Editorial. Après le chaud-bouillant d’une reprise trompeuse: ni Années Folles, ni New Deal

Les dernières données sur la reprise économique en Chine et aux États-Unis suggèrent que ces deux économies devraient être de retour ou au-dessus des niveaux de production nationale d’avant la pandémie d’ici la fin de cette année . Cela a conduit de nombreux observateurs à penser que la crise liée à la pandémie pourrait être rapidement inversée, voire se transformer en Boom.

Les marchés financiers , dans un certaine mesure, et à l’exception de certains deflationnistes invétérés retiennent cette hypthèse d’une sorte de période « ronflante », un peu comme celle qui a été connue dans les années 20 .. , « les années folles » dont je vous rappelle au passage qu’elles ont été cloturées par 1929. Les gourous qui annoncent une inflation ronflante font sans le dire le même pari, car pour avoir une inflation débridée, il faut bien qu’il y ait de la demande et de l’activité.

Des keynésiens comme Larry Summers et Paul Krugman ont déjà fait valoir que l’économie américaine rebondirait rapidement parce que la crise du COVID ressemblait à une « fermeture de sites touristiques dans les stations de vacances pendant l’hiver ». Une fois l’été venu, les entreprises de services rouvrent et les économies bondissent à nouveau à mesure que les fleurs fleurissent. Hmm, Hmm!

Comme l’a dit un groupe de réflexion économique grand public: « Ensemble, ces améliorations des perspectives nous conduisent à prédire que, dans l’ensemble, les économies avancées sont en passe de perdre moins de 1 pour cent de la production d’ici 2024 – un résultat qui semblait à peine plausible en octobre dernier. Les États-Unis sont en tête du peloton et ont maintenant des prévisions qui montrent une trajectoire plus solide qu’avant la pandémie, mais d’autres économies avancées ne sont pas loin derrière à moyen terme. »

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Bien sûr, tout cela suppose que le COVID sera terminé d’ici la fin de l’année à mesure que les vaccinations augmenteront et que les infections diminueront, les populations atteignant «l’immunité collective». C’est optimiste étant donné la pléthore de variantes de COVID de divers degrés d’infection qui se propagent encore en ce moment. Mais là n’est pas l’essentiel, l’essentiel n’est pas sanitaire car la pandemie finira, l’essentiel est économique

Le scénario dominant des futures années folles va à l’encontre de ce qui est arrivé ou va arriver aux principales économies; à savoir:

-les dégats durables dans le système productif avec le nombre croissant d’entreprises «zombies»

-l’accumulation de dettes qui vont imposer une sorte de récession bilantielle

-les futures hausses de la fiscalité destinées à stabiliser le poids des dettes des gouvernements

-les risques de hausse des taux si les hausses de prix sont un peu plus que temporaires comme on l’espère

-les risques pour la stabilité financière précaire

Mon sentiment est que les bilans sont, partout, très dégradés et que ceci va constituer un frein à la reprise.

Les forces de déflation n’ont pas été vaincues, elles ont été noyées par les politiques monétaires d’une part et la dégradation de la situation des gouvernements d’autre part. La déflation lorsqu’elle est d’origine économique peut être masquée par le monétaire, mais cela reste temporaire tant que conditions économiques de la croissance auto-entretenue n’ont pas été restaurées..

Contrairement à ce que pensent les optimistes, la pandémie n’a pas été mise à profit pour restaurer les situations, il n’y a eu que peu de destruction créatrice, aussi bien au niveau du capital fictif que du capital physique productif. La masse de capital fictif a considérablement augmenté, et elle constitue un boulet terrible pour les systèmes productifs.

Les bulles boursières sont encore en phase d’expansion dopées par la création de monnaie

Pour produire un long boom de la production capitaliste il faut qu’il y ait eu, au prealable , une destruction significative de la masse de capital, soit physiquement, soit par dévaluation, ou plutot les deux. La destruction doit avoir deux aspects, l’aspect physique avec destruction de la valeur d’usage de ce capital et l’aspect monétaire fictif, avec l’effondrement des valeurs boursières.

Pour produire du neuf il faut d’abord devaloriser l’ancien et réorienter les ressources.

Joseph Schumpeter, l’économiste autrichien des années 1920 a appelé cette destruction, la «destruction créatrice». En nettoyant le processus d’accumulation des technologies obsolètes et du capital de poids mort et non rentable, l’innovation des nouvelles entreprises peut à nouveau se developper . Les destructions créatrices euthanasient des masses considérables de rentes et monopoles libérant le surproduit pour d’autres usages plus porteurs.. Le surproduit ou bénéfice du système va devenir disponible pour servir de moteur aux activités les plus utiles socialement et capitalistiquement.

Je ne vois aucune raison de s’attendre a une amélioration des taux de profitabilité du capital total, au contraire dans les circonstances présentes . Or vous savez que je considere la variable de la profitabilité du capital comme centrale dans nos systèmes.

