The Economist dit que l’IA a créé un million d’emplois en Amérique.
Le chiffre qui dérange, ce n’est pas le million.
Pendant deux ans, on a pesné le contraire. L’IA vient détruire les emplois.
Apprendre à coder c’ est mort. Les postes d’entrée de gamme sont finis. Quiconque a moins de trente ans sera remplacé par un chatbot.
Début septembre 2026, The Economist a fait ce que peu de publications avaient fait : compter les deux côtés du registre. Les gains et les pertes d’emplois. Pas seulement les lettres de licenciement. Aussi les embauches que le boom a provoqué.
Le résultat est étonnant pour les deux camps. L’apocalypse n’est pas arrivée. Le conte de fées non plus.
D’abord les pertes. Depuis le milieu de 2023, les entreprises américaines ont attribué environ 200 000 suppressions de postes à l’intelligence artificielle. Ce ne sont pas des abstractions. Ce sont des coupes annoncées, parfois assumées à voix haute.
Le détail confirme les craintes . L’emploi dans les services « clients » a reculé d’environ 10 % depuis janvier 2023. Chez les secrétaires et assistants administratifs, la baisse approche 15 %. Le Bureau of Labor Statistics prévoit encore 752 000 suppressions dans les métiers de soutien administratif d’ici 2035.
Microsoft, Meta, Block ou Intuit ont restructuré autour de l’automatisation. Selon Challenger, Gray & Christmas, les entreprises ont annoncé en moyenne quelque 16 000 coupes « liées à l’IA » par mois depuis le début de 2026.
Certains métiers répétitifs reculent vraiment. La peur était justifiée.
Puis l’autre colonne, les créations .The Economist estime que le boom de l’IA a créé, jusqu’ici, autour d’un million d’emplois aux États-Unis.
Cinq créés pour un détruit, si l’on accepte le cadre de l’article.
Le chiffre n’est pas un recensement. Alex Domash, correspondant « économie » du journal, le dit lui-même : c’est un calcul de coin de table. On compare la croissance réelle de certains métiers à la tendance qu’on aurait attendue sans le boom.
Les 200 000 licenciements sont des coupes déclarées.
Le million est une reconstrction. Les deux colonnes ne sont pas parfaitement comparables.
Enlevez cette réserve, et une chose reste incontestable. Le marché du travail américain ne souffre pas..
En août 2026, l’économie a ajouté 162 000 emplois, bien au-dessus des attentes. Le chômage est à 4,1 %, plus bas que dans près de 90 % des mois des cinquante dernières années. L’écart entre le chômage des 20-24 ans et le taux général est proche d’un plus bas pluridécennal , c’est précisément le chiffre que beaucoup surveillaient pour détecter le massacre des juniors.
Les plus grands gagnants ne touchent pas un clavier! L’IA ne vit pas « dans le cloud ». Le cloud est une métaphore commode. L’IA vit dans des bâtiments en dur, remplis de serveurs qu’il faut refroidir, raccordés à un réseau électrique qui n’a pas été dimensionné pour eux.
Goldman Sachs estime que les dépenses américaines en puces, serveurs, centres de données, refroidissement et énergie liées à l’IA dépassent d’environ 500 milliards de dollars par an leur niveau de 2022, l’année où ChatGPT est devenu public. La construction de data centers progresse de plus de 75 milliards de dollars par an, près de 60 % de plus qu’un an plus tôt, selon le Census Bureau.
The Economist a suivi cinq industries au cœur de ce chantier, de l’électricité à la fabrication d’équipements. Depuis 2023, l’emploi y a augmenté d’environ 320 000 postes de plus que ne le laissaient prévoir les tendances générales de la construction et de l’industrie.
Dans le podcast du journal, Domash parle d’environ 350 000 à 360 000 emplois d’infrastructure. LinkedIn estime de son côté que près d’un demi-million d’emplois liés aux data centers ont été créés aux États-Unis entre 2023 et 2025.
Électriciens. Techniciens CVC. Équipes de réseau. Installateurs. Personnel de maintenance. Les offres pour l’installation et la maintenance dans les data centers affichent des salaires environ 40 % plus élevés que le même travail ailleurs. Les gains horaires ont dépassé 13 % en un an dans la fabrication d’équipements électriques, et approché 8 % chez les entrepreneurs en électricité. Quand les salaires montent aussi vite, est qu’il y a pénurie.
Jensen Huang, le patron de Nvidia, l’a dit: électriciens, plombiers, ferronniers, techniciens, constructeurs — « c’est votre moment ». Google, Microsoft, Amazon, Meta financent déjà des formations. L’International Brotherhood of Electrical Workers parle de projets uniques qui exigent deux, trois, parfois quatre fois les effectifs locaux. Le goulot d’étranglement de l’IA n’est plus seulement le GPU. C’est aussi la main d’oeuvre .
The Economist a suivi les métiers professionnels les plus proches du boom : ingénieurs, développeurs, mathématiciens, data scientists. Depuis 2022, ces occupations ont ajouté environ 730 000 emplois au-dessus de la tendance. Le podcast parle d’environ 750 000 depuis 2023.
LinkedIn compte quelque 640 000 emplois spécifiquement liés à l’IA entre 2023 et 2025.
Les postes nouveaux se sont multipliés : head of AI, forward-deployed engineer, annotateur de données, intégrateur de systèmes dans des entreprises qui n’en avaient jamais eu.
Les offres pour ces fonctions ont à peu près doublé depuis 2023-2024.
Attention: C’est une construction, une estimation construite sur des écarts par rapport à des tendances .Et puis c’est un travail de the Economist, grand promoteur de l’IA. Enfin l’article décrit un boom d’investissement, pas un regime de croisière. Si les dépenses d’infrastructure se tarissent, ou si les modèles remplacent vraiment le travail cognitif du milieu de la pyramide, le solde peut basculer. Le million d’aujourd’hui n’annule pas le risque de demain.
Autre reserve: les 200 000 licenciements sous-estiment peut-être le gel des embauches.