Aux sources du conflit: dédiaboliser Poutine et interroger les Américains.

J’ai eu beaucoup de plaisir à lire cet entretien, mais , je le dis tout de suite il m’a mis en colère.

Quand on a la chance d’avoir devant soi quelqu’un comme Andrei Makine, on essaie d’en sortir autre chose que des banalités.

L’auteur de l’entretien interroge Makine pour lui faire dire ce que les médias occidentaux n’ont ni le courage ni le droit de dire: les véritables origines de la guerre D’Ukraine.

L’auteur est certainement satisfait de faire exposer par Makine l’origine de cette guerre, les mensonges de l’Occident, l’évolution de la pensée de Poutine et finalement comment on en est arrivé là, avec la conclusion idiote de rigueur, à savoir que toute guerre est condamnable. Ce qui est une imbécilité car une petite guerre qui en évite une grosse , sanglante, barbare n’est pas condamnable.

On pouvait sortir plus de Makine en forçant ses défenses ; ses défenses on les touche quand il énumère les décisions américaines de recréer les conditions de la guerre dès 2002.

Or c’est là qu’il fallait commencer à travailler, à creuser, à obliger Makine à dépasser les lieux communs.

En réalité d’ailleurs la datation est mauvaise car c’est en 1999 que la cassure s’est produite .

Pas en 2002, mais passons . Ce n’est pas un hasard si à partir de 2002 les Etats Unis ont changé de position et sont redevenus bellicistes ; et c’est je dirais presque le nœud de toute la période historique que nous traversons maintenant. En 2002 il s’est passé quelque chose qui fait que , à nouveau les Etats Unis ont rendu la guerre possible et peu a peu inéluctable

Quand a la chance d’avoir un Makine en face de soi on le fait rentrer dans le vif du sujet, on le force dans ses retranchements, on l’oblige à élaborer. Si on ne le fait pas, l’entretien devient boiteux. Et on ne arrive aux vœux pieux.

Ici il nous raconte avec une certaine crédibilité et de façon mesurée et acceptable l’autre versant de l’histoire, du roman que cachent les occidentaux, il ne l’analyse pas .

La problématique c’est de dénouer pourquoi à un moment donné l’Occident s’est remis en ordre de marche belliqueuse/belliciste et face à cette situation que pouvaient faire les Russes?

Le changement de 2002 qui intervient après la décision imbécile et lâche d’Obama de faire plaisir aux Polonais reste ce qu’il est pour la plupart des observateurs pas trop stupides; un mystère.

Et on ne voit pas, quand on est de bonne foi ce qu’aurait pu faire Poutine pour échapper ensuite à l’infernal engrenage, à la terrible logique qui s’est alors mise en mouvement.

Publié au Centre Simone Weil , 27/03/22

L’interview suivante du Figaro avec l’auteur franco-russe Andrei Makine est remarquable à plusieurs égards. Il y a d’abord le dévouement de Makine à la pensée, et pour cette même raison son dévouement à la liberté. Cela va de pair avec son mépris de la propagande. Tout aussi intéressante est sa proposition positive, qui vient vers la fin de la conversation. Makine envisage une Europe entière dans le sens où elle inclut la Russie. C’est un concept qui, s’il est souhaitable, semble n’être plus réalisable que par miracle. Cet entretien, réalisé par Alexandre Devecchio, a été initialement publié par Le Figaro le 10 mars 2022. Publié ici par Landmarks avec l’autorisation d’Andrei Makine. (Traduction de Matthew Dal Santo.)

« Je regrette que la propagande européenne s’oppose à la propagande russe… » — Andrei Makine.

Andrei Makine, né en Sibérie, a publié une douzaine de romans traduits dans plus de quarante langues, dont Le Testament français (Prix Goncourt et Prix Médicis 1995), La Musique d’une vie (éd. Seuil, 2001), et, plus récemment , Une femme aimée (seuil). Il a été élu à l’Académie française en 2016.

Int. : En tant qu’écrivain d’origine russe, que vous inspire cette guerre ?

Andreï MAKINE. Pour moi, cela a été une question d’impensable. Je pense aux visages de mes amis ukrainiens à Moscou, que je voyais avant tout comme des amis, pas comme des Ukrainiens. Les visages de leurs enfants et petits-enfants, qui sont dans ce chaudron de guerre. Je plains les Ukrainiens qui meurent sous les bombes, ainsi que les jeunes soldats russes engagés dans cette guerre fratricide. Le sort du peuple qui souffre m’importe plus que celui des élites. Comme le disait Paul Valéry, « la guerre est faite par des hommes qui ne se connaissent pas et qui se massacrent pour des hommes qui se connaissent et ne se massacrent pas ».

