L’autre épidémie

A relire: La Nouvelle Normalité ou quand la masse devient le fer de lance …de la connerie..

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L’autre épidémie

Accaparés par l’urgence sanitaire du Covid-19, nos contemporains semblent toujours plus indifférents à cette « autre épidémie » qui sévit insidieusement et contribue à déliter notre lien à la réalité et aux conditions concrètes d’existences. Dès lors, notre langue a perdu ses ancrages, nous lévitons, en exil du monde et de nos sensibilités. Avec quelles conséquences morbides pour nos subjectivités ?

Tous les gouvernements du monde sont rivés sur la gestion d’une pandémie virale de Covid-19, aussi appelée Sars-Cov 2 : mesures autoritaires de distanciation sociale, restriction prolongée de certains droits, gestes barrières, confinement, passe sanitaire, campagne massive de vaccination organisée par des consultants privés sans levée des brevets ni accessibilité véritable pour une large proportion de la population mondiale, poursuite du démantèlement de l’hôpital et des institutions publiques, mise à mal du fonctionnement démocratique avec dérives vers l’autoritarisme, instauration d’une société de surveillance généralisée, ruissellement des aides publiques sur le secteur privé versant des dividendes aux actionnaires, etc.

Ce que les contemporains de cette « crise virale », accaparés par l’urgence, avaient sans doute mal repéré, c’est qu’une épidémie mortifère sévissait déjà depuis des décennies, de façon de plus en plus bruyante, et qu’elle avait d’ailleurs contribué à faire le lit de cette situation sanitaire inquiétante.

Une épidémie sans agent viral pathogène, mais tout aussi, voire plus morbide, venant s’attaquer à la fois aux institutions et aux subjectivités.

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Robert Castel avait déjà souligné que certaines affections sociales peuvent se diffuser de façon contagieuse, comme par exemple l’insécurité sociale, qui « n’entretient pas seulement la pauvreté. Elle agit comme un principe de démoralisation, de dissociation sociale à la manière d’un virus qui imprègne la vie quotidienne, dissout les liens sociaux et mine les structures psychiques »

Ainsi, l’épidémie insidieuse que nous évoquons touchait aussi bien les personnes que les instances sociales, les individus que les collectivités.

Il s’agissait d’une véritable « viralité » affectant les esprits, la langue, les modalités de subjectivation, de communication, les dynamiques institutionnelles, les pratiques, le sens du collectif, et induisant au final une forme de mutation anthropologique et un basculement des instances politiques vers une gouvernance exclusivement technocratique.

Cette étrange maladie avait un symptôme principal : la perte du lien avec le réel et de l’ancrage dans des situations, l’effacement de l’incarnation, du vécu, du sens commun. A travers le langage, les formes de communication, les pratiques, ce trouble viral induisait effectivement une forme d’exil, comme si les individus perdaient le contact avec leur sensibilité, avec le contexte, comme si les liens concrets se délitaient. A la place, des programmes, des protocoles, du management.

« Ce qui est commun à toutes ces attitudes c’est la perte totale du sens des nuances, c’est-à-dire l’impossibilité quasiment physique d’éprouver les différences de degré, d’intensité ou d’essence ; cette véritable anesthésie du sens des réalités est, selon Orwell, la marque fondamentale des psychoses idéologiques » (J.-C. Michéa).

Avec des expressions symptomatiques très tangibles : destruction des métiers, des savoirs, du travail, des engagements dans la réalité… ; démantèlement des solidarités, des praxis émancipatrices, des aspirations à l’égalité, de la décence commune, de l’hospitalité… ;  instrumentalisation des liens, anomie, décollectivisation, repli sur la sphère privé, attisement des narcissismes… ;  paupérisation, précarité, misère sociale, dégradation des conditions d’existence… ; financiarisation à outrance, politiques d’austérité, délitement des services publiques et de la sécurité sociale, déconnexion entre les « experts », les « élites », et le peuple… ; rejets, haines, peur de l’autre, complotisme… ; dérive fascistoïde, gouvernance autoritaire et sécuritaire, menace d’une scission du corps social voire d’une forme de guerre civile larvée… ; dématérialisation, déréalisation, numérisation, plateformisation ; mise à mal systématique des institutions éducatives, de l’accueil et de l’instruction des enfants, de l’Éducation Nationale, de l’Université, creusement des clivages générationnels ; destruction des écosystèmes et des horizons communs, productivisme, religion de la croissance, avidité, prédation, captation…

