Essai. En ces temps de mensonges, la question est: pourquoi réussissent -ils si bien?

BRUNO BERTEZ

14 Juin.

Lecteur Asclepios : Ce qui est particulièrement remarquable, c’est combien ce qui est vrai n’est pas cru quand c’est l’ennemi qui le dit et combien ce qui est faux est cru quand c’est notre maître qui le dit

C’est une remarque pertinente

Le mensonge triomphe-t-il parce que nous le voulons bien ? J’ai réfléchi un peu sur cette remarque. Elle va très loin. Elle pose la question de « nous », qui sommes nous , « nous » qui croyons les mensonges et la question du maître , celui que nous préférons croire.


Aliocha, Antigone, Créon et le sujet mutilé du capitalisme

Ce qui est particulièrement remarquable, c’est combien ce qui est vrai n’est pas cru quand c’est l’ennemi qui le dit et combien ce qui est faux est cru quand c’est notre maître qui le dit…

Cette remarque du lecteur Asclépios pose avec acuité la question centrale : pourquoi le mensonge réussit-il si bien ?

Il ne s’agit pas seulement de repérer le mensonge, mais de comprendre l’adhésion au mensonge – cette étrange complicité qui fait que des hommes acceptent, propagent et vivent dans un imaginaire manifestement faux imposé par les puissants.

La question se déploie sur deux plans :

  1. Quel est ce sujet qui accepte et se comporte comme si le faux était vrai ?
  2. Quel est le mécanisme social qui rend possible cette adhésion collective à un imaginaire fabriqué ?

Le « nous » qui veut le mensonge c’est un sujet mutilé, non le sujet entier

Le mensonge triomphe-t-il parce que nous le voulons bien ? La vérité n’est-elle pas désirable en soi, comme le Beau et le Bien chez Platon ? La réponse est plus sombre : le « nous » qui consent n’est presque jamais le sujet entier, l’homme total et intégré. C’est un sujet mutilé, aliéné, devenu étranger à lui-même.

Aliocha Karamazov incarne précisément cet homme entier possible. Dans Les Frères Karamazov, il traverse le scandale, la mort de Zosime et le nihilisme d’Ivan sans abdiquer. Sa vérité n’est ni une doctrine ni un refus abstrait : c’est un amour actif, une présence fraternelle qui dit oui à la vie tout en refusant d’en être complice. Au chevet d’Ilioucha, il transfigure la souffrance par le souvenir et la fraternité. Aliocha est le sujet conscient et inconscient aligné, orienté vers le bien. Il ne sert pas le mensonge parce qu’il n’est pas divisé contre lui-même.

Antigone, chez Anouilh, est l’autre face du sujet intact : « Je ne suis pas venue au monde pour partager votre saleté. Je hais votre sale espoir. » Son «non» n’est pas politique au sens étroit, il est existentiel. Elle refuse le monde des compromis, des mensonges d’État, parce qu’elle veut rester entière. Créon, en face, est lucide mais déjà mutilé : il sait que le pouvoir repose sur le mensonge («il faut que l’ordre soit»), mais il l’accepte comme prix de la survie collective. «La vie, c’est une affaire compliquée», dit-il.

Antigone choisit la mort pure plutôt que la division intérieure.

Créon est l’archétype du sujet mutilé qui assume sa mutilation.

Aliocha montre que l’intégration reste possible. Antigone rappelle que le refus total est parfois le seul moyen de rester soi.

Vous savez que je soutiens que le capitalisme -comme son avatar fasciste- produit le sujet qui lui convient. Le système capitaliste ne connaît et ne reproduit que des hommes partiels, divisés, clivés. Et il les produit comme tels dès leurs premiers apprentissages.

Il ne veut pas de l’homme total (celui d’Aliocha ou d’Antigone), il a besoin du sujet fonctionnel, adaptable, soumis.

Dans la journée, cet homme est un sujet dominé, passif, une fiction productive ou consomative : il travaille, consomme, vote, répète les narratifs dominants.

Le soir, parfois, l’homme intime ou profond resurgit – celui qui doute, qui sait que tout est construction –, mais souvent il se tait, fatigué, résigné.

Le système agit comme une lame : il tranche l’individu en tranches séparées, le rendant étranger à lui-même. Prêt à tout!

Le salaud de la journée se croit un homme bien le soir car, dit-il, il ne pouvait pas faire autrement. Je viens de lire toute une serie d’ ouvrages sur Bousquet, Deat et Laval et cette démarche de sujet clivé m’est particulièrement familière en ce moment.

C’est précisément dans cette faille, dans ce clivage, que le mensonge s’engouffre et gouverne. Le sujet qui acquiesce au mensonge n’est donc pas le « moi » profond. C’est le sujet mutilé, amputé de sa capacité de révolte (Antigone), de son amour inconditionnel (Aliocha), de sa liberté intérieure (La Boétie). C’est le sujet plongé dans le système.

Il se dit : « Autant croire le mensonge, il faut bien vivre. » Il a accepté son impuissance, ne croit plus au pouvoir révolutionnaire de la vérité. Il s’est rallié, souvent sans le savoir, au relativisme (« tout est discours ») et au fatalisme (« à quoi bon »).Le mensonge « réussit si bien » parce qu’il offre exactement ce dont ce sujet mutilé , névrosé, a besoin pour ne pas guérir.

Il offre:

  • du sens tout prêt (idéologies, narratifs médiatiques) ;
  • de la reconnaissance sans effort (tribalisme, vertu signalée) ;
  • de la sécurité contre l’angoisse de la liberté (le « pain » du Grand Inquisiteur) ;
  • de l’oubli de soi (distraction permanente, algorithmes).

