Editorial important. La productivité américaine est un artifice boosté par l’échange inégal. Les salariés du Nord sont les bourgeois qui exploitent ceux du Sud..

Je soutiens depuis longtemps que les salariés du nord sont en grande partie devenus des bourgeois et il n’est pas étonnant qu’ils votent comme ils votent; ils sont plus solidaires de leurs élites capitalistes que de leurs homologues prolos des pays du Sud.

Les classes moyennes du Nord ont un niveau de vie supérieur a celui qu’elles devraient avoir compte tenu de leur capacité productive car elles bénéficient en partie de l’echange inégal entre le Nord et le Sud.

Sans le savoir et spontanément elles soutiennent les guerres impérialistes.

BRUNO BERTEZ

LE 18 Aout

La productivité américaine : un artifice boosté par l’échange inégal ?

Dans un tweet récent je résume avec une force une idée qui circule depuis longtemps dans les analyses critiques alternatives de l’économie mondiale.

Réagissant à un graphique montrant que la production par heure travaillée en Chine ne représente que 23 % du niveau américain (selon les données de The Conference Board / BCA Research), j’écris :

« Quand les chinois seront hégémoniques et qu’ils prendront la place et la fonction des États-Unis, alors ils exploiteront comme eux le reste du monde, ils draineront le surplus mondial par l’échange inégal et à ce moment-là, la productivité apparente chinoise augmentera fortement ! »

Derrière cette phrase se cache un mécanisme central : la productivité mesurée aux États-Unis n’est pas uniquement le fruit d’une organisation supérieure du travail, de technologies de pointe ou d’une culture de l’innovation.

Elle est aussi, et de manière structurelle, gonflée par la façon dont le système américain importe de la « valeur-travail » à bas prix pour la revendre ensuite à prix élevés sur son marché intérieur.

Ce processus contribue directement à former le PIB américain.

Le mécanisme de l’échange inégal analysé par l »économiste Samir Amin est en fait très simple.

Les États-Unis et plus largement le Nord global importent massivement des biens manufacturés qui incorporent un volume considérable d’heures de travail effectuées dans des pays à bas salaires, principalement en Asie.

Ces produits arrivent à un prix très bas, car le coût de la main-d’œuvre y est faible. Une fois sur le sol américain, ces mêmes biens (ou les services qui les transforment, les distribuent, les commercialisent) sont vendus aux consommateurs à des prix nettement plus élevés.

La différence entre le prix d’importation et le prix final se retrouve dans la valeur ajoutée américaine, donc dans le PIB et dans les indicateurs de productivité.

Autrement dit : une partie de la richesse mesurée aux États-Unis n’est pas produite sur place. Elle est captée via le commerce international. Les heures de travail chinoises, vietnamiennes ou mexicaines sont « absorbées » à bas coût, puis monétisées à haut coût sur le marché américain.

Des études empiriques récentes confirment l’ampleur de ce phénomène.

Une analyse publiée dans Nature Communications (2024) montre qu’en 2021, le Nord global a net-importé 826 milliards d’heures de travail incorporées depuis le Sud, soit l’équivalent d’environ 369 millions de travailleurs à temps plein.

Le ratio d’échange de travail atteint 11 pour 1 en faveur du Nord. Les salaires du Sud pour un travail de qualification égale sont 87 à 95 % inférieurs à ceux du Nord. Les travailleurs du Sud fournissent 90 % du travail mondial mais ne reçoivent que 21 % du revenu global.

Dans le cas spécifique des relations sino-américaines, des travaux français ont calculé qu’historiquement une heure de travail américain s’échangeait contre plusieurs dizaines d’heures de travail chinois (jusqu’à 40 heures en moyenne sur longue période, même si l’écart s’est réduit). Le transfert de valeur opère clairement du Sud vers le Nord.

Pourquoi cela gonfle la productivité apparente

La productivité du travail est classiquement mesurée comme le PIB (ou la valeur ajoutée) divisé par le nombre d’heures travaillées (ou le nombre d’emplois).

