La dette publique française atteint des niveaux élevés et c’est structurel.
Au premier trimestre 2026, selon l’Insee, elle s’établissait à environ 3 536 milliards d’euros, soit 117,5 % du PIB (après 115,6-115,7 % fin 2025).
Le déficit public s’est établi à 5,1 % du PIB en 2025 et la trajectoire gouvernementale vise autour de 5 % en 2026, avec un objectif de retour sous les 3 % vers la fin de la décennie.
Dans ce contexte, l’alerte lancée par l’économiste Marc Touati sur la part de la dette détenue par les non-résidents (57,5 % au premier trimestre 2026) a trouvé un écho, chez Hervé Hannoun*.
*Premier sous-gouverneur de la Banque de France de 2000 à 2005. Il a également siégé au Conseil de la politique monétaire de la Banque de France.De 1994 à 2005, il a été membre du Conseil d’administration de la Banque des règlements internationaux (BRI / BIS) à Bâle.De janvier 2006 à septembre 2015, il a occupé le poste de Directeur général adjoint de la BRI.
Les données de la Banque de France et de l’Agence France Trésor confirment que la part des non-résidents dans l’encours des titres de dette négociable de l’État (qui représente l’essentiel de la dette publique) a progressé pour atteindre 57,5 % au premier trimestre 2026, après des niveaux proches de 54-56 % en 2025.
Cette proportion avait été temporairement ramenée sous les 50 % autour de 2022 grâce aux achats massifs de titres publics français par la BCE et l’Eurosystème dans le cadre du quantitative easing (QE) mené de 2014 à 2022.
Une partie significative de ces titres figure au bilan de la Banque de France sous la rubrique des titres détenus au titre des opérations de politique monétaire (estimations autour de plusieurs centaines de milliards d’euros, avec des indications de niveaux proches de 600 milliards dans certaines analyses récentes). Ces avoirs sont classés côté « résidents » (souvent dans la catégorie « autres français » des répartitions).
Hervé Hannoun souligne à juste titre qu’une ventilation plus fine de cette catégorie (particuliers français vs. Banque de France au titre de la politique monétaire) serait utile pour la transparence.
Au fur et à mesure que l’Eurosystème poursuit le quantitative tightening (réduction progressive du stock de titres acquis pendant le QE, via non-renouvellement à l’échéance ou ventes), ces titres sortent du bilan des banques centrales nationales. Toutes choses égales par ailleurs, cela tend à faire remonter la part des non-résidents, potentiellement vers des niveaux nettement plus élevés si l’offre de dette française continue d’augmenter et si la demande résidente (assureurs, banques, ménages) ne prend pas le relais.
Le scénario d’une part approchant 70-75 % n’est pas exclu dans certaines projections alarmistes, même s’il dépendra fortement de la trajectoire budgétaire et des conditions de marché.
Quels risques ?Une détention élevée par les non-résidents n’est pas en soi une anomalie mais elle accroît la sensibilité aux mouvements de marché internationaux, aux décisions de fonds souverains, d’assureurs ou de banques centrales étrangères, et potentiellement aux tensions géopolitiques ou de taux.
En cas de stress, la capacité de refinancement peut se renchérir plus rapidement.
La Banque de France elle-même a signalé des préoccupations sur la composition de cette détention . À l’inverse, une part résidente plus forte (via l’épargne française, notamment l’assurance-vie) offre un amortisseur, mais suppose que l’épargne nationale soit orientée vers les titres publics et que la dette n’augmente pas trop vite.
La charge d’intérêts pèse déjà davantage avec la remontée des taux depuis 2022, et le stock de dette élevé amplifie l’effet boule de neige car la croissance nominale reste modérée.
Faut-il s’attendre à un plan d’austérité après les élections présidentielles de 2027 ? Certainement. Les élections présidentielles de 2027 (et les législatives qui les accompagneront) interviendront dans un cadre contraint.
Les règles budgétaires européennes révisées imposent une trajectoire de réduction du déficit et de stabilisation/réduction de la dette. Le gouvernement actuel vise un déficit autour de 5 % en 2026 puis un retour progressif sous 3 %.
Atteindre et tenir cet objectif, tout en freinant la hausse de la dette (qui pourrait encore grimper vers 118-120 % du PIB selon certaines prévisions intermédiaires), nécessitera un ajustement structurel : maîtrise des dépenses, éventuelles réformes de structure (retraites, santé, collectivités, etc.) et/ou hausses de recettes.
Que l’on parle d’« austérité », de « consolidation budgétaire », d’« efforts » ou de « sérieux budgétaire », la pression des marchés (taux d’emprunt, notation), de la Commission européenne et des institutions financières sera réelle.
Un déficit durablement au-dessus de 4-5 % avec une dette à près de 120 % du PIB et une part croissante de non-résidents rendrait le refinancement plus fragile.
Réduire le stock de dette ou au minimum stabiliser son ratio (via un déficit primaire plus bas et une croissance suffisante) est la voie la plus directe pour limiter la hausse de la détention étrangère lors du reflux des titres Eurosystème.
Le contenu exact de l’ajustement dépendra évidemment de la majorité issue des urnes de 2027 : priorités de dépenses, arbitrages fiscaux, rythme de réduction du déficit. Mais l’espace de non-choix se réduit. Comme le souligne Hannoun, présenter dès 2027 un budget respectant (ou se rapprochant sérieusement de) la limite de 3 % du PIB, tout en s’attaquant à la dette excessive accumulée depuis 2019, constitue un enjeu de souveraineté financière.
Sans correction crédible, le risque de tensions sur les spreads, de perte de flexibilité et de dépendance accrue aux créanciers non-résidents s’accentue.
Les élections de 2027 marqueront un moment de vérité budgétaire pour la France.
Hervé Hannoun
Marc Touati a raison d’être préoccupé par ce taux de 57,5% de notre dette publique détenue par les non résidents. Ce taux avait pu artificiellement être ramené en dessous de 50% en 2022 du fait des achats massifs de dette française par la BCE/Eurosystéme au titre du “quantitative easing” conduit de 2014 à 2022 par Mario Draghi puis ChristineLagarde.
Ainsi dans la rubrique “autres français” du “camembert” (22%) pourrait se trouver, SAUF ERREUR DE MA PART, une grande partie des quelques 600 milliards de titres publics figurant au bilan 2025 de la Banque de France (BdF) sous la mention “titres détenus au titre d’opérations de politique monétaire”.
Il serait à cet égard souhaitable que la rubrique “autres français” soit ventilée entre les titres directement détenus par des particuliers français (un montant probalement trés faible) et les titres de la dette publique détenus par la BdF au titre des opérations de politique monétaire de la BCE.
Il est à craindre que, à mesure que la BCE/BDF rembourseront les titres détenus au titre des opérations de politique monétaire non conventionnelle des années 2014/2022, ce remboursement aura pour effet ,toutes choses égales par ailleurs, de faire monter encore (vers les 75% ?) le taux déjà préoccupant (57,5%) de détention de la dette publique française par les non-résidents.
Il faudra absolument éviter ce risque notamment en réduisant dans les prochaines années la dette publique trés excessive accumulée depuis 2019 et en présentant si possible dés 2027 un budget respectant la limite de déficit (perdue de vue) de 3% du PIB.