« S’il existe effectivement un danger, il provient davantage d’une diminution des expériences corporelles par la virtualisation des liens et la sédentarisation de nos modes de vie. Cet oubli des corps a pour effet un affaiblissement du sens commun en tant que structure structurante individuelle et sociale. Il faut donc voir la fragilisation du sens commun comme la cause et non la conséquence de l’influence grandissante des messages simplistes et complotistes » (Miguel Benasayag et Bastien Cany). 

Cette diffusion épidémique semblait avoir émergé, incubé, et s’être diffusée primitivement dans certains « clusters » assez spécifiques : écoles de commerce et de management, think tanks, instances politiques bureaucratiques, cabinets de consultants et d’experts, agences, groupes d’intérêts, etc.

De là, la « maladie », viralement, avait progressivement diffusé, infusé, avait insidieusement colonisé les esprits, les habitudes, les perceptions, les façons d’agir, les manières d’être affecté, les désirs, les liens…Par capillarité, le mal s’était répandu dans toutes les strates de la société, gangrenant toutes les institutions. Car, il faut dire que cette « infection » avait une étrange propriété : les contaminés avaient le sentiment d’être illuminés, d’agir pour le Bien, pour le Progrès, alors qu’ils répandaient une peste qui détruisait le sens même de leur activité, pour ne pas dire de leur existence. Ils se mettaient alors à produire des propos stéréotypés, dénués d’enracinement, aussi abscons qu’évanescents. Des slogans, des formules publicitaires, des mots creux, interchangeables, vaporeux. Des formules, des anglicismes, de purs signifiants. Des alignements de phonèmes, d’expressions toutes faites, censées recouvrir la surface de la réalité. Des injonctions nivelantes, uniformisantes, flottantes, mais impératives. De la communication destructrice, capable de perforer les pratiques, de saccager les dynamiques collectives. De la pure instantanéité, sans histoire, sans perspective, sans épaisseur temporelle.

Un pesticide pour la pensée, pour la créativité, pour les émergences, pour les Communs.

« Nos cultures occidentales sont les seules à s’être donné comme objectif l’élimination rationnelle de toute négativité et de toute pratique sacrificielle » (Miguel Benasayag et Bastien Crémy).

Cette langue modernisatrice, positive, et toutes ses potentialités mutagènes, s’était diffusée avec un taux de reproduction assez extraordinaire. Car il faut dire que ce mal avait la particularité de transformer non seulement les psychés individuelles en les contaminant, mais d’en arriver aussi à modifier l’environnement et les formes institutionnelles, l’écosystème des subjectivations, de façon à favoriser encore sa diffusion sur les esprits jusque-là préservés.

Dès lors, l’omniprésence de ce discours idéologique avait envahi tous les secteurs de l’existence, contribuant à remanier profondément tous les gestes et interactions du quotidien. Notre façon de dire, d’échanger, de percevoir, de nommer le monde, s’était ainsi trouvée colonisée par « les différents jargons des propriétaires officiels de la parole » (J.-C. Michéa). En effet, « cette façon de parler de manière presque instinctive (…) finit par contaminer jusqu’à la langue quotidienne » (George Orwell, The English Langage).

« C’est une belle chose, la destruction des mots »

« A la fin nous rendrons littéralement impossible le crime-de-pensée parce qu’il n’y aura aucun mot pour l’exprimer » (George Orwell, 1984).

De fait, « le processus de lignification pourrait être poursuivi jusqu’au point où la langue ne serait plus en état de permettre la moindre pensée indépendante de la vérité officielle » (J.-C. Michéa).

Ainsi, l’alliance du management technocratique, de la gouvernance néolibérale et du capitalisme financiarisé avait contribué à complètement occulter les infrastructures de l’économie réelle (l’éducation, la santé, les équipements publics, les biens communs), les interdépendances aux écosystèmes, ainsi que les valeurs qui font tenir l’édifice social : la justice, l’égalité, les droits fondamentaux, la dignité, la solidarité, etc.

