L’Amérique est devenue une économie de créances.
L’Amérique n’est plus seulement une grande puissance productive : elle est devenue une économie de créances.
Les actifs financiers y atteignent aujourd’hui près de sept fois le PIB.
Autrement dit, la valeur des titres de propriété, des dettes et des promesses de paiement sur papier a largement dépassé la taille de l’économie réelle qui doit, in fine, les honorer.
Actions, obligations, capital-investissement, crédit bancaire, dérivés, titres adossés à l’immobilier, plans de retraite, fonds spéculatifs et autres instruments sophistiqués dominent désormais la base productive du pays.
Même après compensation des créances croisées, le solde net reste colossal.
C’est le signal profond d’un basculement historique.
Le moteur de la richesse a changé de nature
Le pays continue de produire des biens et des services, bien sûr. Mais le véritable moteur de la création de richesse n’est plus le revenu du travail. C’est la propriété des créances.
Créances sur les profits des entreprises.
Créances sur les loyers immobiliers.
Créances sur les intérêts de la dette.
Créances sur la croissance future.
Créances sur le soutien de l’État.
Créances sur l’expansion monétaire.
Créances sur le pouvoir d’achat de demain.Deux mondes coexistent désormais :
Les travailleurs vivent dans le PIB réel. Leurs revenus dépendent des salaires, donc de l’économie tangible.
Les propriétaires d’actifs vivent au-dessus du PIB, dans un univers financier imaginaire où la richesse s’accroît par la valorisation des créances et l’effet de levier.
Lorsque le système fait croître les valeurs financières plus vite que la production réelle, la classe des propriétaires se déconnecte progressivement de la classe salariale.
Le pays paraît riche dans son ensemble, mais l’écart de richesse ne cesse de se creuser. L’« escalator » de l’inflation des actifs emporte ceux qui y sont déjà montés, tandis que ceux qui ne touchent que des salaires doivent courir derrière depuis le bas.
L’accélérateur : l’ère du Quantitative Easing, la longue periode de baisse des taux jusqu’au zéro et l’activisme des autorités monétaires.
L’explosion a été particulièrement violente pendant l’ère du Quantitative Easing. Des taux d’intérêt proches de zéro ont transformé des flux de trésorerie futurs lointains en valeurs présentes gigantesques.
Les rachats d’actions massifs ont permis au capital de s’enrichir par ingénierie financière plutôt que par investissement productif.
Le capital-investissement (private equity) s’est multiplié en pillant les structures « précapitalistes » : dépouillement d’actifs, inflation des passifs, optimisation fiscale extrême.
Le capital-risque a surfé sur des valorisations fondées sur des anticipations souvent illusoires.
L’immobilier a été massivement racheté par des sociétés d’investissement bénéficiant de dettes bon marché.
Les multiples de capitalisation du secteur technologique ont explosé.
Pendant ce temps, le travailleur recevait… un simple chèque de paie.
La mondialisation a achevé de détruire le pouvoir de négociation des salariés.
Les profits des entreprises ont été capitalisés à des niveaux records ; la hausse a été absorbée par les actifs financiers, tandis que la base salariale subissait une pression continue.
Un système piégé par son propre succès, un système dominé par son passif , devoré par l’Ogre de la capitalisation!
Lorsque les actifs financiers atteignent une telle taille par rapport au PIB, les décideurs politiques n’ont plus le droit à l’erreur. Et ils sont biaisés!
La moindre correction un peu sérieuse menace immédiatement les banques, les fonds de pension, les recettes fiscales, les chaînes de collatéral, le crédit privé, l’immobilier et, in fine, la stabilité politique.
La pile d’actifs est devenue trop haute et trop instable pour être disciplinée.
Résultat : l’économie sert désormais le passif du bilan, et non plus son actif.
Taux d’intérêt, liquidité, déficits budgétaires, sauvetages, réglementations… tout doit désormais être mis au service du « maître » : le passif du système financier.
Le nouveau féodalisme, version abstraite a remplacé l’ancien, concret. Au fond, nous assistons à une forme moderne et abstraite de féodalisme. L’ancien seigneur possédait la terre. Le nouveau seigneur possède des créances : actions, obligations, fonds, plateformes, dettes, propriétés intellectuelles, rareté artificielle.
Le travailleur continue de produire le monde réel. Mais la plus-value est capturée par celui qui détient le papier.
C’est là le grand retournement de notre époque : l’économie réelle est devenue la servante de l’économie financière.
Et tant que ce cercle vicieux perdurera, la déconnexion entre ceux qui produisent et ceux qui possèdent les titres de propriété ne fera que s’aggraver.
L’Amérique n’a pas cessé d’être riche, elle croit l’etrede plus en plus!
Elle a simplement cessé d’être productive pour tout le monde.