines de millions de contribuables européens, avec une légitimité technique forte mais un besoin de rendre des comptes politiques faible voire nul. Les critiques parlent souvent de « eurocratie » ou de « monstre doux ».

Ce n’est pas une pure invention : les travaux de sociologie politique européenne (champ de l’eurocratie, capital institutionnel) montrent précisément comment ces postes produisent et distribuent du capital spécifique.

Plusieurs livres français ou francophones traitent le sujet avec acuité. Les plus proches de ma reflexion critique de cette construction sur le dos des peuples, privilèges, dérive, rente) sont :

  • Henri Malosse, Le Crépuscule des bureaucrates. Chronique de la fin de l’Union européenne (Éditions du Palio, 2020). Ancien président du Comité économique et social européen, il livre un récit à clés très documenté sur les dérives internes, l’entre-soi, les abus et l’impuissance croissante de la machine bruxelloise. C’est l’un des ouvrages les plus directs et « remarquables » d’un insider français. revueconflits.com
  • Jean Quatremer, Les salauds de l’Europe (Calmann-Lévy, 2017). Journaliste spécialiste, europhile déçu qui dénonce les compromissions, les privilèges et la déconnexion.
  • Travaux plus académiques mais très solides : Didier Georgakakis (Le champ de l’Eurocratie, 2012 ; Au service de l’Europe, 2019) et Sylvain Laurens (Les courtiers du capitalisme, 2015) analysent précisément la formation d’un capital bureaucratique/institutionnel européen et ses liens avec les milieux d’affaires.

EN PRIME

Le Crépuscule des bureaucrates. Chronique de la fin de l’Union européenne (Henri Malosse, Éditions du Palio, 2020, ~186 pages)

Ce n’est pas un essai académique mais un récit à clés / roman prospectif.

Malosse (arrivé à Bruxelles à la fin des années 1970, président du Comité économique et social européen 2013-2015) choisit la fiction pour « pousser jusqu’au bout la logique budgétaire » et décrire des situations réelles sans nommer.

Les personnages sont des compositions ; toute ressemblance est « fortuite » (avertissement classique).

Le cadre : le 17-18 novembre 2021. Le Conseil européen, sous ultimatum allemand, ne vote pas le budget. Les institutions ferment. Le quartier européen est abandonné aux SDF et aux chiens. La Commission devient muette, le Parlement cesse de siéger. Les États reprennent « leurs billes ». « Le beau rêve européen disparut dans l’indigence et l’indifférence. » C’est une mort clinique par asphyxie budgétaire et désertion politique, pas une explosion.

L’idéal des Pères fondateurs a été tué par sa propre bureaucratie. Ce qui était une administration de mission est devenue un entre-soi vorace, une « construction bureaucratique et abstraite » qui ne tient plus que par le discours. Bruxelles est une « bulle » d’élites « gonflées de leur importance et de leurs privilèges », coupées des peuples, réglementant tout (fromage de chèvre corse, capacité des chasses d’eau) tout en devenant impuissante. Le jour où les normes ne seront plus appliquées, elles cesseront d’exister.

Le livre illustre exactement le concept de capitalisation des postes . Les postes européens ne sont plus des fonctions de service ; ils se sont capitalisés en rentes privées et en capital social :

  • Rentes matérielles : « énormes salaires sans impôts, voiture de fonction, longues vacances ». Bureaux luxueux (administrateur hors cadre niveau 16 avec huit fenêtres). Notes de frais pour les maîtresses. Pantouflage (l’ancien président portugais de la Commission chez Goldman Sachs, « firme responsable de la déconfiture de la Grèce »).
  • Capital symbolique et social : entre-soi, esprit moutonnier, réseaux de lobbies et d’intérêts nationaux. Les hauts postes (concours européens) placent des profils (Barbara et Karina, « beautés slaves ») dans les méandres des intérêts. Un fonctionnaire critique (« Robin », ancien « Monsieur Bolkestein ») est remercié avec un placard doré à 80 % du salaire.
  • Extraction parasitaire : l’appareil est financé par les contributions des États (donc des peuples) sans contrôle réel. Il produit des réglementations qui asphyxient les PME (libéralisme forcené, travailleurs détachés, Green Deal favorisant les grandes structures) tout en se protégeant lui-même. Appels d’offres truqués, subventions qui arrivent avec cinq ans de retard (« une énorme farce »).
  • Résultat : un capital bureaucratique auto-reproducteur, déconnecté, dont la rente est considérable et dont la légitimité s’effondre. La fiction pousse cette logique jusqu’à l’effondrement budgétaire.

Galerie acide et parfois houellebecquienne de l’« homo brusselus » : cyniques, naïfs, gavés, semi-beaufs.

  • Pascal Dalando (alter ego de Malosse) et Frédéric Lassource (dernier assistant de Jean Monnet) portent l’espoir de reconstruction.
  • Le journaliste Noël passe de zélateur à lanceur d’alerte (et se fait licencier).
  • Figures de l’absurdistan réglementaire et du vide existentiel.

Malosse divise l’Europe en groupes : ceux qui partent (risque post-Brexit pour Pays-Bas/Pologne), les « bien-portants » autour de l’Allemagne, les souverainistes d’Europe centrale et orientale (qui bloquent le budget tout en prenant les aides), et les pays du Sud surendettés.

Dans le récit, la Hongrie et le Groupe de Visegrád jouent un rôle de rupture.

Forces : connaissance intime (insider de longue date), humour féroce, lisibilité, portraits plus vrais que nature. C’est l’un des rares livres d’un haut responsable européen qui assume la critique radicale de l’entre-soi et des privilèges sans langue de bois.

Ce n’est pas une analyse économique ou sociologique systématique de la rente. L’effondrement « propre » de novembre 2021 est une hypothèse littéraire.

Malosse montre une machine qui a capitalisé ses postes en rentes privées et en capital d’entre-soi, financée par les peuples sans contrôle réel, jusqu’au point où elle devient une « machinerie sans âme » dont le crépuscule est déjà là.

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