L’accord de Trump sur le Groenland est essentiellement un pacte de libre association élargi- Korybko

Lors de son discours à l’Assemblée générale des Nations Unies, Trump a déclaré qu’« aucun adversaire des États-Unis ne sera plus jamais autorisé à établir une présence militaire au Groenland , ni à y réaliser des investissements sensibles sans notre autorisation écrite expresse », en vertu de l’accord conclu entre les États-Unis, le gouvernement de l’île et le Danemark.

Cet accord concrétise un objectif qu’il poursuivait depuis son premier mandat. Bien qu’il puisse paraître surprenant pour beaucoup, l’accord récemment annoncé par Trump est en réalité un Pacte de libre association (PAA) élargi.

Il s’agit des accords conclus par les États-Unis avec les États insulaires du Pacifique (Îles Marshall, Micronésie et Palaos) qu’ils ont contrôlés pendant des périodes variables après la Seconde Guerre mondiale.

La caractéristique principale du COFA est que les États-Unis conservent le contrôle de leur sécurité, comme c’est le cas actuellement pour le Groenland. Toutefois, l’accord conclu avec le Groenland, similaire au COFA, étend le contrôle américain au secteur des ressources.

Cette initiative est importante car elle pourrait servir de modèle aux États-Unis pour d’autres pays.

L’administration Trump 2.0 met activement en œuvre la «  stratégie de déni » du sous-secrétaire à la Guerre pour la politique, Elbridge Colby, qui consiste ici à priver la Chine des marchés et des ressources nécessaires à son ascension au rang de superpuissance.

Le Venezuela en est l’exemple le plus probant, et l’Iran pourrait suivre son exemple si le mémorandum d’entente avec les États-Unis est un jour respecté .

Quoi qu’il advienne avec l’Iran, les partenaires des États-Unis dans les pays du Sud pourraient conclure avec ce pays des accords similaires à celui conclu avec le Groenland.

L’Amérique ibéro-américaine est la priorité absolue de l’administration Trump 2.0 dans cette vaste région du monde, avec pour objectif de bâtir une «  Amérique forteresse », euphémisme pour désigner la restauration de son hégémonie unipolaire sur l’hémisphère occidental.

Concrètement, les États-Unis souhaitent contrôler la sécurité et les ressources de cette région, comme ils l’ont fait pour le Groenland et le Venezuela , afin de pouvoir ensuite exercer une influence dans leurs négociations commerciales avec la Chine, dans le cadre de leur rivalité systémique liée à la transition mondiale actuelle.

Il en va de même pour l’Afrique, les États-Unis concentrant actuellement leurs efforts sur sa partie sud riche en minéraux, incarnée par le corridor de Lobito qui traverse l’ Angola et la République démocratique du Congo jusqu’en Zambie .

Ces trois pays possèdent d’énormes réserves de cobalt, de coltan et de cuivre sur lesquelles les États-Unis souhaitent exercer une influence, afin de ne pas laisser la Chine demeurer leur principal partenaire minier.

Un accord similaire à celui conclu au Groenland pourrait permettre d’atteindre cet objectif grâce à une diplomatie financière novatrice qui permettrait d’affiner ce modèle.

Ces trois États africains, ainsi que d’autres, sont endettés envers la Chine. Les États-Unis pourraient donc proposer de prendre en charge leurs dettes afin d’obtenir des accords similaires à celui conclu au Groenland.

Leurs dettes cumulées pourraient ensuite être intégrées aux négociations entre les États-Unis et la Chine, constituant ainsi un levier supplémentaire.

La Chine n’a ni les moyens ni la volonté d’imposer militairement le remboursement de ses dettes, tandis que le contrôle exercé par les États-Unis sur les institutions financières et juridiques occidentales limite ses options en la matière.

Par conséquent, si un nombre suffisant d’États africains acceptaient cette proposition, il s’agirait d’un puissant moyen de pression.

Quelle que soit la forme qu’elle prendra finalement, il est probable que le second Trump cherchera à conclure divers accords de libre-échange (COFA) avec davantage de pays, s’inspirant de la version élargie récemment signée avec le Danemark et le Groenland.

L’institutionnalisation de la « stratégie du déni » de Colby pourrait constituer l’un des héritages les plus marquants de la politique étrangère de Trump si un nombre suffisant de pays du Sud y adhèrent. Le monde pourrait donc bientôt assister à une diplomatie plus créative, notamment dans son volet financier, de la part de ce second Trump.

EN PRIME

La « stratégie du déni » (Strategy of Denial) est le nom qu’Elbridge Colby donne à sa doctrine de défense américaine face à la Chine.

