La « République » fourrier du fascisme.


je projetais un papier sur ce thème de la République fourrier du fascisme, Lordon l’a fait avant moi. Mais ce qu’il n’ a pas fait c’est la démarcation avec la démocratie, cela reste donc à faire.

Il y a deux manières de tenter, littéralement, de reprendre ses esprits, c’est-à-dire de se remettre à penser, après des atrocités comme le meurtre de Samuel Paty ou l’attentat de Nice.

La première interroge le faisceau des causes. En veillant d’abord à ne pas oublier la cause de premier rang : une force théologico-politique violente, stratégique, déterminée à poursuivre un agenda conquérant (peut-être même pourrait-on dire impérialiste) imbibe des désaxés de rencontre, ou arme des fanatiques prêts à tout. Mais en prenant tout autant garde de ne pas nous en tenir à ça, et de nous demander également quelle part nous avons, ou plutôt nos gouvernants ont, de longue date, prise à la fabrication de notre malheur.

La seconde reprise d’esprit tâche de réfléchir ce que nous sommes en train de faire sous le coup de ces abominations. Et dans quoi, croyant y répondre, nous sommes en train de nous jeter.

Nous étions déjà bien engagés dans le sas, mais le choc terroriste semble nous y précipiter irrésistiblement.

Le sas vers quoi?

Le sas vers le fascisme.

Nous n’y sommes pas encore, mais tout nous y pousse, à commencer par ceux qui ont été mis là supposément pour nous en prémunir — c’était l’époque du barrage.

L’ennui cependant, avec «fascisme», c’est d’abord que, comme par une sorte de loi de Gresham, les mauvais usages ont chassé les bons. Ensuite qu’on n’en a que des concepts incertains, semble-t-il mal taillés pour l’époque.

Voir venir – mais quoi?

De Gaulle était «fasciste», Giscard était «fasciste», Chirac était «fasciste» – il est certain que la catégorie y a perdu une bonne partie de son tranchant. 

No pasaran, ça donnait une consistance, et peu coûteuse avec ça — il n’y avait rien à empêcher de passer (1). Mais s’il y a de nouveau quelque chose?

C’est la question-piège par excellence. Le scepticisme a toujours le recours de ses arguments formels : tant que le fascisme n’y est pas… il n’y est pas, et ceux qui y crient se vautrent à nouveau dans l’inanité.

Le problème de la tautologie sceptique, c’est qu’elle loupe les transitions : quand, certes, on n’y est pas encore mais qu’on en prend le chemin.

Même Françoise Giroud qui, pour avoir fini baderne n’avait pas si mal commencé, avait vu le risque : «Ainsi commence le fascisme, il ne dit jamais son nom, il rampe, il flotte, quand il montre le bout de son nez on dit : c’est lui? vous croyez? Il ne faut rien exagérer! Et puis un jour on se le prend dans la gueule et il est trop tard pour l’expulser».

Avec le fascisme, le problème du diagnostic formel c’est qu’avant l’heure c’est pas l’heure, et qu’après… ça ne l’est plus — en tout cas ça n’est plus celle de faire quelque chose pour l’éviter : «dans la gueule».

L’ennui avec «fascisme», c’est qu’on n’en a que des concepts incertains, semble-t-il mal taillés pour l’époque

La vigilance bien ajustée — celle qui ne voit le fascisme ni partout ni nulle part — n’est pas tout : encore faut-il qu’elle ait une idée un peu précise de ce qu’elle a à voir venir.

Or, pour l’essentiel, la catégorie de «fascisme» est restée collée à sa première réalisation historique. Alors on cherche les chemises brunes, les brassards et les défilés au pas de l’oie, on n’en trouve pas, bien sûr — d’où l’on conclut logiquement qu’il n’y a rien.

Orwell avertissait pourtant qu’il ne faudrait pas se laisser avoir car, quand un fascisme reviendrait, il pourrait fort bien porter chapeau melon et parapluie roulé sous le bras. C’était la version britannique.

À la place du chapeau melon et du parapluie roulé, la version française, actuellement en pleine créativité, est en train de mettre ses attributs à elle, tout aussi trompeurs : la «laïcité» et la «république».