Malgré ces effets dévastateurs, malgré les ruines et les détritus, cette pensée unique, totalitaire, uniformisante, corruptrice, imposait de plus en plus son emprise idéologique, mettant la réalité entre parenthèses et revendiquant de pouvoir « non seulement vous indiquer sur quel cheval il faut parier mais aussi vous expliquer pourquoi il n’a pas gagné » (George Orwell, New English Weekly, 16 juin, 1938).

Compte-tenu de l’épidémie de Covid-19, on aurait pu penser qu’une nécessaire reconsidération du réel se serait imposée, avec un retour en grâce des pratiques, du terrain, du concret. On aurait pu imaginer qu’au-delà de l’urgence et des mesures exceptionnelles, d’autres impératifs auraient pu émerger avec force : ceux de préserver des conditions collectives et individuelles de décence, de solidarité, de créativité, d’amour et de luttes, de combats et de désir, d’espoir et d’avenir, au-delà de la seule survie biologique de l’espèce et de la préservation des indicateurs économiques ou de la prospérité de certains privilégiés. Car cette crise pandémique était venue dévoiler nos structures anthropologiques et politiques dans toute leur crudité, nos représentations collectives et nos paradigmes mentaux, nos tâches aveugles et nos impensés ; et elle constituait un défi pour nos accoutumances et nos conventions, pour tout ce qui semblait aller de soi.

Là, il aurait fallu nommer le réel, retrouver une langue capable de saisir l’événement, l’effroi, le vécu, de tisser à nouveau des liens, de s’inscrire dans une forme de partage collectif et de sens commun. Il aurait fallu insuffler une « reconnexion » avec l’objectivité sensible, une éthique incarnée, située, à même de garantir que les mesures restrictives et les abstractions rationalisantes n’alimentent pas un exil définitif hors des réalités concrètes. Il aurait fallu retrouver des attachements, des socialités, de résonnances, un langage qui soit « la création conjointe des poètes et des travailleurs manuels » (George Orwell, The English People, 1944).

Et pourtant, la crise sanitaire du Covid-19 fut l’occasion d’une aggravation drastique de cette autre épidémie qui dissipait de plus en plus notre sens des réalités.

Car, il faut souligner ce fait remarquable : les gestes barrières et les mesures restrictives nécessaires mis en place pour éviter les phénomènes de transmission virale étaient justement un vecteur de diffusion de l’autre épidémie. Ainsi, plus on imposait la distanciation sociale, plus on dématérialisait les liens, plus on se coupait du collectif, du social, du monde, de nos écosystèmes, plus on se coupait du tragique de l’existence, plus on effaçait toute trace de négativité, de conflictualité, et plus les esprits se trouvaient contaminés par cette novlangue attaquant sans cesse notre imprégnation dans le réel, plus l’exil s’imposait, plus la perte de contact avec les réalités concrètes et la décence commune s’approfondissait.

Ainsi, selon Attac, en pleine crise pandémique de Sars-Cov 2, « des dizaines de milliards d’euros d’aides supplémentaires (étaient) versés, sans condition sociale, fiscale et écologique ou presque : depuis le début de la pandémie de Covid-19, près de 200 milliards d’euros d’aides supplémentaires ruissel(ai)ent sur le secteur privé ! 100 % des multinationales du CAC40 (avaient) touché des aides publiques liées au Covid-19. Y compris les 26 d’entre elles qui (avaient) versé un généreux dividende en 2020 (comme Carrefour, LVMH, Veolia, Vinci…). Certaines (avaient) licencié dans le même temps, caché leurs bénéfices dans les paradis fiscaux, ou ne respectai(ent) les accords de Paris sur le climat »….

 Contre vents et marées, on continuait donc à privatiser les profits et à socialiser les pertes…On dépensait pour préserver la compétitivité et la rentabilité des entreprises. Malgré le désastre, le train des réformes néolibérales allait désormais pouvoir instrumentaliser le creusement des déficits pour s’imposer avec d’autant plus de force et « d’évidence »…Classique stratégie du choc.

Dans le même temps, l’austérité s’imposait toujours plus dans le domaine de la santé : fermeture de lits d’hospitalisation et de services d’urgence, déprogrammation des soins courants, démantèlement des structures publiques et de la solidarité collective, budgets en bernes….

