LA DETTE ACCUMULÉE EST « LE MORT » DE NOS SYSTÈMES ET, AU FIL DU TEMPS, PEU À PEU, C’EST « LE MORT » QUI COMMANDE, C’EST LUI QUI IMPOSE SA LOGIQUE ; UNE LOGIQUE MORTIFÈRE, BIEN SÛR.
BRUNO BERTEZ
Le 26 Septembre .
Les signes monétaires, la dette, les promesses politiques et les moyens matériels de les honorer n’appartiennent pas au même ordre de réalité.
Confondre ces quatre plans, c’est précisément ce que font les marchés post-modernes, bullaires et désancrés.
Ils flottent au-dessus du réel.
Les citations d’Alan Greenspan, Larry Lindsey et Jamie Dimon que je reproduis ci-dessous mettent en garde contre les illusions que donnent l’argent et la monnaie en tant que signes.
Un dollar, un titre du Trésor, une créance de retraite ou un droit à une prestation de santé sont d’abord des signes. Ce sont des écritures, des unités de compte, des valeurs nominales, des engagements juridiques, voire politiques.On peut les multiplier, les indexer, les garantir « aussi loin dans le futur et pour n’importe quel montant ».
Greenspan le dit sans détour en 2005 : l’État peut garantir le cash. Il ne peut pas garantir le pouvoir d’achat.
La dette n’est que l’accumulation de ces signes non encore rachetés par l’impôt. Elle n’est pas, en elle-même, un stock de nourriture, de logements, de médecins, d’énergie ou de travailleurs. C’est un ensemble de créances sur la production future.Les promesses – retraites, soins de santé, revenu minimum, indexations, droits acquis – transforment ces signes en attente sociale.
Elles créent une exigence politique : « on nous a promis ». Mais une promesse n’ajoute pas un seul bien réel à l’économie.
La question du rapport entre les signes, leur stock et les capacités à les honorer est en quelque sorte la question de base de la confiance.
Les moyens matériels sont autre chose : heures de travail, productivité, compétences, usines, hôpitaux, réseaux électriques, terres, matières premières.
C’est le « gâteau » dont parle Greenspan en 2015. Si ce gâteau ne grandit pas assez vite, augmenter la part des prestations de 4,7 % à 14,7 % du PIB (et davantage encore depuis) n’enrichit personne : cela déplace des ressources, comprime l’investissement et finit par éroder le niveau de vie que l’on prétendait protéger.
Toute la tension des textes ci-dessous est là.
Les experts ne nient pas que l’on puisse « financer » nominalement tout et n’importe quoi. Ils doutent que l’on puisse délivrer réellement, sans crise politique, sans inflation, sans guerre entre générations.« Nous pouvons garantir des prestations en espèces aussi loin dans le futur et à n’importe quel montant que vous souhaitez, mais nous ne pouvons pas garantir leur pouvoir d’achat.
C’est pourquoi la question doit finalement se résoudre en ces termes : disposons-nous des biens et services matériels dont les gens auront besoin pour consommer, et non pas de savoir si nous franchissons tel ou tel obstacle concernant le financement, car le financement est une question secondaire. »
Alan Greenspan, président de la Fed, 16 février 2005
« À long terme, la productivité a ralenti, ce qui a fait passer les prestations sociales de 4,7 % du PIB américain en 1965 à 14,7 % du PIB aujourd’hui. Si la productivité avait continué à s’améliorer, elle aurait continué à faire progresser le niveau de vie et les salaires. Il faut réduire le poids des prestations en pourcentage du gâteau, et il faut régler cela avant qu’une crise n’éclate… Malheureusement, je ne vois pas comment nous allons nous en sortir. » Alan Greenspan, ancien président de la Fed, mai 2015
« Soit dit en passant, cela se termine toujours ainsi : Rome, la dynastie Ming, le Zimbabwe… c’est tellement déprimant. Cela se termine toujours, toujours, toujours de cette façon, ce scénario final dont nous parlons tous. Les arrangements financiers de l’État ne sont plus soutenables… ce n’est pas un changement agréable si nous en arrivons là, et c’est une question de liberté politique, parce que le gouvernement ne se laissera PAS volontairement mettre hors jeu… il utilisera tous les pouvoirs dont dispose un gouvernement pour se financer. »
Larry Lindsey, ancien gouverneur de la Fed, mai 2015
« Je ne crois pas que ces questions provoqueront une crise dans les cinq à dix prochaines années, et, malheureusement, cela risque de nous bercer d’un faux sentiment de sécurité. Mais après dix ans, il deviendra clair qu’il faudra agir. Le problème n’est pas que l’économie américaine ne pourra pas prendre soin de ses citoyens — c’est que retirer des prestations, créer une guerre entre générations et chercher des boucs émissaires donnera lieu à une politique très difficile et très mauvaise. C’est une tragédie que nous voyons venir. Une action précoce serait relativement indolore. »
Jamie Dimon, PDG de JPMorgan, 6 avril 2016
Le scepticisme qui transparaît ci-dessus n’est pas un refus de l’État-providence. C’est un diagnostic de décalage temporel et réel.