Je vous ai exposé en son temps l’essentiel de la pensée de Colby , mon texte le plus récent sur Colby est : « C’est le week-end… Didactique : Colby et l’origine de la politique étrangère de Trump. Augmenter le tribut payé par les vassaux. »


1er août 2026 Lien : https://brunobertez.com/2026/08/01/cest-le-week-end-avec-le-temps-de-lire-pour-comprendre-didactique-colby-et-lorigine-de-la-politique-etrangere-de-trump-augmenter-le-tribut-paye-par-les-vassaux/

Sous-titre interne : « La stratégie de déni d’Elbridge Colby : réalisme prioritaire, refus de l’hégémonie rivale et réactions des puissances moyennes. »
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Elle est exposée dans son livre de 2021, The Strategy of Denial: American Defense in an Age of Great Power Conflict, et prolonge la National Defense Strategy de 2018 dont il avait été l’un des architectes. L’idée n’est pas psychologique (« nier la réalité ») : c’est un concept militaire et politique. Dénier, ici, signifie empêcher l’adversaire d’obtenir l’objet politique qu’il vise, plutôt que de le punir après coup.

Colby part d’un constat réaliste : le moment unipolaire américain est terminé. La priorité n’est plus de remodeler le monde, mais d’empêcher qu’une puissance rivale n’établisse une hégémonie régionale en Asie, c’est-à-dire une domination militaire et politique telle que les États voisins n’oseraient plus s’opposer à elle.

Selon lui, la Chine, « hégémon en devenir », a intérêt à une stratégie focalisée et séquentielle : isoler un État de la coalition anti-hégémonique, le traiter séparément, puis passer au suivant. Taïwan est le premier maillon.

Une prise rapide — un fait accompli armé — briserait la première chaîne d’îles, ouvrirait la projection de puissance chinoise vers le Pacifique, et démontrerait que Washington ne peut plus protéger ses partenaires. Les Philippines, puis d’autres, suivraient. Une « finlandisation » de l’Asie serait alors possible sans conquête générale.

D’où le rôle de pierre angulaire attribué à Taïwan : ce n’est pas d’abord un dossier moral ou démocratique, c’est le point où se joue l’équilibre régional.

Colby oppose deux logiques de dissuasion. Dissuasion par la punition : menacer de représailles (blocus, frappes lointaines, sanctions, guerre économique) après que l’adversaire a pris ce qu’il voulait. Colby la juge insuffisante face à Taïwan. Une fois l’île tenue, Pékin accepterait beaucoup de douleur plutôt que de la rendre. La punition arrive trop tard et vise un objet moins vital pour Pékin que Taïwan ne l’est pour Pékin.

Dissuasion par le déni : rendre impraticable, dès le théâtre, la conquête ou la consolidation. Empêcher les forces chinoises d’atteindre l’île en nombre suffisant, ou les en chasser avant qu’elles ne tiennent le terrain. La victoire de la coalition n’est pas de « changer le régime » à Pékin, ni d’occuper la Chine ; c’est que Taïwan reste hors de son contrôle militaire.

Concrètement, cela implique :

  • une défense avancée dans la première chaîne d’îles (Japon–Taïwan–Philippines), et non un recul vers le Pacifique central ;
  • des forces asymétriques et survivables : missiles, mines, sous-marins, drones, défense aérienne, logistique dispersée, plutôt que de gros déploiements vulnérables ;
  • une guerre limitée si la dissuasion échoue : assez large pour reprendre ou tenir, assez contrainte pour ne pas devenir automatiquement une guerre totale ou nucléaire ;
  • une coalition anti-hégémonique dont les États-Unis sont le « cornerstone balancer », avec le Japon, l’Australie, éventuellement les Philippines, la Corée, etc., comme contributeurs indispensables — et non comme simples spectateurs protégés. researchcentre.army.gov.au

Colby en tire une conséquence de priorités : l’Asie d’abord. L’Europe et le Moyen-Orient comptent moins, ou du moins ne doivent plus absorber l’essentiel des ressources si cela affaiblit le déni en Indo-Pacifique.

D’où son insistance, politique autant que militaire, pour que les alliés européens portent davantage leur propre défense, et que Taïwan dépense et s’arme vraiment.

Le déni n’est pas seulement une posture de tirs. C’est une théorie de la coalition. Si les États asiatiques croient que Washington peut empêcher un fait accompli, ils tiennent. S’ils croient qu’il ne le peut pas, ils s’accommodent de Pékin.