Et les structures hospitalières devaient désormais attribuer une part non négligeable de leur budget déficitaire pour financer des prestataires privés chargés de filtrer et de contrôler les entrées, en interdisant l’accès à tous ceux n’ayant pas de passe sanitaire valide – avec le risque d’engorger les services d’urgence…

 Ainsi, face à la complexité et à l’effroi, s’exerçait toujours plus cette forme de tentation autoritaire amenant à déléguer la puissance d’agir des peuples et les responsabilités collectives vers des instances technocratiques « expertes » exerçant une forme de gouvernance biopolitique.

Cependant, pour en arriver à une telle perte du contact avec le monde, à de telles aberrations, il faut évidemment penser que cette autre épidémie avait déjà sacrément déformé les perceptions, les sensibilités, à travers un démantèlement systématique des structures linguistiques et des modalités de « communication ».

Comme l’avait déjà souligné Victor Klemperer, une langue peut effectivement être asservie, de façon à mutiler la pensée et à manipuler les masses. Dès lors, une rhétorique déclamatoire peut s’imposer de façon totalitaire, en n’admettant pas d’autres façons de s’exprimer que la sienne…

Ainsi, le risque était devenu omniprésent. Car, en chacun, pouvaient émerger des îlots de contamination, des noyaux latents, en attente de déploiement. Les germes de la maladie étaient partout, dans l’atmosphère, dans l’environnement, dans les mots, nichés en tous…

Sur le plan épidémiologique, il paraissait clair que plus on s’approchait des épicentres de contamination, des lieux des pouvoirs, des instances technocratiques, plus on pactisait avec le spectre managérial morbide en participant à son déploiement, plus la contamination intérieure devenait profonde, et plus le potentiel de contamination s’élevait. Le virus du management avait effectivement le pouvoir immense de transformer ses contaminés en fervents diffuseurs, convaincus d’être résolument modernes, de se détacher des rugosités du réel, de s’élever dans leurs carrières, de quitter le sol des communs et du quotidien.

« Or, si le journaliste « branché », le cadre « dynamique », l’expert « compétent » ou le gestionnaire « avisé » n’apparaissent plus capables de s’exprimer autrement que selon les règles de leurs novlangues respectives, il ne peut s’agir, d’un point de vue orwellien, d’une évolution innocente. Elle mesure, en vérité, l’emprise croissante que ces différents pouvoirs ne cessent d’exercer sur nos vies » (J.-C. Michéa).

Mais, au-delà de ses « épandeurs massifs », il existait aussi des « porteurs sains », s’adaptant au nouvel environnement viral, sans pour autant en devenir des prosélytes actifs.

Par ailleurs, des études épidémiologiques avaient également mis en évidence quelques cas très rares d’immunité spontanée, de capacité à ne pas être infecté, voire à rejeter de façon instinctive et viscérale les affres de ce néolangage perverti et pervertissant. Ces « immunisés » semblaient tous avoir la particularité d’être engagés et enracinés dans des pratiques concrètes, en prise avec les affres de la réalité, à travers des liens, des actes et des rituels.

Enfin, certaines personnes ou collectifs tentaient aussi de mettre en place des formes de résistances, de développer l’immunité groupale, afin de limiter la contamination, voire d’envisager des perspectives de guérison. Il s’agissait alors de retourner la novlangue du management technocratique contre elle-même, de revenir à l’enracinement dans du réel, dans des savoir-faires situés, de recapitonner les signifiants flottants à des signifiés vécus, de soutenir les praxis au-delà des slogans, de déconstruire, d’ironiser, de ridiculiser…de faire appel à la polysémie, à l’imaginaire, à la poésie, mais aussi à la rigueur, à l’argumentation, à la dialectique, à la raison….

Là se situe l’immunisation, la possibilité de développer des anticorps collectifs, des capacités de résistance sur la durée.