Q : Une partie de la presse vous qualifie d’écrivain pro-Poutine. Es-tu?

C’est un journaliste de l’AFP qui m’a le premier collé cette étiquette il y a une vingtaine d’années. C’était juste après le départ de Boris Eltsine, dont le bilan était catastrophique pour la Russie. Je lui expliquai qu’Eltsine, en état d’ébriété permanente, responsable du bouton atomique, représentait un réel danger. Et que j’espérais que la Russie pourrait devenir un peu plus rationnelle et pragmatique à l’avenir. Mais elle a produit le titre : « Makine défend le pragmatisme de Poutine ». Comme il s’agissait d’une dépêche de l’AFP, elle a été répétée partout. Et quand j’entrai à l’Académie française, un hebdomadaire de renom, dont je tairai le nom par charité, publia à son tour un reportage intitulé : « Makine, un poutiniste à l’Académie »… Cela en dit long sur le monde de mensonges dans lesquels nous vivons.

Q : Vous condamnez l’intervention russe

Mon opposition à cette guerre, à toutes les guerres, ne doit pas devenir une sorte de mantra, un certificat de civisme pour les intellectuels en mal de publicité, qui cherchent tous l’onction de la doxa moralisatrice. En répétant des lieux communs, nous n’apportons absolument rien et, au contraire, enracinons une vision manichéenne qui empêche tout débat et toute compréhension de cette tragédie. On peut dénoncer la décision de Vladimir Poutine, cracher sur la Russie, mais ça ne résoudra rien, ça n’aidera pas les Ukrainiens.

Pour pouvoir mettre un terme à cette guerre, nous devons comprendre le contexte qui l’a rendue possible. 

La guerre dans le Donbass dure depuis huit ans et a fait 13 000 morts, et autant de blessés, dont des enfants. Je regrette le silence politique et médiatique qui l’entoure, l’indifférence envers les morts quand ils sont russophones. Dire cela ne signifie pas justifier la politique de Vladimir Poutine. De même que remettre en cause le rôle belliciste des États-Unis, présents à tous les niveaux de la gouvernance ukrainienne avant et pendant la « révolution de Maïdan », ne revient pas à dégager Poutine de sa part de responsabilité. 

Enfin, il faut garder à l’esprit le précédent créé par le bombardement de Belgrade et la destruction de la Serbie par l’OTAN en 1999 sans avoir obtenu l’aval du Conseil de sécurité des Nations unies. 

Pour la Russie, cela a été vécu comme une humiliation et un exemple à retenir. La guerre du Kosovo a marqué la mémoire nationale russe et ses dirigeants.

Quand Vladimir Poutine dit que la Russie est menacée, ce n’est pas un « prétexte » : à tort ou à raison, les Russes se sentent bien assiégés, et cela tient à cette histoire, ainsi qu’aux interventions militaires en Afghanistan, en Irak et en Libye. Une conversation rapportée entre Poutine et le président du Kazakhstan résume tout. Ce dernier tentait de convaincre Poutine que l’installation de bases américaines sur son territoire ne constituerait pas une menace pour la Russie, qui pourrait trouver un compromis avec les États-Unis. Avec un sourire de regret, Poutine a répondu : « C’est exactement ce qu’a dit Saddam Hussein !

Encore une fois, je ne légitime en aucune façon cette guerre, mais l’important n’est pas ce que je pense, ni ce que nous pensons. En Europe, nous sommes tous contre cette guerre. Mais il faut comprendre ce que pense Poutine, et surtout ce que pensent les Russes, ou du moins une grande partie d’entre eux.

Q : Vous présentez la guerre de Poutine comme une conséquence de la politique occidentale. Mais le président russe n’a-t-il pas toujours nourri de vengeance contre l’Occident ?

J’ai vu Vladimir Poutine en 2001, peu après sa première élection. C’était alors un autre homme à la voix presque timide. Il a cherché une entente avec les pays démocratiques. Je ne crois pas du tout qu’il avait déjà en tête un projet impérialiste, comme on le prétend aujourd’hui. Je le vois plus comme quelqu’un qui réagit que comme un idéologue. 

A cette époque, l’objectif du gouvernement russe était de s’intégrer au monde occidental. Il est stupide de croire que les Russes ont une nostalgie démesurée du goulag et du Politburo. Ils peuvent bien avoir la nostalgie de la sécurité économique et de l’absence de chômage. 

