Editorial. La fin d ‘un grand cycle, la tentation fasciste, la marche vers la guerre et l’IA qui sera le clou dans les cercueils.

BRUNO BERTEZ

LE 4 juillet

L’Histoire ne se répète pas, dit-on, mais les mêmes forces produisent toujours les mêmes effets. C’est le b.a.-ba de la pensée scientifique.

Certes, ces effets se manifestent sous des formes différentes selon les conditions spécifiques de chaque époque, ce qui explique qu’on ne les reconnaît pas immédiatement.

Chaque crise a son habillage particulier, son apparence propre, son déguisement.

Parce que le mode d’apparition du phénomène fondamental change à chaque fois, celui-ci n’est pas identifié lorsqu’il resurgit. Chaque époque croit sincèrement que « cette fois, c’est différent ».Or, le phénomène fondamental qui se déploie depuis des décennies est la crise existentielle endogène du régime capitaliste.

Ses manifestations visibles sont bien connues : croissance vertigineuse des dettes, désordre monétaire, déficits chroniques, spéculation effrénée, explosion des inégalités, régression des salaires réels, rivalités stratégiques et, bien sûr, les guerres.

Le système ne parvient plus à se reproduire normalement.

Un grand cycle est terminé, mais il refuse de mourir.

Ce que les économistes traditionnels déplorent sous le terme pudique et hypocrite de «déséquilibres» n’est que le symptôme de ce blocage structurel : plus rien n’est harmonieux, plus rien ne fonctionne selon les normes attendues, tout dysfonctionne.

Selon eux, il suffirait de résorber ces déséquilibres multiples : déséquilibre des échanges, des revenus, des fortunes, etc. Ils passent pourtant à côté du seul déséquilibre qui commande tous les autres : l’écart insurmontable entre la masse gigantesque de capital, de droits et de promesses accumulés par le système, et les richesses réelles disponibles pour les honorer.Ce déséquilibre fondamental oppose :

  • d’un côté, le stock de promesses accumulées depuis la Seconde Guerre mondiale (capital productif, capital fictif, capital monétaire et financier, capital symbolique, retraites, assurances, droits implicites comme l’ascenseur social, etc.) ;
  • de l’autre, le flux actuel de richesses produites.

C’est la disproportion classique entre le poids des passifs accumulés dans les bilans et les cash-flows réels; entre le «mort» (les droits accumulés) et le «vif» (la production vivante).

Les économistes des élites ne voient pas que les multiples déséquilibres qu’ils dénoncent ne sont que les symptômes du mal profond qu’ils refusent de nommer. Pire, les « remèdes » qu’ils proposent ne font souvent qu’aggraver ce mal.

La crise du capital est d’abord une crise d’insuffisance de profit global et de surproduit face à un excédent considérable de capital à l’échelle mondiale. Il n’y a tout simplement pas assez de richesse nouvelle créée pour satisfaire toutes les revendications de ce capital.

Dès lors, la logique devient implacable : pour maintenir les droits des uns, il faut détruire ceux des autres, prendre sur leur part, les piller, les appauvrir, les conquérir. D’où une société mondiale de plus en plus conflictuelle, agressive, barbare et sans pitié, qui renie progressivement les valeurs humanistes développées durant la période d’abondance relative.

Trop de droits acquis face à une production insuffisante. Trop de prélèvements exigés par rapport à ce qui peut être effectivement produit. Cela pousse le système vers :

  • le chacun pour soi,
  • le mensonge généralisé (notamment via la fausse monnaie),
  • le non-droit et la loi du plus fort,
  • l’accumulation infinie des dettes (report dans le futur),
  • l’agression et le pillage des salaires,
  • les guerres destinées à accroître la part des uns par la violence exercée sur les autres.

Nous entrons ainsi dans une ère de luttes, de tensions et de rivalités à la fois domestiques et internationales. Pour se reproduire, le capital pille à l’extérieur (impérialisme), appauvrit ses vassaux et ses sujets à l’intérieur, et détruit nos sociétés.

C’est exactement ce qui s’est produit dans les années 1930 : après une folie spéculative, une grande crise financière et économique, suivie de la tentation fasciste et de la Seconde Guerre mondiale.

Précision importante : le terme « capital » ne doit pas être compris ici dans son sens vulgaire et étroit. Il désigne, au sens large de Bourdieu ou de Max Weber, toute forme de droit à prélever sans produire, ou à prélever plus que l’on ne produit — un rapport social. Il englobe le capital productif, le capital monétaire et financier, les retraites, les promesses implicites du système, le capital symbolique (diplômes, statuts, etc.).

Si l’on suit notre raisonnement et si on accepte son cadre analytique, on comprend que le développement effréné de l’intelligence artificielle militarisée va considérablement accélérer cette crise.

En augmentant massivement le capital productif, le capital financier et le capital rentier tout en réduisant drastiquement l’emploi vivant (seule source réelle de plus-value), elle va creuser encore davantage la disproportion déjà mortelle.

Le capital, constitué par l’IA souvent sous forme de dettes, exigera toujours plus de droits tandis que la base réelle pour les honorer stagnera ou régressera.

Ce sera, pour nos systèmes, le clou dans le cercueil.

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