Steve Keen : « La vraie bombe à retardement, ce n’est pas la dette publique, mais la dette privée »
Steve Keen tire à nouveau la sonnette d’alarme :
« Presque 40 000 milliards de dollars. C’est ce que les États-Unis doivent actuellement, avec une augmentation de 8 à 9 milliards de dollars chaque jour, sur une trajectoire de 50 000 milliards d’ici 2030. Les économistes mainstream continuent de vous dire que le vrai danger est la dette publique. Après avoir prédit le krach de 2008, je vous dis qu’ils regardent le mauvais chiffre. La bombe à retardement qui explose réellement, c’est la dette privée. »
Cette déclaration résume parfaitement l’idée phare de Steve Keen, celle qui traverse l’ensemble de son œuvre depuis plus de vingt ans : les crises économiques majeures ne sont pas causées par la dette publique, mais par l’explosion et l’effondrement de la dette privée.
Pourquoi la dette privée est-elle la vraie menace ?
Pour Keen, l’économie néoclassique dominante commet une erreur fondamentale : elle ignore (ou minimise) le rôle de la dette privée et la manière dont les banques créent de la monnaie lorsqu’elles accordent des crédits.
Selon la théorie standard, les banques seraient de simples intermédiaires qui prêtent l’épargne existante. Keen démontre, avec des modèles dynamiques et des données historiques, que c’est faux : les banques créent de la monnaie ex nihilo en émettant des prêts.
A noter que ceci a été conformé par un travail retentissant des services de la Banque d’Angleterre (que j’ai publié en son tems) et est devenu communément admis.
Le crédit n’est pas neutre : il constitue une composante majeure de la demande agrégée. Quand la dette privée (ménages + entreprises + secteur financier) augmente rapidement, elle alimente des bulles spéculatives (immobilier, actions, etc.). L’économie semble prospère… jusqu’au moment où les emprunteurs ne peuvent plus rembourser.
Le crédit se contracte alors brutalement ou savitesse de croissance ralentit, (« credit turns negative »), la demande s’effondre et on bascule dans la récession, voire la dépression.
C’est exactement ce qui s’est produit en 2008. Keen avait prédit la crise dès 2005 en observant la montée explosive de la dette des ménages américains. Les modèles mainstream, aveugles à la dynamique de la dette privée, n’avaient rien vu venir.
Les chiffres sont éloquents. Aux États-Unis comme dans la plupart des pays développés :
- La dette privée représente souvent 170 % du PIB (ou plus).
- La dette publique, bien qu’élevée, reste généralement inférieure.
Pourtant, les discours politiques et médiatiques se focalisent obsessionnellement sur la dette publique (« il faut réduire les déficits ! »). Keen retourne cette logique :
« Les rôles sont inversés lors d’une crise, comme les deux plateaux d’une balance : la dette privée provoque les crises, la dette publique, dans une certaine mesure, les atténue. »
Quand la dette privée s’effondre, le secteur privé se met à épargner massivement et à rembourser ses dettes c’est la déflation par la dette.
Seule la dépense publique peut compenser cette chute de la demande privée.
C’est ce qui s’est passé après 2008 et pendant le Covid : les gouvernements ont endetté l’État pour éviter un effondrement plus grave.
Ignorer la dette privée tout en paniquant sur la dette publique est donc, selon Keen, non seulement erroné, mais dangereux.
Je vous rappelle que Steve est un partisan de la MMT; ce qui est logique.
Où en est-on aujourd’hui ? Keen rappelle que la dette privée américaine reste extrêmement élevée. Même si elle a légèrement diminué en proportion du PIB depuis 2008, le niveau absolu et la dynamique du crédit restent préoccupants.
Selon lui, l’économie américaine et mondiale sont condamnées à une croissance faible ou à de nouvelles poussées d’ instabilité.
Keen ne prédit pas nécessairement un krach identique à 2008 demain, mais il souligne que tant que l’on ne s’attaque pas au problème structurel de la dette privée excessive, les économies développées resteront fragiles, sujettes à des périodes de stagnation prolongée ou à des crises financières récurrentes.
Steve Keen n’est pas seulement un critique technique, il remet en cause la manière dont les économistes mainstream voient l’économie
Les banques ne sont pas des intermédiaires passifs.
La monnaie n’est pas neutre.
La dette privée n’est pas « neutre » non plus : elle peut détruire la demande quand elle explose puis se contracte.