BRUNO BERTEZ
Le 6 septembre
« Le consensus valorise l’ancienne économie. Je crois qu’une nouvelle est en train de se dessiner »
- Cathie Wood
Je souscris à ce que dit la papesse de la tech Cathie Wood mais pas au sens ou elle l’entend, non ce n’est pas la technologie ou son contenu qui font que l’économie est différente et que la nouvelle ne lui ressemble pas, non, absolument pas!
Ce qui change ce n’est pas la modernité, toujours il y a eu de grandes phases de modernité, mais cette fois cette modernité se télescope avec une fonction financi7re , boursière et monétaire résolument différente; les actifs financiers ont changé de nature depuis 1971, ils ne sont plus ancrés dans l’économie réelle, ne la reflètent plus ils font partie du grand ensemble des bestioles monétaires et quasi monétaires. Ils sont « liquidity driven » et de la même façon que le dollar est libre, il flotte, il ne touche plus terre, les actifs financiers quels qu’ils soient ont suivi la mutation du dollar: les ombres, tous les papiers, tous les signes ont été détachées des corps, les prix se sont libérés soumis à la rencontre des liquidités et des animal spirits .
C’est cela la nouveauté et Cathie Wood qui ne l’a pas compris ne sera pas ruinée par la technologie mais par la finance et ce malgré les succès et les réussites de la technologie.
La modernité c’est 1971, la financiarisation, la monétisation des actifs et la finance « désancrée ».
Cathie Wood a raison sur un point, et seulement sur celui-là : une nouvelle économie est en train de se dessiner. Le consensus valorise encore l’ancienne. Mais ce n’est pas la technologie qui fait basculer le monde. Ce n’est pas l’IA, ni la plateforme, ni le contenu disruptif. C’est une mutation plus ancienne, plus radicale, et beaucoup moins célébrée : depuis 1971, la monnaie et la finance ont échappé au poids du réel. Les actifs ont changé de nature. Et c’est cette alchimie-là, non le progrès technique, qui ruine ou enrichit.
Ce que Wood voit, et ce qu’elle ne voit pas.
Quand Cathie Wood dit que le consensus valorise l’ancienne économie, elle entend : les marchés restent trop attachés aux vieux modèles, aux vieux secteurs, aux vieux multiples, alors qu’une économie d’innovation est déjà là.
Dans son récit, la nouveauté est technologique.
La productivité va exploser. Les plateformes vont tout emporter. Les gagnants de demain ne ressemblent pas aux gagnants d’hier.On peut souscrire à la phrase, et refuser le diagnostic.Il y a toujours eu de grandes phases de modernité. Le chemin de fer, l’électricité, l’automobile, l’informatique, Internet : chaque fois, on a annoncé qu’une économie nouvelle naissait. Chaque fois, quelque chose naissait vraiment.
Mais le régime de la valeur n’était pas encore devenu ce qu’il est. Dans le monde moderne ou si on veut post moderne, la valeur flotte, elle est libérée, « frivole » comme dit Jean Joseph Goux; JJ Goux qui, soit dit en passant, a partir de là croyait au Bitcoin …
Avant, lprix des actifs, même déformés, gardaient un lien, même lâche, avec un sous-jacent réel : production, profits, rareté, solvabilité, ancrage monétaire.
Ce qui est inédit, ce n’est pas que la technique accélère. C’est que cette modernité se télescope avec une fonction financière, boursière et monétaire devenue autre chose.1971 : on a détaché les signes des corps
Le 15 août 1971, Nixon clôt la convertibilité du dollar en or. On présente souvent l’épisode comme une péripétie technique. C’est une révolution copernicienne. On a libéré la monnaie de son dernier ancrage extérieur. Le dollar ne touche plus terre. Il flotte. Il n’est plus la représentation d’une richesse déjà là ; il devient un signe autonome, une créance sur un à-venir, un jeton dont la quantité n’a plus de limite métallique. Soros est l’un des rares a l’avoir compris très tot.
