Tant que l’Imaginaire inflationniste tiendra, aucun signal classique de krach ne fonctionnera.
BRUNO BERTEZ
22 Mai 2026
Nous vivons dans un régime économique particulier : l’inflationnisme.
Ce n’est pas seulement une politique monétaire, c’est une véritable ontologie, une façon de voir le monde.
Selon cette vision, tous les problèmes — dette excessive, inégalités, stagnation de la productivité, vieillissement démographique, transition énergétique, guerres — peuvent être « résolus » par la création de monnaie, de dette et de crédit, accompagnée d’une inflation verbale permanente des récits.
Tant que cet imaginaire collectif reste dominant, les signaux classiques annonciateurs d’un krach boursier (inversion de la courbe des taux, surévaluation des multiples, ratio de Warren Buffet , endettement des ménages, bulle technologique, etc.) perdent une grande partie de leur pouvoir prédictif.
A la limite ces signaux pourraient même être « contrarians »
Le mouvement perpétuel à la John Law a été adapté à notre époque et largement amélioré grâce à d’une part la technologie/technicité et d ‘autre part la complexite/sophistication.
Le système a découvert une forme de mouvement perpétuel financier :
- On crée de la monnaie et du crédit ex nihilo.
- Cette liquidité fait monter le prix des actifs (actions, immobilier, obligations, cryptos, etc.).
- Ces actifs revalorisés servent de collatéral pour créer encore plus de crédit.
- cette production de crédit solvabilise la croissance qui ratifie le tout
- Le cycle recommence.
C’est exactement la logique de John Law en 1716-1720 avec le Système du Mississippi : transformer la confiance et les anticipations en moteur de création de richesse.
Sauf que cette fois-ci, l’expérience n’est plus limitée à un pays, mais qu’elle est devenue quasi planétaire, orchestrée par les banques centrales lesquelles quoi que l’on en dise pratiquent toutes la même politique de fond.
Aucune banque centrale même en Chine même en Russie n’est voyou, « rogue » et aucune ne joue contre le système qui s’est élaboré au fil du temps.
Le génie du système moderne est d’avoir intégré les leçons de 2008 et de 2020 : il ne laisse plus jamais la déflation s’installer. Plus jamais cela ! Comme l’a dit et quasi ordonné Bernanke « nous ne laisserons plus jamais les conditions financières se resserrer »
Dès qu’un risque de contraction réelle apparaît, on injecte massivement. Le résultat est une économie où les prix des actifs financiers et réels se décorrèlent de plus en plus de la sphère productive réelle. La finance est devenue un monde à part avec son alchimie et ses grands prêtres de l’œuvre au noir.
Les indicateurs classiques sont devenus aveugles, ils n’indiquent plus rien et à la rigueur ils sont « misleading » , « fouteurs dedans ». Ceux qui gagnent sont ceux qui ont le moins d’esprit critique, le moins de mémoire et le plus « l’esprit représentant de commercez: il faut se dépêcher d’acheter, toujours bullish.
Le PER à 30 ? Ce n’est plus une bulle, c’est « l’anticipation de la croissance future grâce à l’IA et à la transition ».
La dette publique à 120 % du PIB ? Ce n’est plus un problème, c’est « un actif pour les générations futures » et la pierre angulaire du système bancaire..
Les marges des entreprises historiquement élevées ? Ce n’est plus insoutenable, c’est « le nouveau normal grâce à la concentration industrielle, à la technologie, à la défaite des syndicats, au pouvoir de « pricing » des monopoles et bien sur grâce aux déficits du gouvernement qui alimente une croissance qui ne coûte rien en terme de ponction sur les profits ».
La concentration extrême du marché sur 7-10 valeurs ? Ce n’est plus un risque systémique, c’est la sélection de «la qualité».
Tous ces arguments sont rationnels… dans l’imaginaire inflationniste. Ils cessent de l’être dès que cet imaginaire se fissure. Et que la rareté est réintroduite. Le seul vrai risque: la rareté physique radicale
Le système ne peut pas s’arrêter de lui-même. Il ne connaît que l’expansion. Il ne peut trouver sa limite que dans la réalité physique. Notez que l’on a pu repousser les limites des ressources financières et d’épargne grace au crédit!
Cette limite prendra un jour la forme d’une rareté radicale dans la sphère réelle:
-Rareté énergétique (pic pétrolier conventionnel + difficultés d’extraction + intermittence des renouvelables)
-Rareté des métaux critiques (cuivre, lithium, nickel, terres rares)
-Rareté de l’eau et des terres arables
-Rareté de main-d’œuvre qualifiée dans un contexte de démographie déclinante
Je ne crois même pas à la Rareté de la Confiance car nous sommes en train de reprogrammer l’humain, de le reformater, de créer un homme nouveau adapté àux besoins de reproduction du système. L’homme GOGO!
Tant que la rareté reste financière (on peut toujours imprimer), le système tient. Dès qu’elle devient physique et non substituable, l’imaginaire inflationniste entre en collision avec le réel.
Le système s’est prolongé par la disjonction, il périra sur la fin de la disjonction c’est à dire sur la Réconciliation. Le réel sera alors perçu comme rare et précieux face au papier, aux digits et aux signes. Grand retour des valeurs d’usage.
C’est à ce moment précis que le mouvement perpétuel s’enrayera.
L’histoire montre que les krachs les plus violents ne viennent pas des excès financiers eux-mêmes, mais du moment où le réel reprend ses droits sur la fiction monétaire.
La dialectique fondamentale de la post modernité c’est « Disjonction VS Réconciliation »:
« Ce qui survit par la disjonction périt par la fin de la disjonction, c’est-à-dire par la Réconciliation. »
Nous vivons depuis 1980-1990 (et meme depuis le début des années 70) dans une grande disjonction :
- Disjonction entre finance et économie réelle
- Disjonction entre prix des actifs et flux de cash-flows fondamentaux
- Disjonction entre monnaie et rareté
- Disjonction entre récit politique/médiatique et contraintes physiques
Toute période de disjonction forte finit par une réconciliation, souvent brutale.
La Réconciliation est le moment où les deux sphères (financière et physique) sont forcées de se réaligner, généralement cela se fait par une destruction massive de valeur fictive.
Ceux qui anticiperont correctement le prochain krach ne seront pas nécessairement les meilleurs techniciens de marché. Ce seront ceux qui sauront lire la rareté physique à venir avant les autres.
Ma conclusion est cynique si vous voulez gagner en Bourse changez de grille de lecture.
Tant que l’imaginaire inflationniste restera intact, il faut raisonner en termes de flux de liquidité et de narratif dominant, pas en termes de valorisations «raisonnables».
Mais le jour où apparaîtront les premiers signes clairs d’une rareté physique non résorbable (pénuries durables d’énergie ou de matières premières, effondrement des rendements agricoles, crise géopolitique bloquant les flux), les règles du jeu changeront radicaleme
À ce moment-là, les milliards de liquidités créées ne serviront même plus à faire monter les prix, mais à courir après des biens physiques de plus en plus rares.
Ce sera le grand basculement: de l’inflation d’actifs vers l’inflation des prix réels, voire vers une stagflation destructrice.
Le prochain vrai krach ne sera pas annoncé par un indicateur technique.
Il sera annoncé par un choc de réalité.
Vous mentionnez les raretés (énergétique, métaux, eau et erres arables, main d’oeuvre) mais vous ne mentionnez pas la rareté croissante d’une clientèle solvable. Il me semble que c’est pourtant cette rareté croissante qui bloque le marché immobilier dans nombre de pays « développés ».
Au delà de ce détail, bravo et merci pour votre article.
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