La semaine: La débâcle obligataire mondiale: un réveil brutal des marchés face à l’inflation et aux risques systémiques. Importance de la contagion.

L’inflationnisme commence à avoir du plomb dans l’aile.

Voir ci dessous EN PRIME .

Les taux longs montent, les taux actuels ne sont pas encore des vrais taux d’équilibre.

J’en profite pour vous rappeler une de mes idées originales s’agissant des taux d’intérêt.

A un moment donné le quantitatif provoque un changement du qualitatif; quand la confiance dans la monnaie disparait, le taux d’intérêt cesse d’être le prix du temps ou le cout de l’argent, il bascule et devient la rémunération que les banques centrales et les gouvernements doivent concéder pour que le public continue d ‘accepter et de garder la monnaie et le « papier » en général.

La semaine écoulée restera marquée comme l’une des plus violentes pour les marchés obligataires mondiaux depuis plusieurs années.

Pour la première fois depuis 2007, les investisseurs en bons du Trésor américain à long terme obtiennent un rendement supérieur à 5 %.

Ce vent de panique, qualifié de « débâcle obligataire mondiale », a touché simultanément les grands marchés « core » (États-Unis, Royaume-Uni, Japon, Allemagne) et s’est propagée aux pays émergents, inversant la dynamique habituelle de contagion.

Les rendements ont bondi de manière synchronisée, reflétant des craintes inflationnistes exacerbées par la flambée des prix du pétrole liée aux tensions au Moyen-Orient, des préoccupations budgétaires structurelles et une instabilité politique ponctuelle.États-Unis.

Nous sommes revenus aux rendements « pré-crise » de 2007-2008!

Aux États-Unis, le mouvement a été particulièrement spectaculaire sur la partie longue de la courbe. Le rendement des valeurs du Trésor à 30 ans a grimpé de 18 points de base pour clôturer à 5,12 %, son plus haut niveau depuis juillet 2007, dépassant même le pic atteint lors de la crise des Gilts britanniques d’octobre 2023.

Le 10 ans a progressé de 24 points de base à 4,59 % (plus forte hausse hebdomadaire depuis la perturbation d’avril 2025), tandis que le 2 ans a gagné 18 points de base à 4,07 %. Les titres adossés à des créances hypothécaires (MBS) de Fannie Mae ont bondi de 27 points de base à 5,57 %.

Cette hausse reflète un repositionnement accéléré et brutal des investisseurs : les attentes de baisses de taux de la Fed ont été largement revues à la baisse, voire remplacées par des paris sur des hausses de taux.

L’inflation des prix de gros (PPI) et les chocs énergétiques ont renforcé le scénario d’une Fed contrainte à maintenir ou relever ses taux.

Au Royaume-Uni , maillon faible du système financier occidental comme je le dis souvent, l’instabilité politique et une dette record pèsent sur les Gilts.

Le marché britannique a connu l’une de ses corrections les plus sévères. Le rendement des Gilts à 30 ans a bondi de 27 points de base pour atteindre 5,85 % (plus haut depuis mai 1998), tandis que le 10 ans a progressé de 26 points de base à 5,17 % (niveau le plus élevé depuis juin 2008).

L’élément déclenchant : l’annonce du maire de Manchester, Andy Burnham, de son intention de se présenter aux élections législatives pour défier Keir Starmer au poste de Premier ministre. Les investisseurs y voient le risque d’une politique budgétaire plus expansionniste dans un contexte où la dette publique atteint déjà 150 % du PIB (contre 85 % en 2019). La livre sterling a connu sa pire semaine depuis 2024 face au dollar.

Japon c’est la fin de l’ère des rendements ultra-bas .Les obligations d’État (JGB) ont également été secouées. Le rendement à 30 ans a franchi le seuil symbolique de 4 % pour la première fois depuis l’émission de ces titres en 1999, enregistrant la plus forte hausse hebdomadaire depuis avril 2025.

Le 10 ans a grimpé de 23 points de base à 2,72 % (plus haut depuis juin 1997), et le 20 ans a atteint son niveau le plus élevé depuis 1996.