À partir de là, tout ce dont la valeur s’exprime en monnaie a suivi la même mutation. Logique implacable : si l’on désancre la monnaie, on désancre aussi les quasi-monnaies. Actions, obligations, crédits titrisés, dérivés, « papiers » de toutes sortes cessent d’être de simples titres sur l’économie réelle. Ils intègrent le grand ensemble des bestioles monétaires et quasi-monétaires. On passe de l’un à l’autre sans rupture de nature. Le champ monétaire et le champ financier se confondent.
Les ombres se sont séparées des corps. Les prix se sont libérés. Ils ne « remontent » plus du bas, de la valeur d’usage, du profit réalisé, de la rareté réelle. Ils se forment à la rencontre des liquidités et des animal spirits.
Hausse qui appelle la hausse. Imitation. Mimetisme, FOMO, Appétit du jeu. Garantie implicite que l’on pourra toujours revendre. C’est cela, la nouveauté.
Cest une opération alchimique je ne cesse de le répéter : les actifs financiers sont devenus des avatars de la monnaie. Des morceaux de papier. Des formes mutantes de la liquidité. Leur « fondamental » n’est plus économique ; il est monétaire. Acheter un titre, c’est échanger une masse de monnaie oisive contre un autre signe. Si la masse de signes explose, le prix de l’autre signe explose aussi, même si le monde réel n’a pas produit davantage de richesses.
Le levier accomplit l’œuvre au noir. La monnaie tombée du ciel — réserves, crédit, shadow banking, put des banques centrales — se transmute en fortunes financières. On appelle cela valorisation.
C’est une transmutation.
Le plomb monétaire devient or patrimonial, tant que personne ne demande à voir le métal. Tant que la « monnaieitude » des actifs est garantie : vous pourrez toujours échanger vos papiers contre du cash. Greenspan l’avait compris avant les autres. Le put n’est pas un filet de sécurité conjoncturel. C’est la condition d’existence du système. Sans lui, la gravité, la gravitation du réel reprendraient leurs droits. Mais on a cassé les elastiques, les cordes de rappel vers le réel.
D’où l’illusion contemporaine et la confusion de Cathie Wood . On croit mesurer la richesse au niveau des indices. On croit qu’une capitalisation qui enfle est une économie qui s’enrichit. On confond la promesse et la chose promise. On confond une vraie pipe avec le tableau de Magritte « ceci nest pas une pipre »
Un actif financier n’est pas une richesse ; c’est un droit de prélever plus tard sur des biens et des services futurs. Quand ce droit enfle sans que le futur réel enfle au même rythme, on n’a pas créé de la valeur. On a créé du capital fictif, une exigence différée, une inflation reportée.
La Tech n’est pas le sujet. Le sujet c’est l’alchimie financière. La technologie peut réussir, et même réussir magnifiquement, sans que cela sauve ceux qui la valorisent comme Cathie Wood.
Wood se trompe de champ. Elle ne sait pas qu’elle vit dans un autre monde, celui de l’imaginaire financier et que ce monde a ses règles, ses folies, ses modes, ses sanctions; et tout cela est quasi indépendant du monde réel; Cathie Wood est comme le poisson rouge qui ne sait pas qu’il vit dans l’eau, elle ne sait pas qu’elle vit dans l’imaginaire financier et que c’est lui qui un jour la ruinera, pas la tech. Wood fait en quelque sorte confiance au monde réel pour la sauver des folies du monde financier!
C’est le même processus que celui qui a saisi Bernanke , il a créé un imaginaire financier avec sa politique non-conventionnellle, puis comme son complice Brian Sack ils ont cru que l’2conomie allait reparTir, valider la finance, ils ont ont cru aux jeunes pousses en Mars 2009 et … ce fut la longue dépression.
