BRUNO BERTEZ
4 JUILLET
Le nouveau Drang nach Osten : crise économique, fascisation et la tentation de l’Est
L’Europe ne vient pas au secours de l’Ukraine. Elle veut la contrôler, l’intégrer profondément dans son espace économique et politique, voire l’annexer à son modèle.
Sous la conduite, une fois de plus, de l’Allemagne, une partie des élites européennes cède à la tentation fasciste et à la fascination vers l’Est.
Ce n’est pas une simple aide géopolitique : c’est une stratégie de survie face à une crise systémique qui rappelle, par bien des aspects, celle des années 1930.
Une crise multidimensionnelle qui paralyse les solutions démocratiques
L’Europe est en crise profonde. Les coûts salariaux sont trop élevés par rapport à la concurrence mondiale. Les dettes publiques et privées pèsent lourdement. L’énergie reste structurellement chère. La spécialisation industrielle héritée du XXe siècle est dépassée face à la concurrence chinoise et américaine.
L’euro reste miné par sa dépendance au dollar, aux juridictions américaines et aux logiques de Wall Street.
Face à ces défis, les élites et leurs gouvernements ne peuvent pas imposer démocratiquement les mesures nécessaires : baisse des salaires réels, réduction des dépenses sociales, reconversions industrielles massives, soutien aux dettes et augmentation des dépenses de sécurité et de défense.
Ces ajustements sont trop impopulaires. Seuls des régimes plus autoritaires peuvent les faire passer sans trop de résistance populaire, exactement comme cela s’est produit lors de la grande crise des années 1930.
Les élites européennes soutiennent cette tentation parce qu’elle préserve leurs positions privilégiées et l’ordre social qui leur convient.
La fascisation à l’intérieur (restrictions des libertés, surveillance, affaiblissement des contre-pouvoirs démocratiques, lien entre business et gouvernement ) et l’extension vers l’Est, vers les richesses agricoles, minières et énergétiques de l’Ukraine, apparaissent comme les seules solutions viables à leurs yeux.
Le retour du Drang nach Osten est maintenant évident. Il est possible en raison du desengagement américain qui a laissé un vide.
Cette dynamique n’est pas nouvelle.
Le Drang nach Osten (« poussée vers l’Est ») est une vieille expression allemande qui, au XIXe siècle, désignait la colonisation germanique médiévale vers les territoires slaves (Ostsiedlung, chevaliers Teutoniques). Sous les nazis, elle est devenue un pilier idéologique central, étroitement lié au concept de Lebensraum (espace vital).
Adolf Hitler en fait un élément essentiel de son projet dans Mein Kampf :
« C’est vers l’Est, et toujours vers l’Est, que les veines de notre race doivent s’étendre. C’est la direction que la nature elle-même a prescrite pour l’expansion des peuples germaniques. »
Les Slaves sont alors présentés comme des « sous-hommes » incapables de former des États viables. La propagande nazie dépeint l’Est comme des terres historiquement germaniques, « volées » par des peuples inférieurs.Cette vision se concrétise pendant la Seconde Guerre mondiale :
- Invasion de la Pologne (1939), puis de l’URSS (opération Barbarossa, juin 1941).
- Le Generalplan Ost, plan SS secret de colonisation et d’extermination massive, prévoit la germanisation de vastes territoires (Pologne, Pays baltes, Ukraine, Biélorussie, Russie occidentale), l’expulsion, l’asservissement ou l’extermination de 30 à 50 millions de Slaves, et leur remplacement par des colons allemands.
Ce projet s’inspire du colonialisme médiéval allemand, de la conquête de l’Ouest américain et de l’Empire romain, mais avec une dimension raciale et génocidaire extrême. Il ne s’agit pas seulement d’expansion territoriale : c’est une guerre d’anéantissement et de repeuplement destinée à créer un empire millénaire à l’Est.
L’Histoire se répète… avec une correction majeure
Aujourd’hui, face à des circonstances économiques et sociales comparables à celles des années 1930, on observe une répétition du schéma : crise puis tentation autoritaire puis poussée vers l’Est.
La fascisation intérieure permet d’imposer les sacrifices que la démocratie refuse. La conquête ou le contrôle de l’Ukraine offre des ressources et un espace de projection pour les élites.
Macron et d’autres dirigeants européens se sont ralliés à cette logique. La solidarité des élites et du grand business rappelle celle des années 1930.
La « Kollaboration » d’hier trouve des échos dans les accommodations actuelles.
Après 1945, les fascistes ont été rapidement réhabilités une fois leur côté le plus sulfureux – l’antisémitisme – escamoté. Aujourd’hui, la version moderne du Drang nach Osten semble avoir intégré cette « leçon » : elle avance sans l’antisémitisme ouvert, ce qui la rend plus présentable et plus acceptable pour une partie des opinions publiques et des élites.
Lier les évolutions autoritaires et anti-démocratiques observées en Europe à la politique de Drang nach Osten vers l’Ukraine n’est pas une coïncidence. C’est la clé de compréhension.
Sans ce lien, les politiques suivies par les élites européennes paraissent absurdes ou incohérentes. Avec ce lien, tout prend sens : la crise impose des solutions radicales, et les solutions radicales passent par l’autoritarisme intérieur et l’expansion vers l’Est.
L’Histoire ne se répète jamais exactement à l’identique. Mais les logiques structurelles – crise du capitalisme, incapacité démocratique à gérer les ajustements, tentation d’une sortie par le haut autoritaire et impérial – restent puissantes.
La version actuelle du Drang nach Osten a simplement corrigé ce qui avait le plus sali le fascisme historique : l’antisémitisme explicite.
Le reste – la fascisation et la guerre pour l’Est – est toujours là.
Cette lecture permet de comprendre pourquoi, au-delà des discours officiels sur la « défense de la démocratie » et la « solidarité avec l’Ukraine », la réalité des politiques européennes pointe vers un contrôle accru de l’Est plutôt que vers une aide désintéressée.
L’Europe ne sauve pas l’Ukraine : elle la veut dans son giron, par tous les moyens nécessaires. Et cette volonté s’inscrit dans une dynamique historique plus ancienne et plus sombre qu’on ne veut l’admettre.
Bonjour M. Bertez
L’Ukraine…. des miettes pour les européens peut être, leur « lebensraum », mais selon tous les plans documentés US, l’Ukraine n’est que le passage obligé vers la vraie caverne d’Alibaba: la Russie.
Cordialement
J’aimeJ’aime