Car, à l’évidence, cette pandémie managériale s’inscrivait sur des temporalités longues, transgénérationnelles, avec des effets susceptibles de s’inscrire profondément dans les psychés, les représentations collectives et les conduites. Et ce, en particulier, dans les transmissions, les liens éducatifs, les interactions parents / enfants, voire les programmes scolaires élaborés par des « experts » totalement contaminés et contaminants. Ainsi, ce sont les modalités mêmes de l’individuation, de la subjectivation qui se trouvaient infectées, et qui inoculaient ainsi le virus dès les premiers temps de l’existence.

« Nous écrasons les habitudes de pensée qui ont survécu à la Révolution. Nous avons coupé les liens entre l’enfant et les parents » (George Orwell, 1984)

Dès lors, sous l’influence de pédagogues experts en éducation positive, en gestion des émotions, en coaching parental, en optimisation neurodéveloppementale, en management familial, en innovations systémiques à visée de rentabilisation des apprentissages précoces, une génération de contaminés étaient en train d’émerger, avec une reconfiguration des sensibilités dès la petite enfance.

Les parents devenaient désormais des optimisateurs pédagogiques, ayant comme projet de soutenir les capacités et le potentiel futur de leur investissement éducatif, afin de rentabiliser et de solvabiliser leur patrimoine à travers une employabilité valorisée dans un environnement inclusif ultra compétitif.

Il fallait donc assurer la croissance d’individus solipsistes, exclusivement mobilisés par leurs propres intérêts, en culture hors-sol, hydroponique,

Car les enfants étaient ainsi investis comme des ressources neurogénétiques en attente du développement à haut potentiel de leurs compétences, de leur agilité, de leur flexibilité, de leur adaptabilité, de leur productivité, par l’intermédiaire de stimulations cognitivo-ludiques disruptives, susceptibles de les faire intégrer à terme une école de commerce, et de pouvoir ainsi répandre, à leur tour, la bonne parole managériale.

A cette fin, il fallait évidemment viser une autorégulation optimisée, une gestion performante des émotions, et favoriser une expression adéquate des gènes à travers un balisage précoce et une stimulation des compétences. Ainsi, les managers infantiles transmetteurs de patrimoine étaient également sommés d’adopter une attitude parentale multimodale, essentielle dans le développement d’un autocontrôle compétitif à haute valeur en termes de capitalisation et de retour sur investissement.

Bien archaïques ceux qui désiraient encore que leur progéniture se destine à devenir des citoyens visant l’autonomie, la responsabilité, l’ancrage dans une réalité concrète et capables de s’investir collectivement dans la vie de la Cité, en vue du Bien Commun…

Êtres encore humains, sensibles, sociaux…nous vous alertons d’outre-avenir, alors que notre humanité agonise. Ne fuyez plus votre humus, retrouvez des racines, tant qu’il est encore temps. Prenez garde à cette autre épidémie qui gangrène vos âmes et vos corps, ronge vos liens, abrase vos désirs, délite vos pratiques et vos ancrages, assèche vos collectifs, vos altérations et vos élans instituants. Retrouvez des raisons d’aimer et de vivre, des aspérités, des béances. Résistez : seule l’aspiration à une « société libre, égalitaire, juste et décente » peut vous immuniser contre ce fléau qui risque de vous contaminer toujours un peu plus et d’infecter vos paroles, vos perceptions et vos ressentis…

« Au-delà de l’idéologie de l’individu sérialisé, nous devons comprendre que c’est dans les situations et dans les liens qui nous composent que nous pourrons participer à la production d’un imaginaire capable d’articuler une pensée critique avec des pratiques concrètes de corps engagés » (Miguel Benasayag et Bastien Cany)

Et rappelez-vous, « La Révolution ne sera complète que le jour où le langage sera parfait » (George Orwell, 1984) – c’est à dire quand les mots ne pourront plus produire une pensée ou évoquer un vécu….

3 réflexions sur “L’autre épidémie

  1. Comme l’avait déjà souligné Victor Klemperer, une langue peut effectivement être asservie, de façon à mutiler la pensée et à manipuler les masses. Dès lors, une rhétorique déclamatoire peut s’imposer de façon totalitaire, en n’admettant pas d’autres façons de s’exprimer que la sienne…

    Cela se vérifie quand des gens vaccinés, même si ils ont été cornaqués par la menace de ne plus accéder au resto et autre services du quotidien, et qui considère finalement que la logique des remèdes imposés est pour le bien collectif. Ils ne comprennent pas qu’ils sont les moutons qu’on tond et sacrifiera si le maître le désire. Vous devenez le complotiste de service dès-lors que vous émettez une critique qui bouscule la doxa et qui soulève dans l’ombre de leur choix l’idée qu’ils pussent être faible.