Si une partie importante de la valeur ajoutée américaine repose sur de la valeur-travail importée à bas prix puis revendue cher, le numérateur (le PIB) est artificiellement élevé par rapport au dénominateur (les heures travaillées sur le sol américain).

J’explique cela depuis les déclarations imbéciles de Greenspan en 1999 sur le miracle de la productivité américaine.

Cela explique en partie le « paradoxe de la productivité chinoise ». En termes physiques (tonnes d’acier, nombre de voitures, panneaux solaires, etc.), les usines chinoises sont souvent plus productives que leurs homologues américaines. Mais lorsque l’on convertit en dollars de valeur ajoutée, l’écart s’inverse ou se réduit fortement à cause des différences de prix et de pouvoir d’achat.

Les barrières commerciales, les positions de marché dominantes des firmes américaines dans la distribution, le design, le marketing et la finance permettent de capturer une large part de la valeur finale.

Le système monétaire international (dollar comme monnaie de réserve) et la structure des chaînes de valeur mondiales (où les activités à haute marge – conception, logiciels, services financiers, distribution – restent concentrées dans le Nord) amplifient cet effet.

Ce mécanisme a des implications profondes. Il permet aux États-Unis de maintenir un niveau de consommation élevé tout en délocalisant une partie importante de la production matérielle. Il contribue aussi à la polarisation des emplois : destruction de postes industriels intermédiaires, concentration des gains dans les secteurs à haute productivité apparente (tech, finance, services sophistiqués).

Dans mon tweet un peu ironique je pointe une symétrie historique possible. Si la Chine (ou un autre acteur) parvient à imposer son hégémonie monétaire et commerciale, elle pourra à son tour organiser l’échange inégal à son profit. Sa productivité apparente grimperait alors fortement, non pas uniquement grâce à des gains d’efficacité interne, mais parce qu’elle commencerait à drainer le surplus mondial de la même manière que les États-Unis le font aujourd’hui.

L’échange inégal n’est pas une théorie conspirationniste. C’est un fait quantifiable, documenté par des flux de travail incorporé, des écarts de salaires et des structures de prix.

La productivité américaine est réelle dans certains secteurs de pointe. Mais elle est aussi, en partie, le reflet d’un rapport de force commercial et monétaire qui permet de transformer le travail bon marché du reste du monde en richesse mesurée chez soi.

Comprendre ce mécanisme change le regard que l’on porte sur les classements de productivité et sur les discours qui présentent l’économie américaine comme purement « supérieure ».

Une partie de sa performance est le résultat d’un système d’extraction de valeur via le commerce international. Et comme je le rappelle , ce système n’est pas éternel : il peut un jour changer de Centre.

2 réflexions sur “Editorial important. La productivité américaine est un artifice boosté par l’échange inégal. Les salariés du Nord sont les bourgeois qui exploitent ceux du Sud..”

  1. Je crois surtout que vous évoquez des chiffres que nous ne pouvons plus croire et qui sont tout aussi déconnectés du réel que les marchés dont vous fustigez la lévitation.A rapprocher des notions de valeur d’usage et d’échange. Les valeurs d’échanges qui sont fixées dans le monde occidental sont souvent sans rapport avec la valeur d’usage.En résumé chez nous tout est faux. A titre d’exemple les Etats-Unis se croient forts parce qu’ils dépensent 1000 milliards de dollars par an en dépenses militaires mais on voit qu’ils peuvent être mis en échec par un pays tel que l’Iran et l’on sait que les chinois peuvent produire un porte-avions ou une intelligence artificielle pour 100 fois moins cher qu’eux. Souvenons nous de la Russie qui avec le PIB de l’Espagne devait s’effondrer en quelques semaines.

    En conclusion la productivité US est meilleure dans le monde des apparences mais est probablement déjà très inférieure à celle des chinois. 20 % du PIB US est constitué d’honoraires d’avocats qui constituent par définition une économie de chicane.Qui peut encore croire sans foire semblant qu’ils ont la meilleure productivité du monde ?

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