Le mensonge ne triomphe pas malgré nous. Il triomphe par le sujet mutilé que le capitalisme produit et reproduit pour assurer sa propre perpétuation. On peut remplacer ici le « système capitaliste » par sa vulgate, le « système du Pognon » et meme le « système du Pognon fétiche ».

Ce système ne gouverne pas des hommes libres et entiers, mais des sujets clivés, schizophrènes fonctionnels, qui savent au fond que l’imaginaire dominant est une construction et qui, pourtant, s’en accommodent parce qu’ils ont été rendus incapables d’imaginer ou de désirer autre chose. Ce système veut des hommes-tableaux noirs sur lesquels il écrit ce qu’il veut, ce qui lui convient. Il veut des NPC!

Tant que le capitalisme continuera de fabriquer ce sujet soumis, divisé, étranger à lui-même, le mensonge restera roi. Pire il étendra son empire. La seule issue véritable consiste à refuser cette mutilation systémique : redevenir, par éclairs de lucidité, par amour ou par révolte, le sujet entier qu’Aliocha incarne, qu’Antigone défend jusqu’à la mort, et que Créon a renoncé à être.

La question n’est plus seulement « pourquoi le mensonge triomphe-t-il ? ».

Elle est devenue : comment redevenir entiers dans un système qui a besoin que nous restions mutilés ?

4 réflexions sur “Essai. En ces temps de mensonges, la question est: pourquoi réussissent -ils si bien?

  1. Cher monsieur,

    Je vous remercie de réflexion, que j’approuve d’autant plus qu’elle passe par le biais de la littérature (Aliocha / Antigone).

    J’en retiens que le mensonge est systémique et, si je retiens vos deux exemples, qu’un rapport au système romanesque et / ou tragique offre une perspective de résolution du piège sur le plan individuel.

    Je me pose alors la question de la possibilité d’une solution collective.

    Cordialement,

    PS: vous avez reposté sur X une réaction fort intéressante d’une personne qui propose un lien avec Spinoza (préface du Traité théologico-politique) et qui, un peu plus tard, interroge cinq IA sur le problème qui se pose (et nous fascine).

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  2. Bonjour à vous tous.

    Que de réflexions sur les sujets du jour… !!!

    Sur celui-ci, l’allégorie de « la caverne de Platon », 300 AV JC en est une sortie imagée, mais qui donne une constante dans notre évolution.

    • La date, rarement soulignée, mais qui démontre que ce problème n’est effectivement pas nouveau, que l’histoire s’écrit au présent et guide nos perceptions passées et futures.
    • le thème de la lumière / obscurité, vérité/ mensonge, le jeu des ombres si chère à Monsieur Bertez.
    • Le cheminement d’en sortir par le partage et l’adoption d’une découverte, d’un imprévu, d’une invention…
    • Le bien et le mal qui utilisent le même nerf, ici le langage.
    • Le tâtonnement du petit pas au grand saut.
    • tout cela n’étant possible qu’avec le libre arbitre de nos sens dans notre exploration spirituel de nos contraintes et possibilités physiques.

    Pour le mimétisme soulevé par STEVE, c’est à mon sens un autre phénomène qui nous montre que notre Nature a des ressources et des interactions beaucoup plus subtiles et que nous ne sommes pas prêt d’en avoir fait le tour, surtout dans une évolution perpétuelle que représente la VIE. Il ne s’agit donc pas d’un mensonge, vis à vis de sa propre communauté, mais d’une stratégie dans la survie de l’espèce.

    Oui, notre cheminement intérieur est plus que nécessaire pour comprendre et maîtriser nos vérités, mais cela ne peut se faire qu’avec l’apport de notre monde extérieur… quel qu’il soit, ce qui donne le vertige d’un monde sans fin, ni début…

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  3. Le mensonge est devenu si omniprésent que la question est aujourd’hui : A qui faire confiance?

    Dans ces conditions il est naturel que l’on fasse d’abord confiance à celui à qui on a déjà fait confiance, ici donc le maître.

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  4. Bonjour M. Bertez

    « Tant que le capitalisme continuera de fabriquer ce sujet soumis, divisé, étranger à lui-même, le mensonge restera roi. Pire il étendra son empire. La seule issue véritable consiste à refuser cette mutilation systémique : redevenir, par éclairs de lucidité, par amour ou par révolte, le sujet entier qu’ Aliocha incarne, qu’Antigone défend jusqu’à la mort, et que Créon a renoncé à être.

    La question n’est plus seulement « pourquoi le mensonge triomphe-t-il ? ».

    Elle est devenue : comment redevenir entiers dans un système qui a besoin que nous restions mutilés ? »

    Certes; cependant, Il me semble que le communisme stalinien a produit ce même sujet mutilé…..

    Parce que ce communisme était le maître en ces lieux et en ce temps là.

    Et que les « martyrs » qui se font exploser sont aussi des sujets mutilés.

    Sur Arte TV la série Etty basée sur la vie d’Etty Hillesum pose aussi la question. de l’ être réunifié.

    Pour ce qu’il en va de la question du maître, l’évangile de St Matthieu apporte un point de vue intéressant:Mat. 23;10

    « Mais vous, ne vous faites pas appeler « Maître », car pour vous, il n’y a qu’un seul Maître, et vous êtes tous frères. »

    Suivi de:  » N’appelez personne sur la terre “Père”. En effet, vous avez un seul Père, celui qui est dans les cieux.« 

    Puisque même les orchidées mentent pour se reproduire en se faisant passer pour des insectes, ne faudrait il pas prêter plus d’attention au maître intérieur et à nos propres mensonges qu’à ceux du dehors, pour commencer?

    Cordialement

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