Editorial. La pensée moderne n’est plus un guide, c’est un moyen pour asservir.

Rédigé par 

Bruno Bertez 

18 novembre 2022

Ce n’est pas juste une question d’inflation, d’emploi ou de production. Tout se passe en amont.

Notre principal outil pour transformer le monde, pour guider l’action , pour gérer c’est la pensée.

Quand j’étais jeune étudiant à HEC, nous avions pour devise :

« Pour penser en homme d’action et agir en homme de pensée ».

Quelle belle devise. On est loin de l’épicerie médiocre qui maintenant domine les études.

Mais sa portée, ai-je découvert, est limitée.

Elle est limités car c’est par une infirmité culturelle que nous croyons qu’il n’y a qu’une pensée, qu’un mode de pensée, que la pensée est « une » et universelle.

Je m’en suis aperçu lorsque inscrit à Sciences Po -caricature de la pensée bourgeoise- et constatant la nullité de l’enseignement diffusé, je me suis mis à étudier la psychanalyse, la linguistique, le marxisme, les philosphies grecques, les philosophies du soupçon.

Ces études ont achevé de me persuader que l’on pouvait « penser autrement ».

En effet qu’advient il si nous pensons mal, si notre pensée est limitée, si nous pensons avec des mauvais concepts, avec une épistémologie idiote, avec des principes de base complètement idéologiques, dont la fonction est de voiler le réel au lieu de l’éclairer?

Dans ce cas nous créons un imaginaire dont nous ne pouvons plus sortir, un peu comme l’ordinateur qui ne peut échapper à la logique de celui qui l’a programmé. Nous sommes condamnés à rester dans la bouteille, comme des mouches, emprisonnées, dans l’imaginaire que construisent pour nous, des générations et des générations de Maîtres .

Je soutiens depuis longtemps que cet outil que constitue la pensée nous a echappé; ce qui en terme simple signifie que mon hypothèse de recherche analytique est radicale; nous pensons faux; nos représentations du monde sont fausses car elles sont imprégnées de notre délire, de notre illusion de toute puissance.

Nous croyons dominer le monde, nous nous prenons pour des démiurges sous prétexte que nous maitrisons certaines technologies. Et certes nous acceptons encore de considérer qu’il y a du négatif mais nous avons développé l’idée folle que l’on peut se protéger de tout, tout nier, … s’assurer, faire porter le négatif par … au fait par qui ? Par les martiens! Ceux qui jouent le role de martiens ce sont nos générations futures!

La vraie crise, c’est la crise de la pensée : la pensée théorique utilisée en Occident est fausse, archi fausse et c’est elle qui nous conduit à la catastrophe.

La pensée théorique occidentale est dualiste, au sens où elle sépare le réel de son intelligibilité et relativise tout.

Cette pensée prend l’homme pour Dieu. Elle disjoint. Elle nie les réalités objectives, les référents.

A l’inverse de la pensée matérialiste qui, elle est moniste.

La pensée Russe ou Chinoise est plus proche du matérialisme, mais c’est nuancé.

Ce que produire signifie

La pensée occidentale pousse à l’extrême les vices de la pensée spiritualiste archaïque, qui en arrive à se persuader que le réel n’existe pas ! On y retrouve les illusions de toute puissance des enfants. Nous avons évolué vers le solipsisme généralisé qui s’ignore.

L’occidental est proche de l’enfant-roi. C’est d’ailleurs ainsi qu’il élève ses enfants : comme des princes. Et l’assistanat est d’ailleurs maintenant généralisé! Etre assisté est devenu un droit quasi naturel!

C’est une conséquence directe du capitalisme, qui disjoint la production de l’effort et du travail. Le capitalisme fait perdre le sens, le lien avec le réel. L’exploitation du travail des autres produit une culture d’enfants-rois. A la limite « tout est possible quand ce sont les autres qui le font ». C’est le principe du Tiers Payant qui régit nos sociétés. C’est le principe qui a régit la globalisation/mondialisation de l’exploitation ou mieux de la surexploitation des producteurs lointains et de l’échange inégal que nous leur imposons.

Dans nos sociétés, on sait de moins en moins ce que veut dire « produire ». Mais on sait « séduire »; on ne sait d’ailleurs plus que faire cela.

L’esprit occidental n’est pas matérialiste, il n’est pas ancré, il est suspendu dans les airs comme sa monnaie. Le langage, la parole sont d’argent !

La pensée occidentale est merveilleusement résumée par cette affirmation première : le réel n’est rien, les perceptions sont tout.

Cette affirmation s’applique à tous nos domaines et ce n’est pas un hasard si elle s’applique aussi bien à la valeur, à la monnaie, aux jugements, aux opinions, aux élections, au genre, etc. Bientot on décrètera la fin de la loi de la pesanteur et on sondera pour le vérifer. Le poids sera déterminé par les hit parades.

Cette affirmation s’applique même à la guerre en cours… il suffit de propagander, et l’Ukraine gagne. On verra si cette propagande suffit à chauffer les foyers européens cet hiver !

C’est une affirmation prométhéenne, démiurgique, qui conduit à la surestimation des gouvernants et à la sacralisation de leurs actions et de leurs propos par les citoyens imbéciles transformés en croyants de la religion moderniste du progrès.

Les autorités et les élites ont compris et assimilé le fait que les marchés n’ont aucune conviction, aucun point de repère, et qu’ils sont sans autre boussole que celle fournie par les autorités monétaires, les too big to fail et les médias qui les aident. Tout cela c’est le nouveau clergé ! Quelle régression !

Marchés flottants

Si les marchés n’ont plus aucune conviction ou repère, ils sont désancrés ; ce qui veut dire qu’ils sont comme des bouchons sur les flots : ils flottent au gré des courants et des vents.

