JEFF CURRIE : DONNER À L’IRAN LE DÉTROIT ET LE DOLLAR MOURRA
Analyse de Jeff Currie : le détroit d’Hormuz comme ligne rouge de l’hégémonie du dollar
Jeff Currie, ancien Global Head of Commodities Research de Goldman Sachs, aujourd’hui Co-Chair d’Abaxx Markets et Senior Advisor chez Carlyle, est l’un des analystes les plus influents des marchés de l’énergie et des matières premières.
Dans plusieurs interventions récentes, il a développé une thèse structurée et claire : céder le contrôle effectif du détroit d’Hormuz à l’Iran ne constituerait pas un simple ajustement tactique. Cela signerait la rupture formelle du « grand bargain » qui sous-tend le système monétaire et géopolitique américain depuis 1945, et, par extension, cela declencherait l’érosion accélérée du statut de monnaie de réserve du dollar.
Cette analyse articule histoire monétaire, géopolitique des routes maritimes et réalité des flux énergétiques contemporains.
Après la Seconde Guerre mondiale, les États-Unis ont conclu un arrangement implicite avec le reste du monde : leur marine protège les principales voies maritimes internationales en échange de l’utilisation du dollar comme monnaie de transaction et de réserve, avec recyclage des surplus via le système financier new-yorkais.
L’or a d’abord ancré ce système (Bretton Woods).
Après la rupture du lien avec l’or en 1971, le pétrole a pris le relais : le pétrodollar est devenu le mécanisme central qui a permis aux États-Unis de financer un niveau de vie supérieur à leur production intérieure.
Currie insiste sur le fait que l’huile n’était pas une marchandise parmi d’autres : elle constituait la matière stratégique qui rendait le « bargain » crédible.
Le détroit d’Hormuz, par lequel transitent environ 20 à 25 % du pétrole maritime mondial (et une part significative de GNL et d’engrais), en est le verrou principal.
Selon Currie, si les États-Unis acceptent que l’Iran (éventuellement avec Oman) administre le détroit sous quelque régime de redevances ou de contrôle que ce soit , le message envoyé au reste de la planète est clair : le protecteur a renoncé.
La crédibilité de la protection américaine des autres points de passage stratégiques s’effondre immédiatement.
Plus concrètement, la Cinquième Flotte basée à Bahreïn se retrouverait dans la position absurde de devoir demander l’autorisation iranienne pour entrer ou sortir de sa propre zone d’opération — image qui, pour Currie, met fin à l’illusion de contrôle maritime américain.
Il souligne qu’ aucun hégémon précédent (Espagne, Grande-Bretagne) n’a conservé son statut après avoir perdu le contrôle des principales voies maritimes mondiales.
Un repli sur la Doctrine Monroe (défense exclusive de l’hémisphère occidental) est possible, mais incompatible avec le maintien du dollar comme monnaie de réserve globale.
Ces deux réalités ne peuvent coexister.
Currie illustre le « privilège exorbitant » par l’exemple contemporain de la Suisse : des hypothèques à 30 ans à 50 points de base -un taux d’interet de 0,50%- sont rendues possibles par l’afflux massif de capitaux vers une monnaie perçue comme refuge.
Les États-Unis bénéficient encore d’un mécanisme comparable . Or, ils dépensent actuellement environ 7 % de plus qu’ils ne produisent. Si la demande forcée mondiale de dollars disparaît, cet écart se transforme en pure contrainte économique intérieure.
La fermeture ou le contrôle iranien d’Hormuz brise la confiance dans l’architecture post-Bretton Woods.
Comme le formule Currie : « The whole architecture that was put in place after Bretton Woods is done, it’s finished. […] Who’s ever going to trust him again ? »
Currie ne prétend pas que le dollar va s’effondrer du jour au lendemain. Il affirme que la perte de crédibilité de la garantie américaine de libre navigation marquera le début d’un déclin structurel irréversible du privilège monétaire américain.
L’analyse de Currie relie de manière logique l’histoire monétaire, la géographie énergétique et les réalités de puissance navale.
Elle force à poser une question que les marchés ont longtemps éludée : jusqu’où les États-Unis peuvent-ils accepter une érosion de leur contrôle sur les routes énergétiques critiques sans renoncer, de facto, à leur statut de puissance hégémonique globale ?