Réflexion: Il va falloir faire le deuil de l’image des «prolos racistes pas vraiment prolos du périurbain qui votent RN» versus «prolos ouverts et diversifiés vraiment prolos des grandes villes qui votent Mélenchon».
Victor Sarkis via Régis de Castelnau
Le temps est décidément aux aggiornamentos et autres retournements idéologiques. Après avoir durant des années plutôt courageusement traité les questions qui fâchent à gauche, certains communistes ont visiblement décidé d’aller à Canossa, et de faire amende honorable pour se faire accepter auprès des grands clercs de la gauche dominante. Il est vrai que réduire les problèmes à gauche à un abandon par celle-ci des questions « régaliennes », comme la sécurité et l’immigration (thèmes auxquels on peut ajouter la dette publique) aux seules mains de la droite et de l’extrême-droite, ce qui leur a – sinon ouvert un boulevard dans les couches populaires (au sens large) –, du moins largement facilité la pénétration en profondeur de celles-ci, était un peu court. Certes, l’analyse détonnait à gauche, où on était plus que pudique sur ces questions (où on avait coutume de purement et simplement de les nier ou de les relativiser à l’extrême[1]), mais elle était également très sommaire : tous ceux qui ont en gros tenté de faire du « gauche sur les questions économiques/fort sur le régalien » se sont plantés, et n’ont jamais dépassé l’épiphénomène politique. Le problème était donc plus profond que cela.
Le problème de fond est finalement le « verbalisme » anthropologique de toute la société bourgeoise depuis Mai 68, et la soumission aux américains et à l’UE, et son incapacité à agir devenu mode d’existence fondamentale : les partis des pays occidentaux parlent depuis 50, ils font semblant de se disputer, mais derrière la dispute, il y a l’impuissance fondamentale à agir.
La droite n’a jamais rien fait contre l’immigration, la dette, l’insécurité, et même si elle voulait le faire, elle en serait incapable, elle qui se la joue virile à longueur de semaines sur ces sujets.
La gauche au pouvoir a décidé de faire comme la droite, et d’empiler les exploits : augmenter la dette sans réaliser une seule conquête sociale ; faire reculer les libertés publiques et déployer des moyens de surveillance colossaux, sans rien faire contre les mafias, les narcos et l’insécurité.
Les deux incarnent finalement très bien ces civilisations en fin de course qu’Ibn Khaldoun analysait en son temps et dans d’autres contextes sociaux (les modes de production asiatiques) : à un moment de leur développement, les civilisations perdent toute capacité à agir, et sont impuissantes à arrêter le processus séculaire[2].
C’est alors qu’apparaissent les religions (christianisme dans la Rome tardive, Islam sunnite au XIIe siècle dans le monde arabe[3], bouddhisme Chan dans la Chine des Tang au VIIIe siècle) : ce qu’on ne peut plus faire, il faut tout de même le dire, histoire de se consoler un peu.
Nous en sommes là en France : les mots sont les cadavres des choses. Et dans toute civilisation, les clercs doivent accompagner le processus de momification des concepts.
Puisque donc ce que votent les ouvriers au sens de l’INSEE ne plaît pas à nos repentis, ils entreprennent donc de changer la définition des ouvriers : comme ceux-ci votent massivement RN, ils décrètent que ce ne sont pas de vrais ouvriers !
Il est vrai que la catégorie INSEE n’est pas parfaite, mais elle a le mérite de cibler une population qui correspond à peu près à quelque chose de réel : les salariés en France qui travaillent de leurs mains dans le secteur secondaire.
On ne se prononcera pas sur les raisons de fond qui ont fait que les ouvriers ont massivement quitté les grands ensembles urbains à partir des années 80-90 : si la désindustrialisation a joué un grand rôle, il est certain que ne leur a pas été étranger l’idéal un peu petit-bourgeois d’avoir son chez-soi et sa petite maison avec son jardin. Mais enfin, où est ici le péché ? Ce serait vraiment être comme les moralisateurs puritains que moquait Clouscard qui reprochait au prolo des années 80 d’utiliser sa 2CV le week-end pour se promener que de reprocher au prolétariat français d’avoir voulu cultiver son jardin, fût-ce dans une banlieue pavillonnaire un peu terne, au moment où les intellectuels démembraient avec gourmandise le PCF en le vendant à Mitterrand.
Quant à l’idée que les zones périphériques ne seraient pas si pauvres que cela comparées à certains quartiers des grandes villes, c’est possible, mais c’est une conception bien misérable de la lutte des classes : Marx et Engels ont toujours insisté sur le fait que la lutte des classes ne se réduisait pas à la lutte entre riches et pauvres (comme le voudraient tous les sociaux-démocrates), mais qu’elle impliquait la question de la place objective de chaque classe dans le processus de production (et pas une place abstraite comme « salarié » en général), de ses rapports aux autres classes, et surtout la conscience possible qui en découlait.