L’«État Français», celui de Pétain, nous avait au moins fait la grâce de la clarté : il avait suspendu la république, de sorte que les choses étaient restées bien en ordre : d’un côté il y avait le fascisme français, de l’autre son contraire — la république.

Contre le fascisme, on pouvait invoquer la république.

L’exercice présent de vigilance se trouve singulièrement compliqué de ce qu’il a à guetter un fascisme paradoxal : un fascisme revenant dans la guise de son contraire historique. Un fascisme «républicain».

L’historiographie aura bientôt à documenter cette impressionnante glissade du signifiant «république», passé en quelques années de marqueur incontestable de la gauche à point de ralliement des droites — droites extrêmes, extrême droite, extrême droite de gauche (Valls, le Printemps républicain), toutes les droites.

Le Rassemblement national (RN) peut désormais sans hésiter protester de son parfait républicanisme, faire même de «l’assimilation républicaine la condition indispensable à la cohésion de la nation», et toutes ces choses lui sont accordées avec de moins en moins de réserve — on prendra vraiment la mesure de la glissade historique le jour où le «front républicain», d’abord destiné à contenir le FN-RN, pivotera pour se retourner, RN inclus, et «faire barrage» à Mélenchon.

La République en marche (LRM), quant à elle, n’aura pas eu besoin de plus d’un an pour devenir La République Éborgne et Mutile, ni le préfet Lallement de plus de quelques jours pour renouer avec une belle tradition française, celle de Papon, injustement interrompue — certes elle remontait à l’État Français, mais n’était finalement pas si antirépublicaine que ça en 1961, alors en 2019…

Atmosphère

Mais il y a aussi tout le reste, tout le supplément d’ambiance, car le fascisme commence comme une atmosphère, un cérébro-toxique gazeux, qui se respire et qui s’exhale.

Avouons qu’à lui seul l’état d’urgence sanitaire indéfini, ses privations de liberté sans précédent, sa nouvelle forme d’exercice du pouvoir, qui confine à l’article 16 mais sans même la procédure, fait déjà son petit effet.

Ou plutôt ses petits effets, parmi lesquels le pire : la création d’une habitude. Dans laquelle tout le reste vient se couler comme naturellement.

Frédéric Lordon

Cap au pire, extrait .

Les blogs du Diplo.

2 réflexions sur “La « République » fourrier du fascisme.

  1. Cher monsieur,
    Une réaction: le terme « fascisme » est tout simplement inopérant pour qualifier la situation présente et devant nous.
    Ce terme ne fait qu’obscurcir le débat: soit il existe un autre mot plus pertinent, soit une périphrase à défaut, soit il faut faire un travail de réflexion pour qualifier le problème qui se pose de manière plus juste et originale.
    Merci de poursuivre inlassablement votre veille réflexive, la sagesse est le privilège de l’âge…

    J'aime

    1. Les refléxions sur le terme « fascisme » existent, elles sont nombreuses, profonds et il est tout à fait possible d’aller au fond des choses et de discerner sous les différentes façons d’apparaitre du fascisme, les racines communes, les essences du fascisme.

      Ce que vous soulignez à juste titre c’est le fait que le sens commun, populaire, politiquement correct du mot est restrictif et que ce n’est pas innocent; et il s’arrête à Hitler, Mussolini, à Pétain, aux chemises brunes.

      C’est une opération idéologique que de réduire le fascisme à cela, c’est à dire à la forme qui a été vaincue; et cette opération sert à masquer la prégnance du fascisme dans nos sociétés.

      Je soutiens que nos societés sont fascisantes et que toute société qui demande, puis impose à l’individu de se sacrifier pour une idéologie est fascisante .

      J'aime

Votre commentaire

Entrez vos coordonnées ci-dessous ou cliquez sur une icône pour vous connecter:

Logo WordPress.com

Vous commentez à l’aide de votre compte WordPress.com. Déconnexion /  Changer )

Photo Google

Vous commentez à l’aide de votre compte Google. Déconnexion /  Changer )

Image Twitter

Vous commentez à l’aide de votre compte Twitter. Déconnexion /  Changer )

Photo Facebook

Vous commentez à l’aide de votre compte Facebook. Déconnexion /  Changer )

Connexion à %s