Certains pensent que les programmes de relance budgétaire et d’infrastructure de Biden, constituent une injection énorme de dépenses publiques (16% du PIB américain), qui «  amorceront la pompe  » d’une explosion des investissements qui entraînera des années folles. C’est certainement l’espoir ou l’attente de nombreux économistes keynésiens. Je ne suis pas sur que les programmes de dépenses publiques, compte tenu de leur contenu politique soient très favorables à une amelioration de l’efficacité. A ceux qui le croient je renvoie à l’exemple japonais. L’existence de « besoins » dans une société ne garantit malheurseument pas que les investissements correspondants soient rentables, la plupart du temps ils pèsent sur le taux de profit au lieu de le bonifier.

La référence au programme du New Deal de Roosevelt est souvent avancée. Elle ne résiste pas à une analyse sérieuse. Le révisionnisme historique impute la reprise de l’économie américaine après la crise de 29 aux programmes du New Deal afin de les légitimer. 

La preuve historique est maintenant bien administrée que le New Deal n’a pas rétabli la prosperité pour le capitalisme américain. C’est la Seconde Guerre mondiale qui l’a retablie. Keynes lui-même a dit et écrit, c’est l’économie de guerre qui a relancé l’économie américaine. Selon un article célèbre, Keynes explique que la relance par la demande est : «  politiquement impossible une démocratie capitaliste ne peut organiser les dépenses à l’échelle nécessaire pour faire les grandes expériences qui prouveraient mon cas – sauf dans des conditions de guerre.» 

Le fait que beaucoup de gouvernements emploient un langage guerrier a des fins de propagande ne signifie pas que nous sommes effectivement dans les conditions de guerre; il manque les destructions, elles ne s’inventent pas. En fait on retrouve dans les arguments keynesiens , toujours la même structure; on veut le résultat -ce que l’on retrouve dans la MMT- , on veut le positif, mais sans avoir à subir le négatif, les coûts. Oui il est possible d’avoir de longues périodes de prospérité et de connaitre des années folles , mais il faut, avant, avoir accepté de souffrir et de payer. Le free lunch est la racine du keynesianisme.

Un bonus passager et trompeur.

Il y aura bien sur un dopage passager car les dettes des gouvernements en forte hausse constituent des bonus pour les profits des firmes par simple jeu de vases communicants, mais cela ne peut être que passager. Il faudrait supposer une vague de dépenses d’équipement productifs significatives qui produisent de la productivité et des revenus pour tous, rapidement. Rien n’autorise à le supposer.

Certains médias avancent la comparaison avec la Grippe dite espagnole et la sortie de la première guerre mondiale. L’ exemple de l’épidémie de grippe espagnole de 1918-19 et de la fin de la Première Guerre mondiale est un mauvais exemple car les conditions sont radicalement différentes.

L’épidémie et la guerre ont en quelque sorte cyniquement assaini la situation fondamentale -elles ont nettoyé la pourriture- ici au contraire on a refusé une fois de plus l’assainissement et l’opération vérité. Je ne dis pas que les choses ne peuvent pas s’emballer, c’est une question d’humeur sociale, non je dis que si elles s’emballent les déséquilibres non résorbés et les problèmes non résolus vont s’aggraver au centuple. Et on ira dans le mur.

La récession d’alors fut brutale et profonde. Le marché boursier a perdu près de la moitié de sa valeur, le chômage a atteint quasi 20% et d’innombrables entreprises ont fait faillite. Il y a eu une véritable destruction propice au rebond .

Pendant la profonde récession de 1920-21, la rentabilité du capital a chuté de 44% au Royaume-Uni, de 38% en Suède et de 9% aux États-Unis. Dans les années qui ont suivi , la rentabilité a augmenté de 14% aux États-Unis, de 75% au Royaume-Uni, de 8% aux Pays-Bas et de 31% en Suède. (Esteban Maito)

La destruction d’alors a créé les conditions d’une reprise spontanée, bonifiée par les innovations en cours de diffusion: électrification généralisée des logements et des usines, l’introduction d’appareils électroménagers comme les réfrigérateurs et les machines à laver, l’adoption rapide de l’automobile, la croissance des stations de radio commerciales et des cinémas. Toutes ces technologies ont décollé dans des applications commerciales. 

La productivité du travail a augmenté plus rapidement au cours des années 1920 qu’au cours de la décennie précédente ou suivante. De même, la «productivité du capital» a fortement augmenté au cours des années 1920 avec l’accélération, en particulier, de l’utilisation de l’énergie et des transports. La croissance de la productivité du travail a été en moyenne de plus de 5% par an et celle du capital de plus de 4% par an.