Ne parlons même pas de leurs considérations sur un prolétariat qui serait désormais « largement grand-remplacé » selon leurs termes : la moyenne d’âge des actifs en général, et des ouvriers en particulier, est de 41 ans (la France est âgée !) – une moyenne d’âge aussi élevée exclut un bouleversement démographique récent aussi considérable qu’ils le prétendent. Et même si c’était le cas, ça ne serait pas la question de fond.
La vérité, c’est qu’aborder la question par le prisme de la « France périphérique » est désormais obsolète dans la lutte des classes actuelles en France. Ch. Guilluy, malgré ses limites incontestables, avait eu le mérite dans la dernière décennie d’attirer l’attention sur cette partie de la France populaire négligée par les médias et l’intelligentsia.
Néanmoins, un récent sondage Odoxa du mois dernier (portant sur 120000 personnes, donc plutôt solide comparé à d’autres, et fait avant la manif du 17), montre que l’opposition « France centrale/périphérique » est dépassée. On y apprend ainsi que si 57% du cumul des ouvriers et des employés vivant dans des « zones urbaines peu denses » annonçaient leur désir de voter Marine Le Pen au premier tour (14% pour Jean-Luc Mélenchon), le score était quand même de 38% pour les ouvriers et employés des « zones urbaines denses » – soit 9 points de plus que Mélenchon, qui plafonne dans cette catégorie à 29%[4].
Cette place n’est pas déshonorante, mais même dans une catégorie qui est censée lui être favorable (classes populaires urbaines “grands-remplacés” dixit nos repentis), il est désormais en voie d’être largué.
D’autant que le sondage Odoxa assimile ici ouvriers et employés, alors que ces derniers sont plus nombreux, plus favorables en moyenne à Mélenchon, et plus défavorables à Marine Le Pen. Il va donc falloir faire le deuil de l’image des « prolos racistes pas vraiment prolos du périurbain qui votent RN » versus « prolos ouverts et diversifiés vraiment prolos des grandes villes qui votent Mélenchon ».
Que personne à gauche ne veuille prendre la mesure de cela en dit long sur les abîmes intellectuels où nous sommes tombés. Vu le caractère absolument inconsistant du RN sur le plan politique, comment peut-on penser que nous en sommes arrivés là, sans voir l’état de désespoir complet des couches populaires françaises pour avoir placés ainsi leurs espoirs d’abattre la citadelle macroniste et européiste ?
Ce n’est même plus une question de « grand-remplacement », « d’immigrés » et « d’autochtones » : vu les scores, il y a fort à parier que beaucoup de prolétaires d’origine immigrée voteront RN aux prochaines élections[5]. On a vu après les émeutes du 17 nombre de petits-patrons « racisés » venir dans les médias se plaindre de la casse[6], et désigner les auteurs sans pudeur[7]. La question n’est donc plus le racisme : elle est dans la capacité d’action collective de la nation pour faire face au désastre du libéralisme-libertaire ou dans son incapacité.
Clouscard disait déjà que celui-ci portera la « guerre civile chez les pauvres ». Nous y sommes, et nous communistes, nous serons jugés sur cette capacité d’action collective par les classes populaires et laborieuses, pas sur notre positionnement moral ou nos brevets de vertu.
Fort heureusement pour nous, nous ne sommes pas comme Ibn Khaldoun dans un mode de production asiatique ou dans la Rome antique : nous sommes dans le capitalisme, c’est-à-dire le mode de production le plus révolutionnaire que l’Histoire ait fourni.
Et nous avons devant nous le plus puissant outil révolutionnaire de l’Histoire, qu’aucun autre mode de production n’a eu : le prolétariat.
La catastrophe du libéralisme-libertaire a commencé à gauche en Mai 68 par un pessimisme des intellectuels, par un manque de confiance de ceux-ci envers la classe ouvrière, qu’ils jugeaient « vendue », « intégrée », et incapable de faire la révolution (Marcuse & Co).
Notre tâche, pour clore ce libéralisme-libertaire, c’est de combattre ce pessimisme, de refaire confiance au prolétariat français. Oui, le capitalisme des 50 dernières années a maltraité toutes les parties des couches populaires françaises, et chacune s’est défendue comme elle a pu.
La tâche désormais, c’est de sortir des mots pour aller aux choses, c’est de retrouver le contact avec la réalité, afin de reposer les questions de production, de réindustrialisation, de défis démographiques du vieillissement, et de souveraineté nationale.