Elle lit encore les marchés avec la grammaire de l’économie réelle : disruption, parts de marché, courbes de coûts, productivité, « nouvelle ère ». Cette grammaire n’est pas fausse. Elle devient trompeuse dès qu’on passe à la Bourse. Car la Bourse n’exprime plus d’abord le succès technique. Elle exprime la quantité de monnaie en quête de rendement et de performance, la création de monnaie de dette par le gouvernement, la monétisation par la Fed, le recyclage des deficits exterieurs par les créanciers, la mode des signes, la garantie de liquidité, le goût du risque, et …. la croyance que le jeu continuera.
Une entreprise peut changer le monde et voir son titre se comporter comme un jeton. Une autre peut ne rien changer et être portée par le même vent monétaire. Dans ce régime, le contenu technologique n’est qu’un récit collé sur un papier.
Le récit aide à l’imitation. Il n’est pas la cause première du prix.
C’est pourquoi l’on peut avoir, en même temps, des réussites techniques extraordinaires et une finance qui prépare la ruine de ceux qui ont pris le récit pour un ancrage. On ne sera pas ruiné par l’échec de la technologie. On le sera par le rappel que les signes, un jour ou l’autre, rencontrent une limite : raréfaction de la monnaie, hausse de son prix, disparition de la liquidité, rupture de la monnaieitude. Quand le jeu cesse d’attirer, il ne reste plus que le corps. Et le corps, lui, n’a jamais flotté.
La nouvelle économie, la vraie, n’est pas celle des robots et des modèles de langage. C’est celle où les actifs financiers font partie de la monnaie élargie, où les banques centrales sont otages du monstre qu’elles ont créé, où la liquidité est à la fois l’air que respirent les marchés et le poison qui les gonfle, où les prix sont libres parce que plus rien ne les cloue au sol.
Modernité technique et modernité monétaire ne sont pas la même chose. La première invente des machines. La seconde invente des signes sans fond. Quand les deux se rencontrent, on croit assister à une révolution productive. On assiste surtout à une inflation de promesses habillée du vocabulaire de l’innovation.
Cathie Wood a vu qu’un monde ancien se défaisait. Elle a mal nommé ce qui le remplace. Ce qui se dessine n’est pas une économie nouvelle parce qu’elle serait plus intelligente. C’est une économie nouvelle parce que la finance n’y est plus le miroir du réel. Elle en est l’ombre autonome, liquidity-driven, livrée aux esprits animaux, maintenue en lévitation par la garantie que les papiers resteront aussi bons que de la monnaie.
Jusqu’au jour où …
EN PRIME
EN PRIME
Le FOMO
FOMO, fear of missing out : la peur de rater le train.
En marché, ce n’est pas une émotion secondaire. C’est un moteur. On n’achète plus parce qu’une chose vaut. On achète parce que d’autres achètent, que le prix monte, et que rester dehors devient plus douloureux que le risque d’entrer trop cher.
Le FOMO inverse la prudence. Le prix élevé, au lieu de faire reculer, attire. Chaque nouveau plus-haut dit : « ceux qui ont attendu ont eu tort ». L’imitation remplace le jugement. La hausse appelle la hausse.
Dans un régime liquidity-driven, c’est encore plus fort.
Quand la monnaie ne rapporte rien et que les signes flottent, le seul « fondamental » visible devient le mouvement lui-même. Rater la hausse, c’est rater la quasi-monnaie qui s’apprécie. Le cash paraît stupide. Le papier qui monte paraît intelligent.
Ce n’est pas de la cupidité pure, c’est aussi de la honte sociale. Voir les autres s’enrichir sur un récit – tech, IA, crypto, « nouvelle économie » — pendant que l’on reste en marge.