Cette flambée intervient sur fond d’inflation importée (hausse des prix de gros liée au pétrole) et de préoccupations fiscales persistantes, avec une dette publique estimée entre 210 % et 250 % du PIB. La Banque du Japon (BOJ) va être contrainte à intervenir, comme en 2003.

En Europe le fait remarquable, a été l’inversion, les grands marchés obligataires « core » (Allemagne, France) ont été plus touchés initialement que les périphériques (Italie, Grèce).

Les rendements allemands (Bund 10 ans) ont progressé de 16 points de base à 3,17 % (plus haut depuis mai 2011). En France, le 10 ans a gagné 20 points de base à 3,86 %, à un point de base de ses records de 2008.

L’Italie (+22 pb à 3,95 %) et la Grèce (+21 pb à 3,89 %) ont suivi, mais avec un décalage.

Cette dynamique suggère que l’on assiste à une réévaluation systémique des risques budgétaires et inflationnistes au sein de la zone euro.

La périphérie des émergents a été emportée par la vague. La contagion s’est accélérée en fin de semaine vers les pays émergents. Les rendements locaux ont explosé : Brésil 10 ans +55 pb à 14,44 %, Colombie +42 pb à 13,99 %, Pologne +33 pb, Corée du Sud +30 pb à 4,21 %.

Même les obligations en dollars (EM USD) ont souffert : Brésil +29 pb, Colombie +34 pb.

L’ETF iShares Emerging Markets Bond (EMB) a perdu 1,5 %, sa plus forte baisse depuis le début de la guerre.

Les devises correspondantes ont également été pénalisées : won sud-coréen -2,4 %, forint hongrois -3,4 %, real brésilien -3,3 %. La roupie indienne accuse une perte de 6,4 % depuis le début de l’année.

L’Analyse des causes s’impose d’elle même, un choc inflationniste mondial se profile et il est amplifié par les vulnérabilités structurelles liées au surendettement des gouvernements mondiaux.

Le choc énergétique est une quasi certitude malgré les manipulations de l’information et des marchés sur ce sujet et ont rentre dans les modèles l’inflation qui va en découler: La flambée des prix du pétrole alimente une inflation importée mondiale. Les données PPI américaines et japonaises ont surpris à la hausse, forçant une révision des anticipations de taux.

Les dettes publiques sont élevées et tout le monde sait qu’elles sont non soutenables. États-Unis 101% net et 126% brut %) , Royaume-Uni (150 % du PIB), Japon (210-250 %) et plusieurs pays européens affichent des ratios d’endettement qui inquiètent les investisseurs en période de rendements nominaux élevés.

Aux États-Unis les marchés anticipent une discipline fiscale encore plus relaché.

Les banques centrales (Fed, BOJ, BCE) se retrouvent face à un dilemme : combattre l’inflation au risque de freiner la croissance ce qui va révéler les insolvabilités ou intervenir pour stabiliser les marchés au risque de perdre en crédibilité.

Le marché obligataire est considéré comme le marché le plus intelligent, il est et reste le « maître » des marchés financiers. Lorsque les rendements « sans risque » atteignent 5 %, l’équation risque/rendement des actifs se détériore rapidement.

EN PRIME

Selon le Fonds monétaire international (FMI) dans son World Economic Outlook d’avril 2026 la dette publique brute mondiale (general government gross debt) est à 95,3 % du PIB mondial. Les économies avancées sont à 108,2 % du PIB et les économies émergentes et en développement sont à 77,2 % du PIB

Ce ratio global est élevé historiquement, mais il reste de peu en dessous du seuil symbolique de 100 % . Le FMI prévoit qu’il pourrait l’atteindre vers 2029 .

Note : Si on inclut la dette privée (entreprises + ménages), le ratio dette totale / PIB mondial dépasse largement 300 % (autour de 305 % selon l’IIF en 2026).

Le ratio américain est nettement plus élevé que la moyenne mondiale .

EN PRIME

L’analyse de la doctrine de l’inflationnisme

La doctrine de l’inflationnisme est un outil intellectuel forgé au fil des années ; je l’utilise régulièrement.

Je la définit et la dénonce bien sur.

C’est une grille de lecture tranchante qui permet de comprendre de nombeux aspects de de l’économie contemporaine.