Le caractère microscopique des communistes en France interdit cependant de le poser à large échelle pour l’instant. Si le RN parvient au pouvoir, il ne fera pas un pas en direction de ces questions. Mais Mélenchon et LFI ne le feront pas non plus, car ils partagent la même anthropologie vide, nihiliste, fatiguée et impuissante que les autres.
La seule question qui vaille, c’est comment libérer les couches populaires qui votent RN de ce parti toxique.
Mais cela ne se fera pas en faisant du rabattage pour un Mélenchon en dernier tour de piste, qui se positionne juste pour bien gérer sa boutique dans l’après-Macron. Les classes populaires, silencieuses et déterminées, ont, dans l’immense majorité de ses composantes choisi ce parti toxique pour les représenter, et pour être leur champion pour défaire ces dix années cauchemardesques de macronisme, que cela nous plaise ou non. Et la question n’est pas de plaire, ou d’approuver, mais de comprendre.
Nous intellectuels avons beaucoup péché depuis Mai 68. Par arrogance, par narcissisme, par négligence, et par arrivisme de classe. Et il est grand temps pour nous d’expier ces pêchés, ne serait-ce qu’en faisant acte de contrition sincère envers le prolétariat français – dans toutes ses composantes.
Et alors, peut-être aurons-nous droit au pardon. Et pour ceux que l’orgueil empêche encore de faire ce pas minimal, mais salutaire, une petite cure d’humilité forcée et imposée ne leur fera pas de mal, et les fera redécouvrir les bienfaits insoupçonnés de cette mère de toutes les vertus.
[1]Voir la désormais caricaturale formule de France Culture, ressortie à chaque fait divers, « il y a toujours eu x ou y ».
[2]Les « bédouins » d’Ibn Khaldoun ont d’ailleurs connu ces dernières années une curieuse fortune chez certains, qui les assimilent aux jeunes de banlieues de façon parfaitement gratuite et superficielle. Rappelons que chez Ibn Khaldoun, les « bédouins » sont les nomades extérieurs à l’Empire, et dont l’Empire se sert dans un premier temps pour assurer la sécurité qu’il est incapable d’assurer seul face aux autres barbares. L’Empire et la civilisation pour Ibn Khaldoun se servent de la violence naturelle des « bédouins », mais en amplifiant cette violence pour ses besoins. Les Empires sont finalement submergés par eux, au terme d’une très belle dialectique du maître et de l’esclave digne de Hegel, et les « bédouins » finissent par prendre le pouvoir, et régénérer ces civilisations vieilles et fatiguées par du sang neuf, mais qui ne dure qu’un temps. On voit donc le contresens complet de ceux qui voudraient rapprocher le lumpen-prolétariat français des « bédouins » d’Ibn Khaldoun : ce serait en fait leur donner un statut de sauveurs paradoxales de la civilisation ! Malheureusement pourrait-on dire, les banlieusards ne sont pas les « bédouins » d’Ibn Khaldoun. Il en faut du Zeitsgeist pour être Gengis Khan.
[3]Le sunnisme tel que nous le connaissons est en effet un produit tardif du monde musulman, et nullement un courant présent dès les origines. Il y a bien sûr eu la conception califale du pouvoir dès le VIIe siècle avec un Mu’awiyyah, des écoles de jurisprudence (les 4 madhâhib) précoces, des théories d’intellectuels plus ou moins isolés (Ibn Hanbal, les compilateurs de Ahâdîth comme Boukhari ou Ibn Muslim). Mais tant que les musulmans représentaient une minorité, surtout urbaine, dans les pays de l’Empire, il n’y a pas eu besoin d’orthodoxie au sens sunnite du terme. La synthèse définitive se fait autour du XIIe siècle, après la perte du pouvoir politique au profit de peuples étrangers, et parfois non-musulmans (Croisés, Mongols), et par la conversion de la majorité des masses (souvent paysannes et chrétiennes orthodoxes, ou zoroastriennes) à l’islam.
[5]On nous répète à satiété à gauche que désormais « les prolos des grandes villes sont presque tous issus de l’immigration ». Que ce soit vrai d’une large part est difficilement niable en effet, mais alors, on voit mal comment Marine Le Pen pourrait atteindre 38 % dans cette catégorie (au premier tour !) sans toucher un grand nombre de couches populaires d’origine immigrée. L’argument répété ad nauseam a fini par se retourner auprès de ceux qui le formulaient, et qui n’avaient que cela comme argument.
[6]Qui ne sont certes plus prolétaires, mais qui en sont souvent originaires, et qui jusqu’à présent étaient très prudents sur ces questions par peur d’alimenter le « racisme ». Visiblement, la barrière a sauté.