L’entente entre les peuples aussi : à l’université de Moscou, personne ne faisait la différence entre étudiants russes, ukrainiens et autres étudiants soviétiques… Il y a eu une lune de miel entre la Russie et l’Europe, entre Poutine et l’Europe, avant que le président russe ne prenne la position de l’amant trahi. En 2001, Poutine a été le premier chef d’Etat à offrir son aide à George W. Bush après les attentats du 11 septembre. A travers ses bases en Asie centrale, la Russie a alors facilité les opérations américaines dans cette région. 

Mais en 2002, les États-Unis ont quitté le traité ABM, qui limitait l’installation de boucliers antimissiles. La Russie a protesté contre cette décision qui, selon elle, ne pouvait que relancer la course aux armements. 

En 2003, les Américains ont annoncé une réorganisation de leurs forces vers l’Europe de l’Est. ce qui a limité l’installation de boucliers antimissiles. La Russie a protesté contre cette décision qui, selon elle, ne pouvait que relancer la course aux armements. 

Poutine s’est sensiblement durci à partir de 2004, lorsque d’anciens pays socialistes ont rejoint l’OTAN avant même de rejoindre l’Union européenne, comme s’il fallait devenir antirusse pour être européen. Il a compris que l’Europe avait été vassalisée par les États-Unis. 

Puis ce fut un véritable tournant en 2007 lorsqu’il prononça un discours à Munich accusant les Américains de préserver des structures de l’OTAN devenues inutiles et de vouloir un monde unipolaire. Cependant, en 2021, lorsqu’il est arrivé au pouvoir, Joe Biden a dit exactement cela lorsqu’il a déclaré que « l’Amérique dirigera à nouveau le monde ».

Q : Il semble que vous rendriez l’Occident et la Russie équivalents en responsabilité. Mais dans cette guerre, la Russie est l’agresseur...

Je ne les rends pas équivalents. Mais je regrette que la propagande européenne soit devenue le simple revers de la propagande russe. Au contraire, il est temps pour l’Europe de montrer sa différence, d’imposer un journalisme pluraliste qui ouvre le débat. Quand j’étais enfant en Russie soviétique et qu’il n’y avait que la Pravda, je rêvais de la France pour la liberté d’expression, la liberté de la presse, la possibilité de lire différentes opinions dans différents journaux. La guerre porte un coup terrible à la liberté d’expression : en Russie, ce qui n’est pas surprenant, mais aussi en Occident. On dit que « la première victime de la guerre est toujours la vérité ». C’est vrai, mais j’aurais aimé que ce ne soit pas le cas en Europe, en France.

Selon moi, la fermeture de RT France par Ursula von der Leyen, présidente non élue de la Commission européenne, est une erreur qui sera inévitablement perçue par l’opinion publique comme une censure. 

Comment ne pas être révolté par la déprogrammation du Bolchoï au Royal Opera de Londres, l’annulation d’un cours consacré à Dostoïevski à Milan ? Comment prétendre défendre la démocratie en censurant les chaînes de télévision, les artistes, les livres ? C’est le meilleur moyen pour les Européens d’alimenter le nationalisme russe, d’arriver à un résultat contraire à celui escompté. Au contraire, il faut s’ouvrir à la Russie, notamment à travers les Russes qui vivent en Europe et qui sont évidemment pro-européens. Comme le disait justement Dostoïevski : « chaque pierre de cette Europe nous est chère ».

Q : La propagande russe semble encore délirante lorsque Poutine parle de « dénazification »…

Le bataillon Azov, qui a repris la ville de Marioupol aux séparatistes en 2014, et a depuis été intégré à l’armée régulière, revendique son idéologie néonazie et porte des casques et des insignes portant l’emblème du symbole SS et de la croix gammée. Il est évident que cette présence reste marginale et que l’Etat ukrainien n’est pas nazi, et ne voue pas une vénération inconditionnelle à Stepan Bandera. Mais les journalistes occidentaux auraient dû enquêter sérieusement sur cette influence et l’Europe aurait dû condamner la présence d’emblèmes nazis sur le territoire ukrainien. Il faut comprendre que cela ravive chez les Russes le souvenir de la Seconde Guerre mondiale et des commandos ukrainiens ralliés à Hitler, et que cela accrédite, à leurs yeux, la propagande du Kremlin.

Q : Au-delà du débat sur les causes et les responsabilités de chacun dans la guerre, que pensez-vous de la réponse européenne ?

On a reproché à Bruno Le Maire de parler de guerre totale, mais il a eu le mérite de dire la vérité et de clouer ses couleurs au mât, au lieu de l’hypocrisie de ceux qui envoient des armes et des mercenaires et entendent ruiner l’économie russe, mais prétendent qu’ils ne font pas la guerre. En vérité, il s’agit bien de provoquer l’effondrement de la Russie, l’appauvrissement de son peuple. Il faut le dire clairement : l’Occident est en guerre contre la Russie.