Bref à cette époque nous érions en début d’un cycle , ici nous sommes en fin caracteristique d’un cycle qui a déja été prolongé inconsidérément et qui comporte de multiples fragilité dont la moindre n’est pas la financière.

La situation actuelle des USA est profondement dégradée avec un surendettement généralisé. A l’inverse en 1920 les États-Unis sont sortis de la guerre en tant que principal prêteur et sans doute avec l’économie la plus forte et la plus dynamique du monde. En conséquence, au cours des années 1920, les États-Unis ont produit dans d’excellentes conditions de rentabilité près de la moitié de la production mondiale parce que la Première Guerre mondiale avait détruit la majeure partie de l’Europe. 

 

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Les taux de chômage sont tombés sous les 4% pendant toute la période.  Les deux productivités, celle du travail et celle du capital ont sensiblement progressé.

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Source: Maito, Roberts.

La hausse de la rentabilité du capital a stimulé l’investissement et les nouvelles technologies ont stimulé la productivité du travail. La rentabilité du capital a été boostée par la modération salariale:



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Au cours des années 1920 également, les effectifs syndicaux ont chuté. Ceci explique cela.

Alors que la productivité du travail a augmenté de plus de 5% par an, les salaires réels moyens des travailleurs qualifiés et non qualifiés n’ont augmenté que de moins de 3% par an de 1921 à 1929, et sur l’ensemble des années 20 les salaires réels n’ont monté que de 1% par an.

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 Les années folles ont cédé la place à la grande dépression des années 1930. Et bien sur c e n’est pas un hasard , les conditions de la récession et de la crise se sont progressivement mises en place, conformément aux enseignements de Minsky.

Aux États-Unis, la rentabilité du capital a culminé en 1924, puis a chuté de plus de 13% jusqu’en 1929 ; il est progressivement devenu plus rentable, en termes monétaires, de spéculer que de s’équiper.

Tout comme dans le boom du crédit qui a conduit au krach financier mondial de 2008-2009, une grande partie de la richesse champignon des années 1920 reposait sur une base fragile de crédit facile alimentant la spéculation boursière. Ce capital fictif s’est effondré en 1929 et une crise majeure s’est ensuivie avec la faillite de nombreuses banques.

Nous sommes dans la phase finale du cycle , elle se compare à celle qui a conduit à la grande depression, pas à celle qui l’a précédée au début des années 20.

Revenu par habitant ($)

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 Les années folles ont cédé la place à la grande dépression des années 1930. Voila ce que les inconditionnels de l’optimisme essaient d’occulter.

Depuis 2008, nous luttons contre la Dépression qui découle de la fin du grand cycle du crédit qui a débuté en 1945 grace à Bretton Woods. Ceci est remarquablement démontré par Ray Dalio.

Nous luttons contre la tendance au surendettement par la baisse continue des taux et les achats de titres à long terme par les banques centrales. Nous pillons le bilan des banques centrales en leur faisant acheter les fonds d’état et même beaucoup plus pour en soutenir les cours et émettre encore plus. Nous faisons remonter le risque de solvabilité au niveau des instituts d’émission ce qui pourrit en profondeur les monnaies. C’est un processus ineluctable, c’est un engrenage , car il n’est plus possible de procéder aux assainnissements périodiques: la pyramide a monté trop haut.

Rappelez-vous, même avant que le virus ne frappe l’économie mondiale, de nombreuses économies ralentissaient rapidement voire étaient déjà en pleine récession. Aux États-Unis, la croissance du PIB réel au quatrième trimestre 2019 était tombée à moins de 2% par an avec des prévisions de ralentissement supplémentaire pour l’année à venir. Les investissements des entreprises stagnaient et les bénéfices rééls des sociétés non financières suivaient une tendance baissière depuis cinq ans. Le système à bout de souffle et d’expédients n’était pas en mesure de prolonger une croissance deja modeste , et de procéder aux investissements productifs capables de hausser les revenus réels.

Le système vivait sur un mensonge comptable, sur la manipulation hedonique des livres de comptes et sur l’ingenierie financière des buy backs.



2 réflexions sur “Editorial. Après le chaud-bouillant d’une reprise trompeuse: ni Années Folles, ni New Deal

  1. « il manque les destructions »
    Depuis le prétexte du covid,destructions colossales dans le commerce physique,l’immobilier de bureau,de centres commerciaux,l’industrie des transports ,du tourisme,de la culture,etc…

    Les destructions sont déja la,mais elles ne sont pas comptabilisées.
    Les faillites sont dissimulées par l’action des banques centrales dont le bilan explose.
    Je rappelle que le nombre de faillites en 2020 a été très bas avec une économie quasi a l’arret pendant la moitié de l’année.
    Peut on éviter les faillites a venir en faisant tourner la planche a billets?Dans un monde Orwellien sans doute.
    Mais un monde Orwellien ne pourra pas nous nourrir.

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