    « La Révolution ne sera complète que le jour où le langage sera parfait » (George Orwell, 1984) – c’est à dire quand les mots ne pourront plus produire une pensée ou évoquer un vécu…. »

    Ce serait donc une révolution anthropologique en effet, puisque la caractéristique du pré-humain est d’être dénué d’une conscience réflexive articulée par le langage complexe et le recours observationnel de son environnement pour s’interroger sur le sens du monde et de lui-même… ainsi de sa finitude et de la tension qu’elle induit: questionnement et ressource à découvrir pour faire sens.

    L’affirmation « moi-je », si elle est un acte de foi de la pensée territorialisée en corps, en Ame (corps subtil) et en Esprit, confirme la séparation d’avec l’autre en pensée, sensation et en parole, c’est bien que le pré-humain est devenu humain car il juge et signifie ce « je » et cet « autre que Je ». Rite de passage anthropologique s’il en est: il comprend la portée de ses choix et s’ouvre à l’inconnu, s’interroge sur le sens de son existence, architecture des méthodes, insuffle du transcendant et se fait aussi le juge des retombées possibles de ses choix dans le monde des Ancêtres passés dans l’au delà et qu’il rejoindra un jour.

    La filiation et la transmission des générations est culturelle, cultuelle et génétiquement véhiculée car les rites formalisent et balisent cet espace sémantique de la parole aux actes, ils apportent l’humus que l’on enrichit pour qu’éclose et perdure le cycle existentiel et le sens qu’on lui attribue.

    Si les mots ne devaient plus produire une pensée complexe ou simplement instruire mentalement le réminiscent du vécu à transmettre, il y aurait disparition de cette filiation et de cette transmission mais pire encore nous ne serions plus humain mais devenus entre-temps post-humain (suite logique du transhumanisme)… c’est dire qualitativement, en essence en tant que simulacre pré-humain.

    C’est à cela que se réfère l’idée de « révolution complète »… le « langage parfait » n’est plus que celui de l’instant présent, instinctuel: c’est la Babel acculturée de l’espèce ou une langue pour tous réduit, contracte et annihile alors même que ce qui l’enrichissait auparavant était consubstantiel du brassage de la diversité culturelle sur des millénaires par l’échange croisé des destins, des routes et des souches culturelles si ce n’est génétique.

    Le réductionnisme sémantique, c’est donc l’appauvrissement totalisant par la pensée unique qui contamine et éradique tout ce qui se trouve hors de son périmètre d’influence… pour échoir dans l’animalité obscure et abêtissante.

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  2. Aim aïe si ké ih ouaille, em oh iou est ce hi!

    Un documentaire de Jean Rouch montrait que seules les sociétés africaines secrètes qui interprétaient, en les incluant dans leurs propres mythes dansés lors de cérémonies rituelles clandestines les manières et processus des toubabs parvenaient à éviter la folie à leurs membres et leur permettaient de s’y conformer sans y perdre leurs ames.

    Cordialement

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  3.  » Et rappelez-vous, « La Révolution ne sera complète que le jour où le langage sera parfait » (George Orwell, 1984) – c’est à dire quand les mots ne pourront plus produire une pensée ou évoquer un vécu…. »

    La conclusion est séduisante, mais encore faudra-t-il que le langage et les mots survivent au naufrage sociétal généralisé.
    De ce point de vue, on est très mal barrés.
    Je pense que l’école est un problème énorme en France. Elle abêtit les gens.

    Trop de gens qui ont fait beaucoup d’études (culture n’est pas synonyme d’intelligence) sont souvent inintéressants. Ils ne savent rien, ne connaissent rien, n’ont aucun esprit critique, ne sont capables que de sortir des formules toutes faites qu’ils ont bien sagement apprises. Après, n’est-ce pas la fonction première de l’école que de formater les gens. Avoir un peuple docile et des élites plus soumises que des brebis, c’est confortable pour la bourgeoisie au pouvoir.

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