La crédibilité n’est donc pas un discours (« nous défendrons Taïwan ») ; c’est une capacité visible à briser une invasion rapide.

D’où un paradoxe souvent relevé depuis 2025-2026, alors que Colby est revenu aux responsabilités de politique de défense : moins de rhétorique accusatrice, plus de « réalisme », et l’accent mis sur une défense du déni le long de l’archipel — « maritime et aérospatiale », non régime change.

Le silence verbal sur certaines agressions chinoises est présenté comme le pendant d’un recentrage sur les moyens, non comme un désintérêt.

Ce que la stratégie a de fort

  1. Clarté des fins. Elle refuse le flou de la primauté globale illimitée. Un objectif : pas d’hégémonie chinoise en Asie. Le reste est subordonné.
  2. Cohérence moyens–fins. Elle prend au sérieux la rareté : on ne peut pas tout faire partout. Le « Lippmann gap » — l’écart entre engagements et ressources — est le vrai problème américain.
  3. Lecture du fait accompli. Elle identifie le mode d’action le plus dangereux : pas forcément une longue guerre d’usure, mais un coup assez rapide pour que la coalition arrive trop tard.
  4. Distinction utile. Déni ≠ punition. Beaucoup de débats stratégiques confondent encore les deux.
  5. Rôle assigné aux alliés. Le déni ne marche que si Taïwan, le Japon, l’Australie, etc., cessent d’être des consommateurs de sécurité. C’est exigeant, donc politiquement honnête.

Les critiques sont sérieuses en particulier sur les intentions prétées aux chinois. Colby déduit souvent ce que Pékin devrait faire si elle visait l’hégémonie, plus qu’il ne démontre empiriquement que c’est déjà sa stratégie opérationnelle. Si Pékin privilégie la pression graduelle, l’économie et le pourrissement politique plutôt que l’assaut amphibie, on prépare la mauvaise guerre.

Sur Taïwan comme pivot unique. Faire de l’île le critère de toute l’architecture asiatique concentre un risque énorme sur un théâtre extrêmement défavorable (proximité continentale, missiles, délais). Des réalistesobjectent que l’intérêt américain n’exige pas de risquer une guerre majeure pour Taïwan, et que l’équation coûts/bénéfices de Colby est trop optimiste.

Beaucoup d’États d’Asie du Sud-Est refusent de « choisir ». Une ligue anti-hégémonique fondée sur la perspective d’un conflit sino-américain n’est pas un donné ; c’est un pari politique.

Sans elle, le déni américain devient un fardeau unilatéral.

Sur le dilemme de sécurité. Renforcer le déni autour de Taïwan peut être lu à Pékin comme préparation d’une séparation permanente — donc accélérer, plutôt que retarder, la décision d’agir. Colby répond que tant qu’on ne vise ni le démembrement de la Chine ni le changement de régime, le dilemme reste « gérable ».

C’est l’un des points les plus contestés.

Sur la guerre limitée. L’idée qu’un conflit autour de Taïwan resterait contenu (pas d’extension aux bases japonaises, aux convois, au nucléaire, au cyber majeur) est une hypothèse, pas une garantie. Cest une faille fatale de l’argument.

Le réalisme de Colby met la puissance avant le régime. Des critiques « hamiltoniens » ou libéraux lui reprochent de négliger ce qui motiverait réellement les sociétés alliées à résister : pas seulement l’équilibre des forces, mais la nature du pouvoir chinois.

Sur l’écart entre doctrine et politique. Prioriser l’Asie implique des arbitrages brutaux (Ukraine, Europe, Moyen-Orient, stocks de munitions). La doctrine est limpide sur le papier ; les démocraties alliées, elles, vivent plusieurs théâtres à la fois.

La stratégie du déni de Colby est une doctrine de priorité asiatique, de dissuasion par l’impossibilité de la conquête, et de coalition sous direction américaine, avec Taïwan comme verrou de la première chaîne d’îles. Elle est puissante comme théorie de la victoire défensive : elle dit clairement ce qu’il faut empêcher, et pourquoi la punition arrive trop tard.Elle est plus fragile comme politique : elle suppose des intentions chinoises assez linéaires, une coalition plus solide que les non-alignements asiatiques ne le laissent croire, une guerre qui resterait limitée, et une Amérique capable de se retirer ailleurs sans que d’autres équilibres s’effondrent.

Autrement dit : c’est un pari sur la géographie et le temps — rendre le fait accompli trop coûteux ici et maintenant, pour que Pékin ne tente pas de devenir l’hégémon de l’Asie par les armes.

Tout l’édifice tient ou tombe avec cette phrase.

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