Elle désigne le paradigme dominant selon lequel tous les problèmes économiques, sociaux, financiers et même géopolitiques peuvent être résolus par la création de crédit, de dette publique et de monnaie de base.

Dans mon article du 10 mai 2026 (« La semaine : le risque principal maintenant c’est la surchauffe et l’inflation ! »), je la formule clairement:

« La doctrine de l’inflationnisme règne en maître, il n’y a plus aucun problème que l’on ne puisse résoudre par le crédit, la dette et la monnaie ! Toute crise peut être dépassée par le déficit budgétaire, la monétisation de la dette, l’ingénierie financière et l’effet de levier. »

Dans l’éditorial du 11 mai 2026 (« Le grand secret alchimique… »), je complète cette définition en décrivant son secret central : la disparition de l’effet d’éviction .

Traditionnellement, les déficits publics augmentaient les taux d’intérêt et réduisent l’investissement privé. Aujourd’hui, grâce au Quantitative Easing (QE) illimité, au shadow banking et aux opérations de pension, les déficits publics créent eux-mêmes la liquidité qui les finance :

« Les déficits massifs n’évincent plus l’investissement privé : ils l’alimentent. […] L’offre de liquidités est devenue quasiment infinie. »

L’inflationnisme n’est donc pas simplement une tolérance à l’inflation ; c’est une stratégie systématique qui transforme la dette en moteur auto-alimenté de croissance et de spéculation.

Aspects théoriques et historiques

Racines keynésiennes : La doctrine prolonge l’idée keynésienne selon laquelle l’État doit intervenir par la dépense publique en période de sous-emploi. Mais elle va bien plus loin : elle postule que cette intervention peut être permanente et illimitée grâce à la monétisation.

Post-2008 et ère du QE : La crise financière de 2008, puis la pandémie de 2020, ont institutionnalisé le mécanisme. Les banques centrales (Fed en tête) sont passées d’un rôle de « prêteur en dernier ressort » à celui de créateur permanent de liquidité et d’assurance de ne jamais en manquer .

Influence de la Théorie Monétaire Moderne (MMT) : la doctrine de l’inflationnisme est une version pratique de la MMT qui ne dit pas son nom pour ne pas effrayer: un État qui émet sa propre monnaie ne peut pas « manquer d’argent » ; seule l’inflation constitue une limite -et encore, une limite gérable.

le regime de l’inflationnisme c’est le régime de l’Expérience de John Law au XVIIIe siècle : un « cercle vicieux » où la création monétaire finance la dette, qui finance à son tour plus de création monétaire, dans un mouvement perpétuel.

Mécanismes concrets:

1-Monétisation massive : La Fed achète des bons du Trésor, empêchant les taux de monter malgré des déficits records.

2-Financement non bancaire : Fonds monétaires, repos (pensions), GSE (entreprises parrainées par l’État) et hedge funds transforment la dette publique en collatéral pour le levier spéculatif.

3-Absence de rareté : Plus l’État emprunte, plus il injecte de liquidités ; les emprunts ne créent plus de tension sur les taux, ils les assouplissent.

Les arguments en faveur du régime de l’inflationnisme:

-Stabilisation macroéconomique : évite les récessions profondes.

-Soutien à la croissance et à l’innovation

-Flexibilité face aux chocs géopolitiques ou climatiques.

En contrepartie de cette illusion alchimique dangereuse :

-Création de bulles et surchauffe : La liquidité infinie alimente la spéculation plutôt que l’investissement productif réel.

-Inflation potentielle et dévaluation : L’inflation ne se mesure plus seulement par le CPI, mais par la dilution permanente du pouvoir d’achat et la perte de valeur de la monnaie.

-Instabilité systémique : Le système repose sur la confiance ; toute rupture (perte de crédibilité de la Fed, choc externe) peut provoquer un effondrement brutal.

-Inégalités extrêmes : Les premiers bénéficiaires sont les détenteurs d’actifs financiers ; les salariés et les épargnants paient l’addition via l’inflation.

-Fin de la discipline de marché : Plus aucun signal de rareté ne contraint les acteurs ; le risque moral devient généralisé.

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