«L’argent magique existe, nous en avons tous dans notre porte-monnaie»

Rendons à César ce qui lui appartient. Emmanuel Macron est l’auteur de cette expression tirée d’un jeu vidéo, Magic money.

En visite au CHU d’Amiens en avril 2018, le président de la République avait alors répliqué à une infirmière qui lui demandait davantage de moyens pour l’hôpital: «à la fin, c’est vous qui payez aussi, vous savez. Y a pas d’argent magique» (sic). Le bon sens même, et la formule a fait florès comme une évidence biblique.

Mais est-ce si sûr?

On est aujourd’hui subjugué de voir l’État français trouver sans coup férir des centaines de milliards d’euros (le déficit public atteindra 246 milliards en 2020), lesquels seront refinancés à la fin des fins par la Banque centrale européenne (BCE), qui compte pour sa part en milliers de milliards d’euros. Au sens littéral du terme, voilà de la magie, «l’art prétendu de produire des effets contre l’ordre de la nature» selon les dictionnaires.

À vrai dire, les phénomènes monétaires les plus ordinaires paraissent très vite magiques. N’est-il pas stupéfiant d’être intimement persuadé qu’un billet de 100 euros, dont le coût de fabrication est d’à peine 8 centimes d’euro, vaille réellement 100 euros?

La monnaie fiduciaire s’appuie sur la confiance (fides) et le fait d’attribuer à un simple signe une valeur matérielle relève d’un miracle qui n’a pas toujours été admis.

Après des siècles de monnaies sonnantes et trébuchantes en or et en argent, l’introduction de la monnaie-papier a commencé, faut-il s’en souvenir, par une catastrophe retentissante en France (la «faillite de Law» de 1720).

Ne soyons pas rabat-joie et reconnaissons que l’argent qui ruisselle de Bercy et de Francfort, où siège la BCE, laisse pantois. Il serait d’autant plus ingrat de le nier que nous en avons tous dans notre porte-monnaie.

Chômeurs partiels, retraités, ou simples affiliés à l’assurance-maladie, nous sommes dépendants de «l’argent magique», sinon nous serions à sec.

Il est donc essentiel de comprendre comment fonctionne ce tour de magie.

De la même façon, les Français avaient dû s’acclimater à la monnaie fiduciaire et à ses deux piliers fondamentaux, qui sont devenus tellement naturels qu’on les a presque oubliés.

D’un côté «le cours forcé»: la Banque centrale n’a pas à échanger les billets contre de l’or – ce n’est d’ailleurs que depuis le 15 août 1971 que le dollar n’est plus convertible en métal jaune.

Et le second pilier, «le cours légal»: autrefois le franc et maintenant l’euro, sont la devise que personne ne peut refuser de recevoir à titre de paiement en France.

La BCE joue à plein ce rôle de Bon Samaritain et au profit de tous.

 

À quoi il faut ajouter la troisième force d’une Banque centrale digne de ce nom, sa fonction de plus en plus vitale de «préteur en dernier ressort». L’expression, un brin pompeuse, signifie que la BCE refinance en urgence les États, les banques, les entreprises et les ménages quand ils ne peuvent obtenir les fonds auprès des marchés financiers faute de confiance suffisante.

La BCE joue à plein ce rôle de Bon Samaritain et au profit de tous. Les États d’abord, notamment la France dont la dette publique s’élève à 2 438,5 milliards d’euros au 31 mars ; or la BCE et la Banque de France en détiennent conjointement 480,7 milliards. Part énorme. Imaginons Emmanuel et Brigitte (prénoms fictifs) ayant obtenu le cinquième de leur emprunt immobilier auprès de leur grand-mère, laquelle se serait engagée tacitement à ne pas demander le remboursement et à venir à la rescousse pour agrandir la maison. Merci Christine Lagarde.

De plus, la présidente de la BCE a réactivé une deuxième ligne de secours en faveur de la filière bancaire. Les banques de la zone euro viennent d’obtenir une nouvelle enveloppe de prêts de long terme, dits TLTRO, d’un total de 1 310 milliards d’euros et à des taux négatifs allant jusqu’à -1 % pour les inciter à faire crédit aux entreprises et aux ménages.

La population des ménages – le «tiers-État» de la vie économique – se présente pourtant comme le laissé pour compte, à en croire la vox populi qui ne porte pas les banquiers dans son cœur.

Faudrait-il faire tomber l’argent du ciel au profit des «vraies gens», «l’hélicoptère monnaie» selon l’expression fameuse du prix Nobel d’Économie Milton Friedman? Or c’est ce qui se passe de facto estime Patrick Artus, l’économiste de Natixis, les États servant d’intermédiaire entre la BCE (qui les refinance pratiquement sans limite) et les ménages eux-mêmes. Sans la BCE, les secours pécuniaires publics, du chômage partiel aux chèques vacances, seraient impossibles.

Jeux d’écritures

Le pouvoir exorbitant des banques centrales à créer ex nihilo des signes monétaires, qui seront pris pour argent comptant et irrigueront l’ensemble de l’économie, est magique. Il n’est même plus nécessaire de faire tourner la légendaire «planche à billets» puisque l’essentiel se fait désormais par de simples jeux d’écritures!

Seul hic, l’argent ne fait pas le bonheur.

On se rappelle le roi Midas qui avait le don de transformer en or tout ce qu’il touchait au point de ne plus pouvoir s’alimenter, les fruits devenant métaux.

Le drame est que la débauche actuelle de monnaie parvient très difficilement à s’incarner dans l’activité des hommes et des femmes. Car le Covid-19 a brouillé les cartes, faisant surgir de nouveaux besoins, bouleversant les qualifications, le travail et les comportements. On prendra cet exemple trivial: les Européens paient de moins en moins en espèces – prétendument «porteuses de virus» – et pourtant ils n’en ont jamais autant possédé.

La BCE a constaté qu’en quatre mois les encours de billets en circulation ont augmenté de 91 milliards d’euros (1361,1 milliards au 17 juin). Sauf que ces billets ne sont pas utilisés comme moyens de paiement, ils sont thésaurisés dans des coffres ou des matelas.

Étrange époque où le premier réflexe est de stocker le papier toilette et le papier-monnaie

Jean Pierre Robin

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