C’est le week-end on peut encore réfléchir un peu !
L’IA et les licenciements tech : vers une « production sans revenu » ?
Alors que les employeurs technologiques ont annoncé 38 242 licenciements en mai 2026 — dont plus de 38 000 directement liés à l’IA —, on découvre les premiers signes d’un phénomène inédit : l’émergence d’une « output without income » d’une production sans revenu.
Le constat semble clair :
« C’est la forme initiale d’une économie où la production continue de tourner, où les marges s’améliorent… mais où le contrat social du travail se détruit »
Autrement dit, l’IA permettrait aux entreprises de maintenir, voire d’augmenter leur production, tout en réduisant drastiquement leur masse salariale.
Les profits progressent, la machine tourne, mais le pouvoir d’achat et le rôle économique des travailleurs se délitent. le travail mort incarné dans les investissements et le capital immobilisé prend le dessus sur le travail vivant mis au rebut.
Ceci soulève une question centrale pour les années à venir: qui a réfléchi aux externalités c’est à dire aux couts sociaux de la généralisation de l’IA? Personne!
Ce n’est pas seulement une question sociale et morale comme celle de savoir qu’est ce qui va remplacer les revenus non distribués aux ménages, non c’est une question d’économie politique à savoir d’où va venir le pouvoir d’achat pour faire tourner la machine économique et faire rouler la bicyclette dans un monde super endetté?
Le surcroit de profit est déflationniste car il est attribué à des gens déja riches dont la propension à consommer est bien plus faible que la moyenne.
Le système d’avant l’IA butait deja sur cette question du coût et de l’origine de la demande et il y avait été répondu: par le crédit, les redistributions et les endettements. C’est à dire par les distributions de pouvoir d’achat plus ou moins fictifs ou tombés du ciel .
L’intelligence artificielle va-t-elle créer une croissance sans emplois, où la richesse produite ne se redistribue plus par le travail traditionnel ?
Le débat ne fait que commencer.
Keynes y avait réflechi.
Keynes et l’utopie de la société des loisirs : quand le progrès technique libère l’humanité du travail
En 1930, en pleine Grande Dépression, l’économiste britannique John Maynard Keynes publie un essai visionnaire intitulé Economic Possibilities for our Grandchildren (« Les possibilités économiques pour nos petits-enfants »).
Au lieu de s’attarder sur la crise immédiate, il porte son regard cent ans plus loin et imagine un monde transformé par le progrès technique et l’accumulation du capital.
Keynes prédit que, grâce aux gains de productivité fulgurants (machines, électricité, chimie, etc.), le problème économique , c’est-à-dire la lutte pour la subsistance , serait résolu d’ici 2030 dans les pays progressistes.
Le niveau de vie moyen serait alors quatre à huit fois supérieur à celui de 1930. L’humanité n’aurait plus besoin de consacrer l’essentiel de son énergie au travail.
« Je tire la conclusion que, en supposant l’absence de guerres importantes et de forte augmentation de la population, le problème économique pourra être résolu, ou du moins être en vue d’une solution, dans cent ans. Cela signifie que le problème économique n’est pas – si nous regardons vers l’avenir – le problème permanent de la race humaine. »
Keynes va plus loin : avec une telle abondance, la quantité de travail nécessaire chuterait drastiquement. Il envisage une semaine de travail de 15 heures soit trois heures par jour :
« Trois équipes de trois heures ou une semaine de quinze heures pourraient repousser le problème pendant un bon moment. Car trois heures par jour suffisent largement à satisfaire le vieil Adam en la plupart d’entre nous ! »
Il ne s’agit pas seulement d’une réduction du temps de travail, mais d’un partage du travail rendu possible par la technique, permettant à tous de bénéficier des gains de productivité.
Pour Keynes, ce n’est pas une catastrophe, mais une libération. L’humanité affronterait enfin son « vrai problème permanent » :
« Ainsi, pour la première fois depuis sa création, l’homme sera confronté à son vrai, son permanent problème – comment utiliser sa liberté vis-à-vis des soucis économiques pressants, comment occuper les loisirs que la science et les intérêts composés lui auront gagnés, pour vivre sagement, agréablement et bien. »
Il imagine une société où l’on préférera « les fins aux moyens », où l’on honorera « ceux qui savent cueillir l’heure et le jour vertueusement et bien », plutôt que l’accumulation infinie de richesses.
Le travail perdrait son caractère central ; le loisir, la culture et l’art de vivre deviendraient l’activité principale.
Cependant, Keynes exprime aussi une crainte : l’humanité, habituée depuis des millénaires à lutter pour survivre, saura-t-elle gérer ce temps libre ?
Il parle d’un possible « effondrement nerveux » collectif face à l’oisiveté.
Keynes avait coutume de dire quand on lui rerpochait ses idées; « a long terme nous serons tous morts »!
Mais c’était il y a 100 ans et le long terme eh bien , nous y sommes!
Près de cent ans plus tard, Keynes avait raison sur la croissance spectaculaire de la productivité et du niveau de vie.
Il s’est toutefois trompé sur un point central, celui des besoins. Les besoins relatifs , de distinction sociale, d’individuation, se sont révélés insatiables, et nous n’avons pas massivement converti les gains de productivité en temps libre, mais en consommation supplémentaire.
Keynes était assez limité intellectuellement il n’avait pas accédé à la distinction entre les besoins lesquels sont limités et les désirs qui eux sont infinis!
Un peu comme Melenchon qui il y quelque jours prétendait, si il était élu, gérer l’économie comme une économie des besoins!
En revanche Keynes avait juste en incluant dans les facteurs possibles d’ajustement : les guerres!
Aujourd’hui, avec l’essor de l’intelligence artificielle qui accélère encore la « technological unemployment » qu’il avait identifiée, son texte retrouve une brûlante actualité. Surtout avec la guerre comme moyen d’ajustement des déséquilibres produits par le capitalisme et sa forme pervertie, le capitalisme financiarisé..
Les débats sur la semaine de quatre jours, le revenu universel ou le partage du travail devraient faire écho à son utopie… mais non, ce dont on parle et ce à quoi on se prépare c’est la destruction, la guerre
Le progrès technique n’est pas une fin en soi, c’est logiquement un moyen au service d’une vie meilleure. Qui y songe?
La question que pose keynes reste ouverte : saurons-nous, enfin, transformer l’abondance en société des loisirs ? La réponse est non, absolument non.
Car la finalité du progrès dans un système d’accumulation de capital est endogene, elle place dans un engrenage qui est celui de la mise en valeur : la finalité ne dépend pas de la volonté et du choix des hommes, elle dépend de la Nécessite du Profit .
Référence :
John Maynard Keynes, « Economic Possibilities for our Grandchildren » (1930), in Essays in Persuasion (1931).
Texte intégral disponible en ligne (ex. : marxists.org ).
Ce court essai reste l’un des plus inspirants de l’histoire de la pensée économique sur l’avenir du travail; bien entendu la bourgeoisie n’en n’a jamais assuré la promotion..