Greenspan distingue clairement le nominal et le réel.
En 2005, devant le Sénat, il rappelle que le système par répartition « déplace de l’argent » mais ne crée pas d’épargne nationale.
En 2015, il durcit le propos : la hausse des droits sociaux / entitlements a absorbé l’épargne brute, donc l’investissement, donc la productivité. Le financement n’est « secondaire » que si l’on a déjà les ressources. Sinon, le financement devient inflation, hausse des taux, ou éviction (crowding-out).
Lindsey va plus loin : l’histoire montre que, lorsque les arrangements financiers de l’État cessent d’être soutenables, le pouvoir ne se suicide pas budgétairement. Il se finance par tous les moyens – dépréciation monétaire, fiscalité extraordinaire, contrôles, répression financière, pillage, guerres, comme on le voit en ce moment. Le risque n’est pas seulement économique ; il est politique et géopolitique.
Dimon, plus prudent, date le problème. En 2016, il écarte une crise immédiate (cinq à dix ans). Nous sommes en 2026 : la fenêtre qu’il pointait est désormais ouverte devant nous.Son point le plus aigu n’est pas l’insolvabilité technique des États-Unis. C’est la politique de l’ajustement tardif : retirer des droits, opposer jeunes et vieux, chercher des coupables.
Ce que dit Dimon est particulièrement juste dans la mesure où il explique que l’écart entre les signes et la réalité produit des oppositions ; cela veut dire des conflits, des guerres et de la violence.
Dimon nous met sur la piste du besoin, de la nécessité de l’impérialisme. Quand le système a trop promis et que cela entraîne un risque pour l’ordre établi, les bénéficiaires de cet ordre préfèrent les guerres et la paupérisation sociale à l’abandon de leurs privilèges.
Nous y sommes !
L’action précoce serait « relativement indolore » ; l’inaction prépare une mauvaise politique qui a toutes les chances de virer au drame.
Leur scepticisme est commun : on peut longtemps masquer un écart entre promesses et ressources par la dette et la création monétaire. On ne peut pas indéfiniment le combler sans que quelqu’un finisse par payer : par l’impôt, l’inflation, la débauche financière, des prestations réduites, ou une croissance plus faible, et bien sûr les guerres de type colonial sinon impérial.
L’impact du système de la dette n’est pas un simple chiffre. La dette a des effets concrets, même pour un émetteur souverain en monnaie nationale. Ainsi, aux États-Unis, les effets négatifs se multiplient et se renforcent :
- Intérêts. Le service de la dette est devenu l’un des premiers postes budgétaires, de l’ordre du millier de milliards de dollars par an, et il croît plus vite que le PIB. Chaque point de taux supplémentaire sur un stock déjà énorme réduit la marge pour le reste.
- Effet d’éviction. Une hausse durable des transferts publics, financée par l’emprunt, réduit l’épargne nationale disponible pour le capital productif. Moins d’investissement, moins de productivité, moins de croissance future — donc une base plus étroite pour honorer les mêmes promesses.
- Vulnérabilité aux taux. Tant que les taux restent bas, le stock de dette peut être honoré. Quand ils remontent, le déficit se nourrit de lui-même (boucle déficit–intérêts–dette).
- Contrainte géopolitique et solvabilité. Les États-Unis ne font pas défaut en dollars par incapacité technique. Ils peuvent faire défaut de facto par inflation, par réforme brutale des prestations, ou par une crise de confiance qui force un ajustement désordonné. Les partenaires le savent et se raidissent.
- Guerre des générations. Les créances d’aujourd’hui sont des prélèvements sur le travail et la production de demain. Plus on attend, plus l’ajustement est concentré sur peu de cohortes.
- Impérialisme et retour au colonialisme. C’est particulièrement net avec le mandat de Trump, dont l’activité entrepreneuriale a été placée sous le signe des faillites à répétition : toute la gestion de Trump est placée sous le signe de la dette que l’on ne peut honorer, et qui produit des pillages, des droits de douane, des paiements de tributs, des chantages, en attendant la grande déflagration.
La dette, peu à peu, paralyse toute politique publique. Elle change le contenu, le prix et le calendrier de cette politique. Elle transforme des choix discrets en contraintes continues.
Comme je le dis depuis mars 2009, le système de la dette est un engrenage, un engrenage fatal, destructeur, irresponsable.
En 2009, il eût fallu avoir le courage de « détruire la pourriture » des dettes que l’on ne pouvait honorer.
LA DETTE ACCUMULÉE EST « LE MORT » DE NOS SYSTÈMES ET, AU FIL DU TEMPS, PEU À PEU, C’EST « LE MORT » QUI COMMANDE, C’EST LUI QUI IMPOSE SA LOGIQUE ; UNE LOGIQUE MORTIFÈRE, BIEN SÛR.