Or, s’il y a un aspect positif pour l’éventuelle démocratisation de la Russie, c’est qu’on va détruire la structure oligarchique, qui est une véritable tumeur depuis les années 1990. J’invite les dirigeants européens à exproprier les oligarques prédateurs, à confisquer ces milliards de roubles volés et investis à Londres et, plutôt que de les bloquer comme nous le faisons aujourd’hui, à les donner aux pauvres d’Europe et de Russie.

Q : Que peut-on faire d’autre ?

Pour arrêter les hostilités, pour donner un avenir à l’Ukraine, nous pensons toujours qu’il faut aller de l’avant ; parfois il faut au contraire revenir en arrière. Il faut dire : « nous nous sommes trompés ». En 1992, après la chute du mur de Berlin, nous étions arrivés à une bifurcation. Nous avons pris le mauvais chemin. Je pensais vraiment alors qu’il n’y aurait plus d’obstacles, que l’OTAN serait dissoute parce que l’Amérique n’avait plus d’ennemi, que nous formerions un grand continent pacifique. Mais je sentais aussi que ça allait exploser car il y avait déjà des tensions : dans le Caucase, en Arménie au Haut-Karabakh… A l’époque, j’écrivais une lettre à François Mitterrand.

Q : Quel était le contenu de cette lettre ?

Je ne sais pas s’il l’a reçu, mais je parlais de la construction d’une Europe qui n’avait rien à voir avec le monstre bureaucratique que représente aujourd’hui Mme von der Leyen. Je rêvais d’une Europe respectueuse des identités, comme la Mitteleuropa de Zweig et Rilke. Une Europe finalement plus puissante parce que plus flexible, à laquelle auraient pu s’ajouter l’Ukraine, les pays baltes et pourquoi pas la Biélorussie. Mais une Europe sans armes, sans blocs militaires, une Europe faite de sanctuaires de paix. Les deux garants de cette architecture auraient été la France et la Russie, deux puissances nucléaires situées aux deux extrémités de l’Europe, légalement mandatées par l’ONU pour protéger cet ensemble.

Q : Est-ce réaliste ?

Mitteleuropa n’est pas une utopie, elle a existé. Je veux y croire et je continuerai à souligner l’importance de cette idée. Il y a quelques années, j’ai rencontré Jacques Chirac et Dominique de Villepin, qui partageaient cette vision d’une Europe de Paris à Saint-Pétersbourg. Mais les Américains en ont décidé autrement. Cela aurait signifié la fin de l’OTAN, la fin de la militarisation de l’Europe. Une Europe soutenue par la Russie et ses richesses serait devenue trop puissante et indépendante. Néanmoins, j’espère qu’un nouveau président reprendra cette idée. L’Europe est un Titanic qui coule et de crise en crise, nous luttons pour notre survie.

Cette situation est si tragique, si chaotique, qu’il faudrait proposer une solution radicale, c’est-à-dire revenir à la bifurcation de 1992 et reconnaître qu’il ne faut pas relancer la course aux armements et reprendre une direction démocratique et pacifique qui pourrait très bien inclure Russie. Cela arrêterait dans leur élan les tendances extrémistes en Russie. Cela permettrait d’éviter l’effondrement politique et économique qui touche la planète entière. Elle conduirait à un résultat honorable pour tous et elle permettrait de construire une Europe de la paix, une Europe des intellectuels et de la culture. Notre continent est un trésor vivant, il faut le protéger. Malheureusement, nous préférons poursuivre le contraire de cette proposition : interdire Dostoïevski et faire la guerre. Cela signifie une destruction garantie, car il n’y aura pas de vainqueur.

Une réflexion sur “Aux sources du conflit: dédiaboliser Poutine et interroger les Américains.

  1. Bonjour M. Bertez

    Oui, la Serbie, et les crimes contre l’humanité commis par l’UCK, formée , entraînée et équipée par les services secrets de l’otan , jamais condamnés malgré tous les rapports les établissant clairement.
    Ceci suffit pour voir au delà des masques, des sourires et des belles promesses.
    Masters of war, I can see through your masks – Bob Dylan.

    Je me souviens des photos de Thaçi, le gangster, avec ses 4×4 noirs, héroïsé dans le figaro mag .
    Et avant, de la célébration par le même fig mag d’extrémistes comme Gulbuddin Hekmatyar en Afghanistan.

    Merci d’avoir publié cette interview de Makine, intelligente et juste.

    Cordialement

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