Le FOMO n’est pas seulement « je veux gagner ». C’est « je ne veux pas être celui qui n’a pas compris l’époque ».Le FOMO c’est la quete du GRAAL, l’illusion du phallus scintillant que l’on va rater de saisir. Je ne veux pas etre un loser dirait Trump l’obsédé
Le FOMO fonctionne tant que la liquidité et la croyance tiennent. Le jour où l’on ne peut plus vendre aussi facilement qu’on a acheté, il change de nom. Il devient panique. Même mimétisme, sens inverse : peur de rester dedans, plus peur d’être dehors.C’est la même bestiole. Hausse : peur de manquer. Baisse : peur de ne pas sortir. Dans les deux cas, le prix n’exprime plus une valeur. Il exprime le stade de pychose de la foule.
LES MARCHES SONT DES ESPACES OU SE DEPLOIE LA PSYCHOSE
La psychose, c’est quand on confond les signes avec le réel.
Pas seulement en clinique.
Aussi dans la monnaie, la Bourse, le récit économique.
On prend le papier pour la chose, le cours pour la richesse, l’indice pour le pays, le mot « reprise » pour la reprise.
Le signe n’indique plus. Il est.
Et dès qu’il est, le monde bascule.
Le réel a un poids. Une usine, un salaire, une récolte, une dette qu’il faut rembourser avec autre chose que des mots. Il résiste. Il tarde. Il déçoit.
Le signe, lui, est léger. Il circule. Il se multiplie. Il se copie. Depuis 1971 surtout, il n’a plus à présenter le métal, la marchandise, la limite. Le dollar flotte. Les actifs flottent. Les récits flottent. On peut faire croître les capitalisations sans faire croître les niveaux de vie .
La confusion commence là : croire que ce qui enfle sur l’écran enfle dans la vie.
Le marché est une scène psychotique. Un marché sain traiterait le prix comme un signe : approximation, pari, convention provisoire sur un sous-jacent.
Le marché actuel traite le prix comme le réel lui-même. Si ça cote, c’est que ça vaut. Si ça monte, c’est que ça existe davantage. Si la Tech « pèse » des milliers de milliards, c’est que l’économie nouvelle est déjà là.
Le FOMO naît de cette confusion : rater le signe, c’est rater l’être.
Les « green shoots » de Bernanke jouaient le même tour.
Une poussée de liquidité, un rebond de papier, et l’on parlait de jeunes pousses, comme si la terre avait retrouvé la fecondité .
On avait baptisé le signe du nom de l’existant, du vivant. Cathie Wood fait l’opération inverse et complémentaire : elle lit dans les valorisations la preuve d’un monde technique en gestation.
Le succès du récit confirme le succès du réel.
Or le récit peut réussir tout seul. C’est même sa spécialité.
L’Alchimie c’est le signe qui se prend pour un corps. L’opération monétaire moderne consiste précisément à détacher les ombres des corps, puis à faire circuler les ombres comme si elles avaient une chair.
Quasi-monnaies, actifs-avatars, « monnaieitude » garantie par les banques centrales : le système tient tant que personne ne demande le corps.
La psychose collective n’est pas que l’on utilise des signes. On n’a jamais fait autrement. Elle commence quand on ne supporte plus l’écart. Quand l’idée qu’un titre puisse n’être qu’une créance, qu’une promesse, qu’un droit de prélever plus tard, devient insupportable. Il faut que le chiffre soit la richesse. Sinon l’édifice vacille.
D’où la terreur des banques centrales devant la baisse des actifs. Ce n’est pas seulement le patrimoine des riches. C’est le réel officiel qui se dégonfle. Si les signes retombent, il n’y a plus de monde commun à montrer.
Revenir au réel, ce n’est pas « être value »Ce n’est pas un slogan d’analyste fondamental. C’est une discipline. Séparer :
- ce qui se produit ;
- ce qui se promet ;
- ce qui se cote.
La technologie peut être vraie et le prix faux. La dette peut être immense et le risque invisible. La monnaie peut abonder et la richesse manquer. C’est ce que Melenchon n’arrive pas à assimiler.
Rien de cela n’est mystique. C’est seulement le refus de prendre le mot pour la chose.La psychose, elle, a besoin que le signe suffise. Qu’il n’y ait plus de reste.
Plus de résidu pour parler comme Lacan.