Les vents, ce sont les propos des gouverneurs.

Les courants, ce sont les données auxquelles ils se réfèrent pour naviguer – étant posée la question de savoir si ces données sont bonnes, mais c’est une autre histoire.

Ce que l’on voit donc, ou en tous cas ce qu’il nous est donné de voir, c’est la résultante de l’action d’un côté des courants, et de l’autre des vents qui sont soufflés.

Contrairement à ce que pensent les élites impériales, elles ne créent pas la réalité non, surtout pas ; mais en revanche elles ont le pouvoir par leurs paroles, par leurs effets de langage de créer la nôtre… Notre imaginaire.

« Nous sommes un Empire, nous créons la réalité et vous vous adaptez, mais lorsque vous vous y êtes adaptés, déjà nous avons créé une nouvelle réalité. » C’est la déclaration complète de l’époque.

C’est une déclaration de pure domination, et de mise en esclavage. Bien peu y songent. Les élites vous disent nous créons votre réalité , et vous, vous croyez que c’est vous qui pensez!

Le défi noble, n’est pas de créer la réalité des observateurs et de les déjouer. Non, cela est maintenant facile et cela a été bien exploré.

Non, le défi ce serait de piloter en même temps l’univers imaginaire que constitue le marché et la réalité objective que constitue la situation économique et financière.

La faille n’est pas entre les autorités et les observateurs, les observateurs sont matés et asservis.

Elle est entre la nouvelle réalité ainsi créée, et la réalité objective qui a ses propres lois.

[NDLR : Retrouvez toutes les analyses de Bruno Bertez sur son blog en cliquant ici.]

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5 réflexions sur “Editorial. La pensée moderne n’est plus un guide, c’est un moyen pour asservir.

  1. Ecoutez les ingénieurs automobiles ou dans le bâtiment ou la climatisation….qu est ce qu ils disent ?

    Les chinois ont gagné, ils sont loin devants ….
    Ils innovent même en concevant des centrales nucléaires via une maquette numérique (en utilisant un logiciel francais de Dassault Système).

    Pour le moment, les États-Unis et l Europe sont les consommateurs mondiaux ..notre effondrement sera aussi l effondrement des autres economie (sauf la Russie) ?

    https://fr.businessam.be/premiere-mondiale-de-la-mini-centrale-nucleaire-la-chine-connecte-un-petit-reacteur-nucleaire-modulaire-au-reseau-electrique/

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  2. Bonsoir M. Bertez

    Un exemple amusant pour illustrer les ambivalences de la pensée:
    La première traduction de l’hébreu en grec de la Bible est appelée la Septante; une légende apocryphe y est associée: elle aurait été écrite par 70 rabbins ( ou 72), chacun placé à l’isolement , qui auraient tous produit la même traduction au mot près.
    Selon la pense grecque, ces trois facteurs – nombre, non communication des traducteurs entre eux et unanimité apporteraient la preuve de la justesse de cette traduction. Or, selon la pensée hébraïque, ces mêmes conditions apportent la preuve de la fausseté de la traduction! La pensée gouvernant le milieu biblique des hébreux est une pensée légiste: pour qu’un arrêt du tribunal soit accepté, il faut que le nombre de rabbins soit impair, qu’ils puissent tous se voir – d’où l’hémicycle – et qu’il n’y ait pas d’unanimité.
    Une pensée peut être irrationnelle et parfaitement logique !
    Ainsi, en Afrique, lorsque vous construisez un port sur un fleuve, la première chose à faire est de mettre des réverbères – avant tout terrassement de quai ou autre- cela fait rire les blancs à pensée mécanique, mais, si vous acceptez que nombre d’Africains vivent sans un monde animiste peuple d’esprits nocturne malfaisants, la première chose à faire est d’apporter de la lumière pour chasser ces esprits, après quoi la construction se déroulera sans incidents….
    Irrationnel , peut être, mais logique et pragmatique sûrement!

    La pensée la plus abstraite s’exprime par les mathématiques- les nôtres ont gagné le monde- mais l’usage du langage vernaculaire y introduit un biais culturel qui ouvre la porte à toutes les dérives; même chez Aristote, la langage est toxique à des fins de persuasion….
    La question primordiale est : pouvons nous seulement penser autrement.

    Cordialement

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  3. La phrase clef de votre article me semble être : « La vraie crise, c’est la crise de la pensée ».
    C’est un constat que je fais personnellement depuis longtemps lorsque je dis à mon entourage qu’il n’y a qu’une seule crise en France, une crise spirituelle. Mais lorsque je dis cela pratiquement aucun de mes interlocuteurs ne comprend ce que je veux dire.
    Il me semble que le seul défaut de votre analyse est de ne pas essayer de remonter plus haut. Pourquoi y-a-t-il une crise de la pensée? D’où vient-elle? La crise de la pensée est évidente, mais qu’elle en est la cause?

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      1. Je comprends votre texte : les élites pensent, à tort, créer la réalité et nous imposent un imaginaire déconnecté de la vraie réalité.
        Je suis d’accord avec vous, mais c’est donc que personne en Occident (ni les autorités, ni les citoyens) n’arrive plus à comprendre le monde qui l’entoure. C’est en ce sens, selon moi, qu’il y a crise de la pensée.
        La question me semble être : pourquoi plus personne ne comprend le réel? Pourquoi plus personne ne l’accepte comme un fait incontournable?
        Pourquoi les occidentaux préferent-ils se mentir à eux-mêmes plutôt que d’affronter la vraie vie?
        Personnellement je pense que cela découle de la crise spirituelle de l’Occident. Mais je ne prétends pas être infaillible…

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